S’insurger contre la nocivité fatale des géants technologiques sur notre démocratie ou notre libre arbitre individuel semble être devenu un marché éditorial en soi. Les essais apocalyptiques contre les Big Tech se multiplient en librairie offrant un plaisir de lecture indéniable : un mélange de frisson dystopique, de détestation vertueuse et de cette douce illusion d’accéder aux coulisses du monde et de pouvoir se compter parmi les “initiés”. Mais si ce cocktail est séduisant, est-il pour autant efficace sur le plan de la critique ? En d’autres termes, ces pamphlets, en s’attaquant aux géants, les affaiblissent-ils vraiment ?
On est en droit de se poser la question. Car accuser, par exemple, les réseaux sociaux d’avoir déterminé l’issue des votes dans des élections via des chatbots russes ou des fake news, n’est-ce pas apporter la preuve de leur efficience ? Quel annonceur ne serait pas tenté d’utiliser un outil présenté comme capable d’influencer aussi massivement les comportements ? Idem pour l’IA : la dénoncer comme menace susceptible de dépasser l’intelligence humaine ne revient-il pas à lui attribuer de facto ce pouvoir chamanique ? La critique ne devient dès lors qu’une confirmation des éléments de langage de Sam Altman (OpenAI) ou de Jensen Huang (Nvidia).
Dénoncer l’IA comme menace susceptible de dépasser l’intelligence humaine ne revient-il pas à lui attribuer de facto ce pouvoir chamanique ?
Le mécanisme, pour pervers qu’il soit, n’a pourtant rien de paradoxal : si les Big Tech bénéficient d’un effet performatif de la critique, c’est précisément parce qu’elles-mêmes opèrent dans un régime performatif, à savoir dans celui où leurs propres discours produisent leur réalité économique. Il n’est pas rare que la seule annonce d’un projet galvanise la valeur boursière d’une Big Tech.
Mais alors, que faire ? Faut-il se taire ? Laisser toute velléité critique de côté ? Heureusement, une autre voie critique existe : celle de la fiction. Un roman récent, La Confrontation de Clara Dupont-Monod (Albin Michel), en offre un exemple puissant. Il met en scène une prise d’otages dans une école maternelle de Vernet-sur-Seine, où un homme, prétendant être Elon Musk, retient les enfants et leur institutrice. Face à lui, Émile Lazo, un négociateur du GIGN, dont l’arme est la parole. On assiste alors à un bras de fer verbal. S’agit-il réellement d’Elon Musk ? Pourquoi détient-il en otage des enfants innocents de quatre ans ? Vous le saurez en lisant ce récit qui se dévore comme un thriller.
La charge de ce roman tient à son dispositif astucieux mettant à l’épreuve la performativité technologique elle-même : soit un “Musk” sommé de se justifier, de négocier et, finalement, de composer face à la parole humaine. Dans ce huis clos, celui-ci ne peut plus compter sur l’ascendant tyrannique de son image ou la brutalité de ses effets d’annonce. En combinant la fiction au réel – l’invention du #RoadChallenge, sorte de roulette russe des temps numériques, est d’un réalisme saisissant – et en ramenant la situation à l’échelle humaine, le roman désactive cette aura quasi mystique qui nimbe d’habitude le pouvoir des Big Tech.
Dans sa postface, l’autrice avoue s’être inspirée d’un genre littéraire courant au Moyen Âge, celui de la farce. Celle-ci surgissait sur les parvis des églises sous forme de bouffonneries en langue vulgaire, compréhensibles par tous, pour désacraliser le joug sacré de l’Église, elle aussi, en son temps, pourvoyeuse de messes performatives. Ainsi, Clara Dupont-Monot réussit-elle avec La Confrontation un véritable “tour de farce”. Nous divertir tout en nous montrant la voie d’une libération possible. Désacraliser les Big Tech au cœur même de ce qui les sacre : leurs mirages performatifs et nos propres aveuglements.
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