Paul Vacca

Silicon Valley: Le mythe du garage déboulonné

Paul Vacca Romancier, essayiste et consultant

Si vous vous rendez au 367 Addison Avenue à Palo Alto, vous pourrez y voir une plaque attestant que: “Ici est née la Silicon Valley”. Ici, c’est-à-dire dans ce garage un peu miteux où, en 1938, deux jeunes gens, William Hewlett et David Packard, construisirent leur premier oscillateur audio, le HP200A. L’année suivante, ils en vendront huit aux studios Walt Disney pour assurer la sonorisation des salles de cinéma qui allaient projeter le premier grand film sorti en stéréo, Fantasia. Le point de départ d’une grande aventure pour les deux associés qui, seuls, à l’abri du regard du monde, conquerront le monde avec Hewlett-Packard. De la sorte, ils donneront naissance à une nouvelle dynastie d’entrepreneurs qui, s’inscrivant dans leur sillage, fonderont également Cisco, Intel, Microsoft, Apple, etc., depuis un garage.

Le seul problème, c’est que tout cela est faux. S’il est parfaitement avéré que MM. Hewlett et Packard ont commercialisé les premiers oscillateurs audio dans ce garage, le prototype de cet oscillateur a en réalité été conçu dans les laboratoires de l’université de Stanford. Et loin d’être isolé dans la pénombre de leur garage, le duo – comme l’a reconnu plus tard Packard – a largement bénéficié du savoir-faire des laboratoires d’ingénierie de pointe qui commençaient à essaimer dans la Valley. De la même manière, Steve Wosniak avouera que le garage d’Apple est aussi un mythe qui doit beaucoup au fameux ” champ de distorsion de la réalité ” de son associé d’alors, Steve Jobs. En effet, dès les débuts d’Apple, le duo était lui aussi loin d’opérer en autarcie, bénéficiant de l’écosystème des universités et des laboratoires du coin.

Reste que le garage de la Silicon Valley est devenu une mythologie à part entière. Il incarne à la perfection cette vision du génial inventeur qui n’aurait besoin que d’un petit espace et d’un établi pour produire dans le plus pur isolement de son génie des innovations qui changent le monde. Et il continue, avec ou sans garage, à irriguer les imaginaires de disruptions et de licornes de la nouvelle économie. On dira que le mythe du garage est bien inoffensif et qu’il n’y pas grand mal à enjoliver le paradigme.

Pas moins de 14 technologies-clés de l’iPhone que l’on attribue à Apple ont en fait été inventées par des agences gouvernementales.

Or, si les mythes gardent toujours les mains propres et sont inoffensifs en tant que tels, ils constituent en revanche le terreau sur lequel poussent les fake news. Ainsi, c’est en écho à ce mythe que le journaliste économique François Lenglet a pu sortir tranquillement un iPhone de sa poche sur un plateau de télévision en affirmant que celui-ci existait sans un centime de l’Etat. Une pure contrevérité. Car comme l’a parfaitement démontré dès 2013 l’économiste Mariana Mazzucato, pas moins de 14 technologies clés de l’iPhone que l’on attribue à Apple ont en fait été inventées par des agences gouvernementales, américaines pour la plupart. Dont l’écran tactile, les batteries, le GPS, Siri, etc.

Le problème de ce mythe n’est donc pas qu’il construise une vision héroïque des entrepreneurs – qui peut nier l’héroïsme entrepreneurial des Hewlett, Packard ou Jobs? – mais qu’ils le fassent en clamant leur autosuffisance au détriment de ce qui les a nourris: le savoir commun produit par l’université et les structures publiques. Le mythe du garage conduit de façon mécanique à mettre l’université sur une voie de garage. C’est un laissez-passer pour le désengagement de l’Etat dans la recherche. Déboulonner ce mythe – le debunker – comme s’y emploie Mariana Mazzucato est une oeuvre salutaire. Faut-il aussi déboulonner la plaque de Hewlett et Packard au 367 Addison Avenue? Non, il convient juste de préciser les choses: “Ici est né le mythe du garage à la Silicon Valley”.

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