Pourquoi l'économie américaine est en danger

06/09/10 à 17:00 - Mise à jour à 17:00

Source: Trends-Tendances

Des chômeurs de longue durée de plus en plus nombreux, des ménages qui n'osent plus dépenser, des saisies immobilières à nouveau en hausse... La première économie mondiale patine. De quoi doucher les espoirs de redémarrage européens.

Pourquoi l'économie américaine est en danger

© Reuters

"Jamais la situation n'a été si incertaine." Le 11 août dernier, Ben Bernanke, président de la Réserve fédérale, apparaissait moins comme un sauveur providentiel que comme le témoin un peu gêné de sa propre impuissance. Devant des élus du Congrès angoissés pour leur réélection en novembre prochain, l'ancien universitaire, spécialiste de la crise de 1929, fort critiqué pour n'avoir su prévoir l'effondrement financier de 2008, ne pouvait, cette fois, que confirmer ses doutes.

Après six mois d'embellie et de stimulation forcenée, l'économie américaine n'a, de fait, cet été, envoyé que des signaux pour le moins inquiétants. Un chômage persistant, une consommation atone, un marché immobilier toujours déprimé et un déficit commercial aggravé, notamment vis-à-vis de la Chine. Au deuxième trimestre de cette année, la croissance n'a pas dépassé 0,6 % (1,6 % en rythme annuel), un niveau bien trop faible pour influer de manière significative sur l'emploi et le moral d'une nation.

Depuis un mois, la fragilité de la reprise tire Wall Street vers le bas. Et les courses de rentrée, autrefois période faste pour les Wal-Mart, Macy's et autres supermarchés, n'ont pas déclenché la frénésie habituelle.

Le message d'une croissance "plus modeste que prévu" arrive au moment même où Barack Obama, fort de deux réformes spectaculaires, celles de la santé et de la réglementation financière, espérait faire du mois d'août préélectoral son "été de la reprise". Il en est quitte pour l'affront infligé par un panel de 53 économistes réunis par le Wall Street Journal, qui, pour les deux tiers, s'inquiètent non seulement d'une possible rechute dans la récession (le fameux W, le "double creux"), mais aussi d'une éventuelle déflation, ouvrant une "décennie perdue" comparable à celle vécue par le Japon dans les années 1980.

Le chômage reste bloqué à un taux de 9,5 %

La relance tant espérée de la consommation, moteur de 70 % du PIB américain, n'est pas au rendez-vous. Les dépenses des ménages n'ont augmenté que de 1,6 % entre avril et juin, et l'indice de confiance des consommateurs, malgré une remontée de deux points en août, "n'approche en rien d'un niveau qui puisse caractériser une période de croissance", reconnaît David Rosenberg, économiste du cabinet de conseil Gluskin Sheff.

La raison de cette morosité est évidente. Si les entreprises ont massivement investi, leurs emplettes de logiciels et de biens d'équipement dernier cri n'ont contribué qu'à améliorer leur productivité, sans créer suffisamment d'emplois. En dépit d'une baisse d'un point depuis janvier, le chômage reste bloqué à un taux de 9,5 %. Un chiffre inédit depuis 30 ans, qui recouvre le quotidien désespérant de près de 15 millions d'Américains sans travail.

Et une toute nouvelle réalité : le rallongement extrême de la durée de recherche d'un emploi. Six mois en moyenne, dans un pays où, jusqu'en 2007, l'indemnisation s'arrêtait, justement, après six mois. Trois extensions des aides publiques sont restées sans effet pour 1,4 million de chômeurs, en rade depuis plus de 99 semaines, la limite extrême de l'indemnisation dans les 30 Etats les plus protecteurs. Ces fameux 99ers représentent maintenant une classe de défavorisés à part. Ils incarnent un chômage structurel, incompatible avec une culture américaine fondée sur la fluidité du marché du travail et les "secondes chances professionnelles".

Le 12 août, une vingtaine d'entre eux avaient eu le courage de manifester devant l'entrée du New York Stock Exchange, à Wall Street, avec l'appui de la fédération syndicale AFL-CIO. Pour un résultat ambigu et édifiant : sommés par un trader goguenard de "trouver un job", évités comme des pestiférés par les salariés du quartier, ces démentis vivants du rêve américain ont dû se contenter des applaudissements de touristes étrangers !

Leur sort ouvre au moins le débat sur l'adaptation du filet de sécurité aux contraintes inédites de cette "drôle de crise" : une croissance beaucoup trop molle pour doper l'emploi dans les trois ans à venir. Au coeur de la débâcle financière de 2008, la presse américaine analysait, avec un ton d'ethnologue, les avantages de la protection sociale européenne comme amortisseur de la récession et, en 2009, le Congrès démocrate obtenait, malgré l'opposition d'une frange extrémiste républicaine, d'étendre la durée des indemnisations, toujours limitées à la moitié du salaire, avec un plafond de 450 dollars par semaine...

Même les statistiques peinent à décrire cette nouvelle réalité du chômage de longue durée. La (légère) baisse du nombre de sans-emploi à 9,5 % reflète aussi l'abandon de tout recours par une frange de chômeurs découragés, et la part croissante des personnes en fin de droits, exclues des chiffres officiels. Un rapport, publié au début d'août par le Bureau of Economic Analysis, révèle d'ailleurs que le revenu moyen a chuté spectaculairement dans les grandes villes, comme Chicago (- 3,6 %), Los Angeles (- 3,8 %) et New York (- 4,6 %).

