On a pu entendre récemment un homme politique belge affirmer qu'il ne lisait jamais de fiction. Une franchise qui l'honore. Car les hommes politiques, et particulièrement outre-Quiévrain, aiment souvent parler des livres qu'ils n'ont pas forcément lus tout en prenant des poses avantageuses devant des bibliothèques remplies d'incunables et de classiques reliés pleine peau.
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On a pu entendre récemment un homme politique belge affirmer qu'il ne lisait jamais de fiction. Une franchise qui l'honore. Car les hommes politiques, et particulièrement outre-Quiévrain, aiment souvent parler des livres qu'ils n'ont pas forcément lus tout en prenant des poses avantageuses devant des bibliothèques remplies d'incunables et de classiques reliés pleine peau. On peut aisément comprendre qu'un homme politique - qu'il soit aux affaires ou dans l'opposition, d'ailleurs - n'ait pas la disponibilité, vu son agenda, de se plonger dans des livres et a fortiori dans des romans. Des mauvaises langues affirment que certains d'entre eux ne trouvent même pas le temps de lire les livres qu'ils signent! Voilà donc un discours cash, neuf et disruptif. Ce qui est moins neuf et disruptif, en revanche, c'est l'argument avancé. L'idée selon laquelle la fiction serait une perte de temps nous détournant de l'essentiel est au moins aussi vieille que les ordres monastiques. C'est un peu la trame du Nom de la Rose, la flamboyante et terrifiante fiction médiévale d'Umberto Eco où la fiction et le rire doivent être bannis de la bibliothèque, c'est-à-dire du monde. Un dogme usé jusqu'à la corde qui ressuscite aujourd'hui dans un remake bourgeois où la fiction est vue comme une activité non productive, superflue, un simple passe-temps pour oisifs, un pur divertissement. Surtout, elle serait en totale déconnexion avec le réel... La fiction, c'est bon pour les rêveurs, pas pour les bâtisseurs. Or, la fiction n'est pas déconnectée de la réalité. Elle est au contraire la plaque sensible qui nous en révèle les contours. Les fictions ont le pouvoir de cristalliser les changements sociaux en nous les rendant lisibles. Dickens, Zola ou Hugo ont donné à voir la pauvreté. De même qu'aujourd'hui, une série comme En thérapie est parvenue à capter et à cristalliser la complexité de notre état d'esprit lors de la pandémie, la fiction est un sismographe qui détecte les signaux faibles qui traversent la société. Elle permet en outre de construire un réel commun. Dans un texte intitulé La littérature et la vie écrit en 2001, Mario Vargas Llosa, écrivain mais aussi homme engagé en politique puisqu'il s'est présenté aux élections péruviennes en 1990 sous l'étiquette centre-droit, souligne le rôle essentiel que joue la fiction dans la cité. Les fabuleux développements de la science et des techniques, note-t-il, ont eu pour vertu de rendre notre exploration de la réalité toujours plus fine. Mais au prix d'une ultra-spécialisation qui élimine au passage les dénominateurs communs grâce auxquels les hommes et les femmes peuvent coexister, communiquer et se sentir solidaires. Or, ce socle commun, c'est entre autres la fiction. Il semblerait donc que ce soit cet argument, plus que la fiction, qui soit déconnecté de la réalité. Non sans une certaine ironie, il se révèle même "donquichottesque". Car paradoxalement, il se berce de la fiction confortable qu'il y aurait un réel pur. Or, celui-ci ne nous parvient qu'à travers des récits. Et la déconnexion de certains hommes politiques s'explique justement par cette incapacité à lire, derrière les sondages, les statistiques et les faits, des récits humains. Lorsque Louis XVI note dans son carnet, à la date du 14 juillet 1789: "Rien à signaler", nul doute qu'il est passé à côté du récit qui se jouait à la Bastille et partout dans le pays. Peut-être que s'il avait su lire le récit, il aurait sauvé sa tête. Mais là, avouons-le, nous sommes en pleine politique-fiction.