Eddy Caekelberghs

L’Europe de l’Est, spectatrice résignée du théâtre ukrainien

Eddy Caekelberghs Journaliste à La Première (RTBF)

Après la grande réunion sur l’Ukraine à Washington, force est de constater qu’il n’y a toujours aucune invitation – et donc aucune place – pour les pays d’Europe de l’Est. Ni la Pologne, ni la Tchéquie, ni la Roumanie ou la Hongrie. Surprenant ? Pas vraiment, tant la distribution des rôles dans la tragédie géopolitique a le don de dresser un rideau de fer symbolique entre l’Ouest, qui cause, et l’Est, qui écoute poliment assis au fond de la salle… Quand il n’est pas laissé dehors, le nez sur la vitrine du restaurant étoilé de la diplomatie mondiale.

La scène est absurde : la Pologne, qui consacre près de 5% de son PIB à la défense – soit plus que n’importe quel autre membre de l’Otan, et de loin ! –, est pourtant sauvagement reléguée au rang de figurant. Elle qui est pourtant devenue l’épicentre européen. Voilà un pays devenu géant budgétaire, mais qui reste un lilliputien diplomatique, étouffé par ses tensions entre président et gouvernement, querelles dont les partenaires occidentaux se passeraient bien.

Un potentiel en friche

Il y a, à Varsovie comme à Prague, un formidable capital politique accumulé grâce à leur engagement infatigable auprès de Kiev. Hélas, ce potentiel reste, pour citer la presse tchèque, “en friche”. Il y a bien des arbres à abattre, mais encore faut-il saisir la hache du destin quand elle vous est tendue.

Pour la Pologne, le diagnostic est sévère, mais lucide. Jarosław Kuisz, politologue cité par Interia, s’agace : l’absence polonaise à la table des négociations achève de rendre muette une diplomatie déjà handicapée par la “polarisation” du pays. Il faut dire que la guerre en Ukraine la concerne pourtant “au premier chef”. Mais au lieu de professionnalisme et d’union sacrée, la classe politique préfère la chamaillerie, s’offrant le luxe de s’exclure du cénacle des décideurs. Le syndrome du canard sans tête, version Varsovie.

Unie dans l’infortune et la marginalisation

L’Europe de l’Est dans son ensemble s’observe, se trouve unie dans l’infortune et la marginalisation. Sur Libertatea, le quotidien roumain, Costi Rogozanu ironise : “L’Europe et les États-Unis n’ont que deux mots à la bouche : reconstruction et réarmement”. On imagine les fonds d’investissement battant des mains à l’idée de faire leur marché dans un pays sinistré, tandis que l’Est se retrouve à la caisse, devant contracter des crédits juste pour s’équiper à prix fort. Belle coopération continentale où les petits doivent se faire encore plus petits, histoire de ne pas importuner les grands clubs de privilégiés qui distribuent les cartes… et les contrats.

Les pays d’Europe de l’Est, stratégiquement et militairement en première ligne, restent diplomatiquement relégués en bout de banc.

Et pourtant, un acteur “bien inspiré” est sur toutes les lèvres : Viktor Orbán, le Premier ministre hongrois, présenté par certains médias de son pays comme le seul à avoir anticipé l’état de décrépitude européen et son exclusion croissante des vrais forums diplomatiques. Mais ce sont peut-être là les espoirs d’un Budapest prêt à accueillir un improbable sommet Poutine-Zelensky, histoire de rappeler au monde qu’il existe, et qu’il a, lui aussi, un théâtre pouvant servir de décor à la grande géopolitique.

Au final, l’histoire de la diplomatie de l’Europe de l’Est face à la crise ukrainienne, c’est celle d’une collection de talents incompris, de bonnes volontés sacrifiées sur l’autel des rivalités internes, et de pays réduits à tendre la main, en espérant jouer un rôle dans la pièce – ne serait-ce que celui du souffleur. L’ironie, c’est sans doute que ces mêmes États, stratégiquement et militairement en première ligne, restent diplomatiquement relégués en bout de banc. En Europe, la carte n’est jamais tout à fait le territoire.

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