Conséquence, dans un pays où les deux tiers des ménages possèdent leur logement, le nombre des foreclosures (saisies par les banques pour cause de défaut de paiement des traites immobilières) remonte sensiblement, de près de 7 % depuis l'année dernière, pour toucher plus de 2 millions de foyers. La majorité de ces impayés (60 %) sont aujourd'hui dus à la perte d'un emploi.

D'où l'intervention de la Maison-Blanche, le 11 août, sous la forme d'une aide d'urgence de 3 milliards de dollars de prêts relais destinés aux propriétaires chômeurs, les plus vulnérables. Cette mesure vient s'ajouter aux invitations du gouvernement, depuis un an, à plus d'indulgence et de patience de la part des banques, priées d'accepter les renégociations de taux et, dans certains cas, une réduction du montant du capital à rembourser. Les résultats sont, là aussi, mitigés, en raison de la réticence des prêteurs... et, de plus en plus, du cynisme de certains débiteurs.

Selon une récente étude d'Experian, organisme de crédit à la consommation, environ 20 % des impayés sont le fait de ménages qui auraient les moyens de s'acquitter de leurs traites mais choisissent d'abandonner à la banque un bien dont la valeur est considérablement inférieure au montant des remboursements. Ces walk away (fugueurs) du crédit nourrissent une nouvelle industrie du conseil juridique spécialisé, qui en dit long sur les perspectives du marché immobilier. Au mieux stabilisé, ce dernier pourrait s'affaisser de 5 % dans les 18 mois, selon les estimations pour le moins pessimistes de Paul Dales, analyste en chef de l'institut de recherche Capital Economics : "Nous sommes en présence de chiffres qui annoncent un double dip immobilier !" Un nouveau plongeon...

C'en est fini, pour longtemps, du légendaire soutien de l'immobilier à la croissance américaine, de ce "sentiment de richesse" des ménages fondé sur la valeur possible de leur logement à la revente, clé des lendemains qui chantent et du crédit facile. Devant tant d'incertitudes, la vertu s'impose : le taux d'épargne des ménages, proche de zéro en 2007, dépasse maintenant 6 % des revenus disponibles - un niveau record - ce qui réduit d'autant la consommation. L'Etat peut-il prendre la relève ?

Un programme de relance presque épuisé

L'engagement pris par la Fed, début août, de racheter pour 10 milliards à 20 milliards de dollars par mois de bons du Trésor américain et de titres immobiliers revient à faire tourner la légendaire planche à billets fédérale pour gonfler la masse monétaire. Et irriguer un terrain qui s'assèche malgré le déversement de centaines de milliards de liquidités par la Réserve fédérale et le Trésor depuis le grand chambardement de la fin de 2008.

Le gouvernement, de son côté, n'a pas lésiné sur les moyens. Rares sont les autoroutes américaines qui n'affichent pas, sur fond de goudron neuf et de ballet de pelleteuses, un panneau de remerciement à l'American Recovery & Reinvestment Act de 2009, mieux connu sous le nom de "Stimulus Plan". Ce fameux programme de relance de 800 milliards de dollars de grands travaux d'infrastructures, de sauvegarde des services publics dans les Etats exsangues et de dégrèvements fiscaux, a été offert par Barack Obama dès son entrée en fonction. Il est déjà aux trois quarts dépensé.

Le président assure avoir ainsi sauvé 3 millions d'emplois et tentera d'obtenir, au Congrès cet automne, une nouvelle subvention fiscale pour les PME, les plus créatrices d'emplois. La résurrection de l'automobile américaine, assainie, réformée et fière de ses premiers bénéfices, un an après l'aide spectaculaire de Washington, pourrait lui offrir un argument de poids. Mais un gouvernement déjà attaqué pour son renflouement massif de Wall Street en 2009, puis pour le coût (80 milliards annuels) de sa réforme historique de l'assurance santé, peine aujourd'hui à défendre l'idée d'une injection supplémentaire de fonds publics, au moment où s'amorce un nouveau ralentissement.

L'énormité du déficit budgétaire fédéral et de l'endettement américain obère en effet l'avenir de la première économie mondiale, tant financièrement, par la hausse probable des taux d'intérêt, que politiquement, par sa dépendance de plus en plus malaisée envers le grand créancier chinois.

A court terme, cependant, Barack Obama imaginait avoir reçu de son électorat un mandat pour des réformes sociales minimales et une politique d'intervention pragmatique visant au retour de la croissance. Le voici confronté, à la veille des élections de mi-mandat, à un débat idéologique violent sur le rôle et le poids de l'Etat dans une "société de liberté", débat dominé par les républicains, qui s'acharnent à vouloir reconduire les baisses d'impôts instituées par George W. Bush, notoirement favorables aux plus hauts revenus.

La photo souriante de l'ex-président décrié, soudain à la "une" de BusinessWeek, en dit long sur la confusion ambiante. Elle reflète non pas de la nostalgie, mais une nouvelle peur américaine, inédite au pays des pionniers : celle du futur.

Philippe Coste, L'Express.fr

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