Les plateformes comme Spotify, Deezer, Apple Music, etc., sont en passe de révolutionner de fond en comble le marché de la musique qui a déjà subi par le passé moult révolutions. Et surtout, au tournant des années 2000, celle particulièrement traumatisante du téléchargement illégal. Avec Napster, la plateforme de peer-to-peer (et surtout de "peeratage"), les artistes qui voyaient leur revenus fondre eurent l'impression de chanter sur le Titanic.
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Les plateformes comme Spotify, Deezer, Apple Music, etc., sont en passe de révolutionner de fond en comble le marché de la musique qui a déjà subi par le passé moult révolutions. Et surtout, au tournant des années 2000, celle particulièrement traumatisante du téléchargement illégal. Avec Napster, la plateforme de peer-to-peer (et surtout de "peeratage"), les artistes qui voyaient leur revenus fondre eurent l'impression de chanter sur le Titanic. En ramenant les amateurs avides de musique vers la légalité, le streaming permet au marché de la musique de retrouver quelques couleurs et une croissance dont elle avait perdu le goût. Les major companies (Universal, Sony ou Warner Music, etc.) engrangeraient aujourd'hui pas moins d'un million de dollars toutes les heures grâce aux acteurs du streaming. Mais c'est au prix d'un tour de passe-passe: désormais, on n'achète plus notre musique, on la consomme. Grâce à notre abonnement mensuel, celle-ci est devenue - comme l'avait prévu David Bowie dès 1997 - une "commodité" au même titre que l'eau, l'électricité ou le gaz. Ou aujourd'hui, notre forfait téléphonique. Le streaming, c'est le symbole même de notre société liquide. Avec lui, nous voici tous devenus des poissons rouges plongés dans un bocal musical. Nous baignons dans le flux de playlists (où l'album, qui appartient à l'univers solide du vinyle ou du CD, n'a plus sa raison d'être), un continuum de titres choisis par nous ou dictés par l'ambiance. Nous naviguons librement d'un artiste ou d'un titre à l'autre qui n'ont plus désormais que quelques secondes pour nous séduire. Avec 60 millions de titres disponibles, plus qu'on ne pourra écouter dans une vie entière, nous nageons dans un océan de choix qui se renouvelle par vagues ininterrompues. Les artistes surfent du reste sur cette tendance liquide en proposant, comme l'a fait Taylor Swift, deux albums en l'espace de six mois. Le CEO de Spotify a d'ailleurs déclaré que désormais, les artistes se devaient de publier des nouveaux titres en permanence au risque de se faire oublier. Fini le ressourcement créatif: si un artiste attend deux ans pour proposer un nouvel opus, on a soudain l'impression qu'il a pris sa retraite. Du reste, certains artistes à l'ère du streaming trouvent le moyen, comme Tom Misch par exemple, de se rendre omniprésents à notre mémoire de poissons rouges à travers un flux soutenu de singles, EP, albums avec différents remix et autres collaborations. De l'art d'être continuellement sur la vague. Pourtant, face à ce roulis de nouveautés, un phénomène inattendu s'est produit: la volonté du poisson rouge d'aller à contre-courant. De devenir saumon et de remonter à la source. Plutôt que de chercher la pépite dans le temps présent, il la trouve dans le passé. Et de fait, la majorité des écoutes sur les plateformes concernent les titres du back catalogue et pas celui des nouveautés: pour preuve, la décennie la plus écoutée en 2020 sur Spotify a été celle des années 1980. Un courant qui prend des allures de raz- de-marée où de nouveaux acteurs comme les fonds d'investissement Hypgnosis, Primary Wave ou Concord font pleuvoir les dollars sur les valeurs du passé. Old est soudainement devenu gold. D'où l'explosion subite de la valeur des droits d'édition d'artistes comme Bob Dylan, dont le catalogue a été acquis par Universal Music pour une somme à neuf chiffres. Et il a suffi d'une gouttelette sur TikTok pour qu'une déferlante de dollars pleuve sur le catalogue de Fleetwood Mac acquis par Primary Wave. Décidément, notre époque liquide a du génie: elle réussit à rendre un poisson rouge nostalgique.