Carte blanche

La conquête des ressources: quand la géopolitique devient l’économie du XXIᵉ siècle

Depuis quelques années, la question énergétique et minière a cessé d’être un simple paramètre de politique étrangère pour devenir le cœur même de la compétition entre grandes puissances.

Certes, le pétrole et le gaz sont toujours aussi déterminants, malgré les alertes climatiques majeures, mais il y a désormais les terres rares tout comme les terres agraires qui deviennent l’objet de conquêtes spectaculaires de la part de pays majeurs au nom de leur sécurité énergétique et alimentaire. Ce n’est plus seulement une lutte pour le contrôle des marchés, mais une course pour sécuriser des ressources devenues absolument stratégiques : hydrocarbures, terres rares, minerais critiques indispensables à l’intelligence artificielle, à la transition énergétique et à la puissance militaire. La géopolitique n’est plus le décor de l’économie mondiale : elle en est désormais l’architecture.

Des ressources stratégiques au centre des rivalités globales

L’exemple le plus spectaculaire est venu récemment du Venezuela. L’opération américaine visant à renverser Nicolás Maduro s’inscrit autant dans une logique sécuritaire que dans une logique énergétique. Le pays dispose des plus importantes réserves prouvées de pétrole au monde, dans un contexte où la sécurité énergétique redevient un enjeu vital pour les États-Unis. Derrière le discours sur la lutte contre le narcotrafic et l’instabilité régionale se dessine une autre priorité claire pour Trump : garantir l’accès direct à des ressources stratégiques dans un environnement international de plus en plus conflictuel, quitte à en payer le prix au vu des infrastructures vétustes et d’un pétrole lourd extrêmement complexe à raffiner.

Cette logique dépasse largement le seul cas vénézuélien. Depuis une décennie, les ressources naturelles sont redevenues des instruments de puissance. Le pétrole n’a pas disparu du jeu, mais il est désormais complété par une autre catégorie de matières premières : les minerais critiques, les terres rares, indispensables aux batteries, aux semi-conducteurs, aux systèmes militaires avancés et aux infrastructures numériques, les terres agraires.

Terres rares, intelligence artificielle et nouvelles lignes de front

Les terres rares sont devenues les nerfs de la guerre économique contemporaine. Sans elles, pas d’éoliennes performantes, pas de véhicules électriques, pas de data centers, pas de capacités avancées d’intelligence artificielle. Celui qui contrôle ces ressources contrôle une partie décisive de l’économie du futur. La Chine l’a compris très tôt. Elle a investi massivement dans l’extraction, le raffinage et surtout la transformation de ces minerais, se rendant incontournable dans les chaînes de valeur mondiales. Cette domination n’est pas seulement industrielle, elle est géopolitique. Elle permet à Pékin d’exercer une influence structurelle sur ses partenaires et rivaux, tout en sécurisant sa propre montée en puissance technologique.

Face à cela, les États-Unis, mais aussi l’Europe, cherchent à rattraper un retard stratégique majeur. Relocalisation partielle des chaînes d’approvisionnement, accords bilatéraux avec des pays producteurs, investissements publics massifs dans l’extraction et le traitement des minerais critiques : la course est lancée, dans un contexte de plus en plus conflictuel.

Groenland, Arctique et nouvelles frontières de la puissance

L’intérêt soudain pour le Groenland illustre parfaitement ce basculement. Longtemps perçue comme une périphérie glacée, l’île apparaît aujourd’hui comme un territoire stratégique majeur que Trump ne veut pas voir tomber dans les mains des Russes et des Chinois. Il sait que ce ne sont pas les Danois qui sauront militairement empêcher cela. Le Groenland concentre à la fois des ressources minières critiques, un potentiel énergétique, et une position géographique clé dans l’Arctique, région devenue centrale avec la fonte des glaces et l’ouverture progressive de nouvelles routes maritimes.

Ce n’est donc pas un hasard si Donald Trump a publiquement évoqué l’idée d’un contrôle américain renforcé sur ce territoire. Derrière la provocation, il y a une réalité stratégique : avec le réchauffement climatique, l’Arctique devient une nouvelle zone de compétition entre les États-Unis, la Chine et la Russie, où se croisent enjeux militaires, énergétiques et commerciaux.

Afrique, Moyen-Orient, Europe et nouvelles économies de prédation

La ruée vers les ressources ne concerne pas seulement les grandes puissances industrielles. Des acteurs régionaux jouent également un rôle central. Les Émirats arabes unis, par exemple, se sont imposés comme un hub incontournable du commerce de l’or, notamment celui provenant de zones de conflit comme le Soudan. Derrière la façade commerciale se dessine une économie de prédation où l’accès aux ressources alimente directement des dynamiques de guerre et de pouvoir.

La Russie, de son côté, s’appuie sur ses immenses ressources énergétiques et minières pour maintenir son rang stratégique malgré les sanctions. Elle renforce ses partenariats en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie, en échange de concessions minières, d’accès à des ports ou de soutiens diplomatiques. Son intérêt pour l’Ukraine n’est pas juste militaire, il est aussi économique, car il est souvent considéré comme le grenier à blé du continent.

Une guerre économique plus qu’une guerre militaire

La conquête des ressources au XXIᵉ siècle ne prend pas principalement la forme de guerres conventionnelles. Elle se joue par sanctions, accords bilatéraux, pressions économiques, prises de contrôle d’infrastructures, investissements ciblés et opérations hybrides. Les territoires ne sont plus conquis pour leur population, mais pour leur sous-sol, leur position logistique ou leur rôle dans les chaînes d’approvisionnement mondiales.

C’est pour cela que cette mutation transforme profondément la nature des conflits, et que la puissance ne se mesure plus seulement en divisions militaires, mais en capacité à sécuriser durablement des ressources critiques, à contrôler les flux et à empêcher ses adversaires d’y accéder. Nous assistons bien à un retour brutal du réel. L’économie mondiale n’est plus un espace pacifié de coopération régulée, mais un champ de rivalités où les ressources naturelles sont redevenues des instruments de domination. Pétrole, terres rares, minerais critiques pour l’intelligence artificielle et la transition énergétique, terres agraires sont les nouveaux territoires de conquête.

Comprendre cette dynamique est essentiel pour analyser les décisions parfois brutales des grandes puissances, et notamment celles de Donald Trump qui ne peut redonner sa grandeur aux États-Unis sans suffisamment de sécurité et de souveraineté énergétique et alimentaire. Elles ne relèvent pas d’un simple retour de l’impérialisme classique, mais d’une adaptation stratégique à un monde où la sécurité économique, énergétique et technologique conditionne désormais la survie de tous les États.

Sébastien BOUSSOIS

Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe géopolitique relations internationales, directeur de l’Institut Géopolitique Europeen (IGE), associé au CNAM Paris (Équipe Sécurité Défense), à l’Observatoire Géostratégique de Genève (Suisse). Consultant média et chroniqueur.

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