Carte blanche

“Une densité exceptionnelle” : voici pourquoi la Wallonie occupe une place singulière dans la médecine nucléaire

Sur un territoire restreint, la Wallonie réunit en effet l’ensemble des maillons de la chaîne de valeurs à commencer par une capacité industrielle de production et purification d’isotopes, un tissu complet d’entreprises actives dans la radiopharmacie, l’ingénierie nucléaire, la dosimétrie, le contrôle qualité et la logistique, ainsi qu’un réseau hospitalo-universitaire reconnu pour ses compétences en imagerie moléculaire, en théranostique et en recherche translationnelle.

Cette densité exceptionnelle n’est pas le fruit du hasard : elle découle d’une longue histoire d’innovation, d’infrastructures publiques solides et d’interactions continues entre industrie, centres de recherche et hôpitaux. C’est cette véritable chaîne de valeurs, allant de la production isotopique jusqu’à la donnée clinique, qui vaut à la Belgique – et à la Wallonie en particulier – d’être reconnue comme l’un des pôles mondiaux de la radiopharmacie et de l’imagerie nucléaire et qualifiée de « Radiopharma Valley ».

Cette position s’accompagne d’opportunités majeures. L’essor des radioligands ciblés et des approches théranostiques offre un terrain particulièrement favorable à une région qui maîtrise déjà l’ensemble de la chaîne technologique.

L’émergence des thérapies alpha, centrées notamment sur l’actinium, ouvre un champ nouveau où la Wallonie figure parmi les pionniers. Si elle parvient à industrialiser rapidement ce savoir-faire, elle pourrait jouer un rôle déterminant dans la mise à disposition de traitements de nouvelle génération.

L’imagerie moléculaire, enrichie par les technologies numériques et l’intelligence artificielle, constitue un autre levier de croissance. La Région dispose d’acteurs solides dans l’analyse d’images, la dosimétrie avancée et la gestion de données de santé, ce qui lui permet d’aborder avec confiance la transition vers une médecine plus quantitative, plus prédictive et plus personnalisée.

Sans oublier que les technologies issues de la protonthérapie et des accélérateurs sont synonymes d’innovations et de perspectives au-delà des applications strictement médicales : stérilisation, traitement de matériaux, décontamination environnementale. Ces domaines émergents, encore peu structurés, pourraient constituer des leviers significatifs de diversification industrielle.

Ces atouts ne doivent cependant pas occulter plusieurs défis que la Wallonie doit relever dès à présent pour maintenir son avance.

Le premier concerne la maîtrise des données et l’interopérabilité des systèmes numériques. L’écosystème s’appuie aujourd’hui sur des acteurs performants en intelligence artificielle, en imagerie et en solutions ouvertes de gestion et de partage d’images médicales, mais les infrastructures restent fragmentées et une partie des outils critiques dépend de logiciels propriétaires peu compatibles entre eux. Pour valoriser pleinement les données générées à chaque étape – production isotopique, contrôle qualité, dosimétrie, imagerie, clinique – il devient indispensable de renforcer l’interopérabilité, de promouvoir des solutions ouvertes et de garantir que les compétences locales en analyse, stockage et orchestration des flux numériques puissent s’imposer durablement.

Le deuxième défi concerne l’accès aux matières premières pour les thérapies émergentes. Les alpha-thérapies sont l’un des domaines les plus prometteurs de la décennie, mais leur développement dépend d’une ressource rare et très disputée. La Wallonie possède un avantage clair grâce à ses infrastructures de production et à ses compétences en chimie des isotopes, mais cet avantage ne sera réel que s’il se traduit rapidement par des capacités industrielles efficaces, des procédés standardisés, une coordination étroite entre recherche, industrie et clinique ainsi qu’une sécurisation de l’accès aux matières premières rares et indispensables. Accélérer la mise en service de ces nouvelles capacités et soutenir l’innovation sur les vecteurs moléculaires qui porteront ces traitements sont donc des conditions essentielles pour préserver le positionnement stratégique de la Wallonie, y compris au niveau des intrants. Dans ce cadre,  le programme national belge MYRRHA, dont les différentes phases de développement doivent s’achever en 2036, vise à construire un réacteur qui servira tant pour la recherche que pour la production d’isotopes. Cela permettra de remplacer à terme le réacteur BR2 qui, bien que parmi les plus performants au monde, est vieillissant (mis en service en 1963).

Enfin, capitaliser sur ce savoir-faire wallon pour  transformer les innovations issues de la protonthérapie et des accélérateurs en opportunités de marchés et ainsi diversifier les applications industrielles, constitue le levier additionnel que la Wallonie ne doit pas omettre. Les applications comme la stérilisation X-ray ou e-beam, le traitement de polymères ou la destruction de contaminants tels que les PFAS, représentent des opportunités réelles, mais encore fragiles. Pour éviter que ces pistes ne restent à l’état de promesse, il faut accélérer la création de démonstrateurs, accompagner les premières installations pilotes et anticiper les processus de certification et de validation nécessaires. C’est en abaissant ces barrières que la Wallonie pourra convertir un savoir-faire technique remarquable en nouvelles filières industrielles, avant que d’autres n’occupent la place.

Bref, la Wallonie ne manque ni de compétences, ni d’acteurs, ni d’infrastructures. Ce qui fera la différence dans les années à venir, c’est sa capacité à orchestrer cet ensemble. Consolider l’écosystème numérique, sécuriser les isotopes rares indispensables aux thérapies de demain, structurer les marchés émergents issus des accélérateurs et renforcer les synergies public-privé doivent être des priorités pour transformer ce leadership historique en avantage durable. La Région dispose de tous les éléments pour continuer à rayonner. Elle doit maintenant mettre les moyens et agir rapidement pour préserver son avance.

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