L’Europe veut tout financer, sauf la cohérence stratégique

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Typhanie Afschrift
Typhanie Afschrift Professeure ordinaire à l'Université libre de Bruxelles

Les États européens se sont mis d’accord, une fois de plus, et toujours pour la même chose. Il s’agit de dépenser, cette fois dans le domaine militaire. Il faudra quand même rappeler que, s’il en est ainsi, c’est parce qu’une bonne partie des États membres de l’Otan avaient pris des engagements extrêmement précis en matière de dépenses par rapport au produit intérieur brut, et que la plupart d’entre eux, avec en tête la Belgique, n’ont pas respecté ces engagements pris vis-à-vis de leurs alliés. Lorsque par la suite, on se plaint que les Américains doutent de la fidélité de l’allié européen, on peut quand même se demander s’ils n’ont pas quelque part raison, et si l’Europe n’a pas à se mordre les doigts, aujourd’hui, d’avoir manqué à ses engagements, hier.

Ce qui par contre est paradoxal, c’est en quelque sorte que les fonds sont ainsi “détournés”. Ceux qui veulent le plus des dépenses militaires, ce sont aujourd’hui ceux qui, hier, jouaient le plus aux pacifistes. On se rappelle cette longue période pendant laquelle la gauche renâclait devant la moindre dépense militaire et où il avait fallu toute la clairvoyance de François Mitterrand, le socialiste, pour rappeler que les pacifistes étaient à l’Ouest, tandis que les fusées étaient à l’Est …

Aujourd’hui, ne pas montrer suffisamment d’enthousiasme anti-russe, c’est presque faire œuvre de facho… Et on ne trouve plus grand monde, à gauche, pour combattre la ligne du Kremlin. Il ne reste pratiquement plus que Raoul Hedebouw pour encore se montrer relativement pacifiste. C’est sans doute une vieille habitude de l’époque où son parti cherchait ses instructions dans la Pravda. Mais, même si nombre de partis réputés “occidentaux” se sont clairement joints à une position anti-russe, cela ne veut pas encore dire qu’ils sont tous “atlantistes”.

Les Européens savent bien que pour rattraper plus ou moins leur retard à l’égard de la Russie, il leur faudra des années d’efforts sur le plan non seulement financier, mais aussi militaire. Parce que faire croire qu’on va faire peur à Poutine aujourd’hui, avec une armée insuffisante, qui n’est encore conçue que comme une “réserve de recrutement” sans commandement unique, c’est du théâtre assez mauvais.

Quant à la fameuse “force de dissuasion” (la bombinette française), elle est encore loin d’être crédible pour autre chose que faire un peu peur. La Russie possède environ 5.000 ogives nucléaires et les États-Unis un nombre équivalent. Cela crée effectivement une situation d’équilibre de la terreur. Quant à nos vertueux Français qui, en Union européenne, veulent rester les seuls maîtres de l’arme nucléaire, il faut tout de même rappeler que leur arsenal se limite à… 290 ogives, soit 20 fois moins que ce que les Américains nous offrent encore actuellement.

Nous n’imaginons pas les Européens se mettre d’accord sur autre chose que, comme d’habitude, la dépense, sans savoir en quoi elle va consister, mais surtout comment on va la financer. En Europe, il s’agit surtout de dépenser plus, quitte à ce que ce soit en recourant à des emprunts européens. Beaucoup moins s’aventurent à proposer, raisonnablement, de réduire les dépenses. Par exemple, en compensant plus ou moins les 800 milliards des dépenses militaires nouvelles par un abandon de tout ou partie du Green Deal valorisé à des sommes à peine différentes. Ces gens devraient comprendre qu’on ne peut pas dépenser tout à la fois…

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