"La chétive pécore s'enfla si bien qu'elle creva." Tiré de la fable La Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le boeuf, ce vers de Jean de La Fontaine illustre à merveille les mésaventures de la Super League en terre footballistique. Certes, la bête n'est pas encore tout à fait morte, diront certains observateurs, mais nul doute que ce projet concurrent à la Champions League a pris du plomb dans l'aile et qu'il lui faudra une toute autre envergure pour espérer redécoller un jour.
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"La chétive pécore s'enfla si bien qu'elle creva." Tiré de la fable La Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le boeuf, ce vers de Jean de La Fontaine illustre à merveille les mésaventures de la Super League en terre footballistique. Certes, la bête n'est pas encore tout à fait morte, diront certains observateurs, mais nul doute que ce projet concurrent à la Champions League a pris du plomb dans l'aile et qu'il lui faudra une toute autre envergure pour espérer redécoller un jour. Derrière cette Super League annoncée la semaine dernière, 12 grands clubs européens étaient à la manoeuvre: six britanniques (Arsenal, Chelsea, Liverpool, Manchester City, Manchester United et Tottenham), trois espagnols (Atlético Madrid, FC Barcelone et Real Madrid) et trois italiens (AC Milan, Inter Milan et Juventus). Douze géants des stades, 12 marques mondialisées qui avaient subitement décidé de se couper des instances dirigeantes du football pour créer leur propre championnat privatisé, en ligue quasi fermée, loin de l'actuelle Champions League de l'UEFA qui, elle, se décroche au mérite sportif. Plombés par le coronavirus, ces 12 grands clubs européens ont vu leurs revenus fondre comme neige au soleil avec les mesures sanitaires: les supporters ont été bannis des stades (plus de billetterie), les espaces VIP ont été condamnés (plus de restauration) et les ventes de maillots se sont aussi effondrées (plus de merchandising, sauf dans les boutiques en ligne). Selon le cabinet Deloitte, le chiffre d'affaires de ces 12 équipes de prestige pour la saison 2019- 2020 a ainsi chuté de 14% en moyenne par rapport à la saison précédente et le bilan financier du championnat en cours ne laisse rien présager de bon. S'estimant desservis par l'actuelle Champions League qui, à leurs yeux, ne leur rapporte pas assez d'argent en échange du spectacle presté, ces 12 clubs stars ont donc décidé de faire sécession pour mieux valoriser leur propre marque et, surtout, augmenter leurs revenus. Leur inspiration prend sa source aux Etats-Unis où les ligues de basket (NBA) et de football américain (NFL) fonctionnent déjà en vase clos, ce qui garantit aux membres fondateurs une présence immuable dans ce championnat privatisé et donc de précieuses recettes, quelles que soient leurs performances sportives. Pour mener à bien ce projet de Super League, les 12 clubs sécessionnistes avaient mandaté la banque d'affaires JP Morgan qui leur avait promis, dans un premier temps, 3,5 milliards de revenus annuels sous la forme de droits de retransmission, soit un pactole moyen de 300 millions par équipe (ce qui représente plus du triple de la somme empochée par le seul vainqueur de l'actuelle Champions League).En misant sur les marchés asiatique et nord-américain qui s'ouvrent de plus en plus au football européen, JP Morgan envisageait même un pactole de 10 milliards d'euros par an d'ici quelques années pour les 12 clubs fondateurs, auquel il faudrait encore ajouter les revenus générés par le merchandising sans doute dopé par l'aura mondiale de cette Super League. Craignant de voir sa Champions League vidée de sa substance, l'UEFA a immédiatement condamné le projet sécessionniste et menacé les protagonistes de sérieuses représailles. En participant à la Super League, les 12 équipes fondatrices et leurs joueurs vedettes auraient pu en effet être exclus de toutes les compétitions nationales (championnats locaux) et internationales (Euro, Coupe du Monde, etc.), ce qui aurait, par exemple, privé nos Diables Rouges de quelques stars comme Eden Hazard, Kevin De Bruyne ou Romelu Lukaku, respectivement joueurs au Real Madrid, à Manchester City et à l'Inter Milan, trois clubs impliqués dans la Super League. Brandie par l'UEFA, cette menace n'aurait peut-être jamais abouti sur le plan juridique, mais son seul écho a suffi pour mobiliser plusieurs personnalités, joueurs, entraîneurs, hommes politiques et surtout les supporters des équipes concernées qui se sont physiquement mobilisés contre ce projet. Ebranlés par la colère réelle de leurs fans, les six clubs britanniques se sont retirés de la Super League 48 heures à peine après l'annonce officielle de cette nouvelle compétition, rejoints ensuite par l'Atlético Madrid et les trois clubs italiens, laissant finalement le Real Madrid et le FC Barcelone seuls