Eddy Caekelberghs

La Justice ne fait pas les lois, elle les applique

Eddy Caekelberghs Journaliste à La Première (RTBF)

Marine Le Pen est condamnée pour détournement de fonds publics avec inéligibilité provisoire – c’est-à-dire immédiate – sans attendre l’appel. Le Premier ministre français Bayrou dit craindre des “mouvements” à l’Assemblée nationale avec un RN, groupe parlementaire le plus important, capable de faire tomber le gouvernement. Or, si l’on veut une justice intègre, c’est précisément le genre d’argument qui ne peut la conduire.

Certains hurlent déjà à l’ingérence politique de la justice, estimant bien entendu que Thémis ne devrait pas interférer dans les affaires politiques où seuls citoyennes et citoyens seraient arbitres et juges légitimes en dernière instance. Les mêmes (si l’on excepte les aficionados du RN) estiment souvent absurde qu’un Donald Trump, même emprisonné, aurait pu se présenter aux présidentielles, être élu, voire à même de se gracier lui-même. D’autres (ou les mêmes !) estiment que Netanyahou cherche le bénéfice d’une immunité judiciaire de fonction, tout comme un Berlusconi en son temps, pour échapper aux tribunaux.

Mais les mêmes qui détestent et Le Pen et Netanyahou et Berlusconi et (plus encore) Trump condamneront (à juste titre) ces tribunaux aux ordres, comme à Alger, qui condamnent à cinq ans d’emprisonnement l’écrivain franco-algérien octogénaire et malade Boualem Sansal pour complot contre l’État ! Ou encore ceux de Turquie condamnant le maire d’Istanbul Ekrem Imamoglu et lui retirant son diplôme universitaire indispensable pour se présenter au scrutin présidentiel turc contre Erdogan.

En fait, comme l’a souligné la présidente du tribunal de Paris : en démocratie, “que les choses soient claires, personne n’est jugé pour avoir fait de la politique, ce n’est pas le sujet”. La question est de savoir s’il y a eu fraude et faute, dont le tarif est connu. Et appliqué. D’ailleurs, lorsque le législateur français a voté ces dispositifs sur l’inéligibilité immédiate, le RN et Marine Le Pen n’ont pas bronché parce qu’ils dénonçaient à qui mieux mieux d’autres fraudeurs.

Si Thémis est représentée les yeux bandés, c’est pour signifier qu’elle forge sa conviction sur les faits et preuves, et non sur des injonctions, des pulsions ou répulsions.

La Justice ne fait pas les lois, elle les applique. Il lui faut être juste et impartial sans laisser place au doute. Pas comme dans l’affaire libyenne de Sarkozy (qu’on l’aime ou pas n’est pas la question !), avec un doute quand on requiert condamnation à sept ans de prison contre l’ancien président et certains anciens ministres sur un “faisceau d’indices” (expression souvent revenue aux audiences) et non un “faisceau de preuves”. Ce qui, incontestablement, fragilise l’idée d’impartialité des juges et aussi, en l’occurrence, du parquet national financier censé travailler en instruction à charge et décharge.

La Justice est – comme la démocratie – chose fragile. Si Thémis est représentée aveugle, un bandeau couvrant ses yeux, c’est non pas pour signifier qu’elle est incapable de voir et établir, mais qu’elle réalise son travail tournée vers son for intérieur, forgeant sa conviction sur les faits et preuves, et non sur des injonctions, des pulsions ou répulsions.

Nous applaudirons donc ces magistrats courageux qui, ignorant les pressions, font œuvre nécessaire et fondamentale lorsqu’ils s’opposent aux décisions, actes, décrets iniques, voire illégaux et inconstitutionnels comme certains le font (encore) aux States face à “Trump-Vance-Musk & Co, la fabrique du non-droit”. Nous les soutiendrons lorsqu’ils rappellent que nul n’est à l’abri ni au-dessus des lois à Paris, à Tel-Aviv, à Rome ou dans toute démocratie. Nous les vilipenderons et les condamnerons à l’opprobre lorsqu’ils se font complices dociles de régimes honteux, de la folie d’Alger à l’ottomanie d’Ankara.

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