Celui qui se hasarderait à pronostiquer la disparition définitive du cinéma serait bien téméraire. Le cinéma est décédé tellement de fois que trouver un légiste capable de certifier sa mort définitive ne sera pas chose facile. Déjà en 1953, Paris Match titrait: "Le cinéma va-t-il disparaître?". Et visiblement, le grand écran a bénéficié d'un petit sursis d'une soixantaine d'années.
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Celui qui se hasarderait à pronostiquer la disparition définitive du cinéma serait bien téméraire. Le cinéma est décédé tellement de fois que trouver un légiste capable de certifier sa mort définitive ne sera pas chose facile. Déjà en 1953, Paris Match titrait: "Le cinéma va-t-il disparaître?". Et visiblement, le grand écran a bénéficié d'un petit sursis d'une soixantaine d'années. Et puis, bien malin aussi celui qui peut prédire comment le public réagira lorsque les salles rouvriront. Il y a la thèse qui voudrait que nous nous soyons déshabitués et que l'on aurait finalement perdu le goût de retourner vers les salles obscures. Et puis, n'a-t-on pas tout à la maison à portée de clic? On peut tout aussi logiquement soutenir le point de vue inverse: la fermeture des cinémas pourrait au contraire attiser notre appétence pour les grands écrans. A ce titre, certains tablent même sur un scénario "années folles" en référence au siècle dernier qui avait vu, après la grippe espagnole et la Grand Guerre, une ruée vers les lieux de spectacles et les restaurants. Autre analyse possible, l'expérience du cinéma, du fait même de son absence, pourrait bénéficier d'un effet revival. Un retour de hype face à la banalisation progressive de la SVOD. Comme le vinyle a vu son obsolescence assurer sa renaissance auprès des nouvelles générations, on n'est pas à l'abri de voir un jeune public délaisser - momentanément - ses petits écrans pour découvrir la joie du grand écran et se démarquer ainsi de ses parents et grands-parents qui sont désormais scotchés à Netflix. Bref, pour paraphraser Mark Twain, la mort définitive du cinéma est largement surestimée. Mais si, du fait de la pandémie, on peut parler de mort clinique, la question serait plutôt de savoir comment ce défunt présumé va renaître. A ce titre, il est intéressant de noter que le cinéma avait connu un état similaire dans les années 1960. A l'époque, ce n'était pas la télévision qui avait disrupté le cinéma, mais celui-ci qui avait perdu sa capacité à se rendre vivant auprès du public en le séduisant et le surprenant. Les grands studios, dirigés par des tycoons bien calés dans leur fauteuils en cuir, le cigare vissé aux lèvres, se contentaient d'appliquer des recettes qui avaient fait leur fortune avec des acteurs, des scénaristes, techniciens sous contrat. La sortie du coma du cinéma était venu du Nouvel Hollywood, à savoir cette nouvelle génération (les Scorsese, Coppola, Lucas, Spielberg mais aussi des producteurs comme Robert Evans et des acteurs comme Jack Nicholson ou Warren Beatty) qui avait traité le cinéma en lui administrant des électrochocs: le public galvanisé retrouva en masse le chemin des salles obscures. Comment ne pas voir que Hollywood, ces derniers années, développe la même aversion au risque que les tycoons d'antan en jouant la carte de la sécurité via des franchises déclinées jusqu'à plus soif en sequels, prequels, crossovers et autres reboots. Au point que ces dernières années, on a assisté à une logique à front renversé: c'est Netflix qui produisait des prototypes - Mank de Fincher, Roma, Uncut Gems, etc. - alors que Hollywood, et notamment la galaxie Disney, enchaînait dans une logique sérielle les épisodes de son Marvel Cinematic Universe. Avec l'offre de streaming qui va se développer et fatalement s'uniformiser, il y a de fortes chances que cette logique sérielle au cinéma risque de n'être plus vraiment opérante. Pour renaître, le cinéma doit nous reprendre par surprise. Créer un nouveau Nouvel Hollywood. Comment? Eh bien si on le savait, ce ne serait plus vraiment une surprise.