à bord d'un navire en plein naufrage. Le projet de Super League était dans les cartons de ses initiateurs depuis quelques années déjà. Tel un épouvantail, il était régulièrement brandi devant l'UEFA pour la forcer à revoir l'organisation de la Champions League afin d'augmenter le nombre de matchs programmés, histoire de remplir davantage les caisses des équipes vedettes. Les effets désastreux de la crise sanitaire sur ces clubs au bord de l'asphyxie financière - tous ont une dette qui varie de 125 millions pour Arsenal à 1,5 milliard pour Chelsea - ont forcé ces équipes à lancer cette compétition plus vite que prévu. Bien sûr, certains observateurs ont considéré ce "coup d'Etat" des frondeurs comme un ultime coup de bluff envers l'UEFA qui s'apprêtait à annoncer son projet de réforme de la Champions League. Mais l'implication de la banque d'affaires JP Morgan dans la Super League et les révélations du Financial Times sur son business model démontrent toutefois que le projet était bel et bien solide, même si les 12 clubs impliqués ont pêché par orgueil en minimisant l'impact de cette annonce sur la planète football en général et les supporters en particulier. Comme l'écrit Romain Degrange, directeur associé chez Euros/Agency Group dans une tribune au journal français Les Echos, "les fondateurs de la Super League ont manqué cruellement de sens tactique". Certes, le projet était bien ficelé au niveau financier, mais dénué d'une "véritable stratégie d'influence et de communication". Or, pour rassembler une majorité de supporters autour d'une nouvelle compétition a fortiori clivante, les 12 clubs concernés avaient toutes les cartes en main: des marques extrêmement fortes, des agences de com' qui auraient dû bien préparer le terrain et, surtout, des joueurs stars qui sont suivis par des millions de fans sur les réseaux sociaux. Etonnamment, ces influenceurs du ballon rond n'ont pas été mis à contribution et la plupart des joueurs concernés n'ont même pas été avertis par leur direction avant le lancement officiel. Résultat du match improvisé dans le plus grand amateurisme: tout le monde a été pris de court dans cet effet d'annonce, à commencer par les supporters de chacune des 12 équipes, écoeurés par cette glorification excessive du foot business et surtout par le manque total de respect à leur égard alors qu'ils incarnent justement l'âme des clubs.L'incroyable rétropédalage des principaux clubs investis dans la Super League ne condamne pas l'avenir de cette nouvelle compétition pour autant. Florentino Perez, président du Real Madrid (900 millions de dettes) et de la Super League, n'a pas abandonné le combat et a récemment déclaré que le projet était juste en "stand-by". Dans un communiqué historique où JP Morgan présente ses excuses (une première! ), la banque d'affaires ne semble pas, elle non plus, enterrer complètement la Super League: "Nous avons clairement mal évalué la façon dont cet accord serait perçu par l'ensemble de la communauté du football et l'impact qu'il pourrait avoir sur elle à l'avenir, écrit JP Morgan. Nous en tirerons les leçons". Equivoque, cette dernière phrase semble tout de même indiquer que le projet sera retravaillé et non abandonné, d'autant plus que les deux poids lourds du football espagnol, le Real Madrid et le FC Barcelone, continuent de mettre la pression sur leurs ex-alliés pour les inviter à se remettre au travail. Pas vraiment. Certes, le fiasco de la semaine dernière a montré que la voix des supporters pouvait encore être entendue par les présidents de certains grands clubs européens, mais l'abandon - sans doute provisoire - du projet de Super League n'a pas résolu pour autant tous les dysfonctionnements de l'industrie du football actuel. Depuis l'arrêt Bosman en 1995 et la libéralisation du marché des transferts, le foot business n'a cessé de monter en puissance avec des clubs mythiques toujours plus puissants, des joueurs stars toujours plus chers, des salaires toujours plus élevés et des droits télé toujours plus exorbitants. Désormais, les grandes marques mondialisées donnent le "la" au sein de l'UEFA qui a paradoxalement contribué à accentuer les dérives du foot business pour plaire davantage aux puissants - et se servir au passage - au lieu de tenter de les freiner. Jamais le fossé entre grands et petits clubs européens n'a été aussi profond et ce projet de Super League des riches visait à le creuser davantage, cette fois au détriment de l'UEFA qui a senti le vent du boulet. Les instances du football européen semblent, pour l'instant, avoir gagné la partie mais il n'est pas exclu qu'un match retour leur soit un jour imposé avec, qui sait, la défaite du mérite sportif au coup de sifflet final. Dans ce scénario d'un retour gagnant de la Super League, il est clair que l'honneur du foot en tant que sport éminemment populaire serait définitivement enfoui.