Pendant deux ans, l'infectiologue Yves Van Laethem s'est invité dans le foyer de tous les Belges. Chaque jour, ce médecin du CHU Saint-Pierre à Bruxelles annonçait les mauvaises nouvelles des chiffres de contamination au coronavirus. Une période dantesque : le Covid est devenu un marqueur de société, imposant des choix politiques hallucinants pour limiter le nombre de morts et de patients aux soins intensifs, du confinement aux fermetures de secteurs. Il s'est longuement confié à ce sujet, avec recul, nuances et non sans autocritique.
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Pendant deux ans, l'infectiologue Yves Van Laethem s'est invité dans le foyer de tous les Belges. Chaque jour, ce médecin du CHU Saint-Pierre à Bruxelles annonçait les mauvaises nouvelles des chiffres de contamination au coronavirus. Une période dantesque : le Covid est devenu un marqueur de société, imposant des choix politiques hallucinants pour limiter le nombre de morts et de patients aux soins intensifs, du confinement aux fermetures de secteurs. Il s'est longuement confié à ce sujet, avec recul, nuances et non sans autocritique.Invité du Cercle de Wallonie, mercredi 16 février, Yves Van Laethem est revenu sur ces moments intenses, depuis ce jour d'avril 2020 où il est sorti de sa retraite (active) pour prendre le relais d'Emmanuel André en tant que porte-parole. "Une des questions que j'avais évoquées d'emblée avec le ministère, c'est que, bien sûr, un porte-parole doit transmettre un message - dire le contraire n'aurait pas de sens,entame-t-il. Mais s'il y avait des informations influencées par la politique et non par la science, je ne le relayerais pas. Je ne souhaitais pas être la speakerine de Poutine. Je voulais continuer à dire ce que je pensais. Avec les nuances : je suis le contraire de Marc Van Ranst, qui est davantage un taureau qui fonce."Yves Van Laethem se rend compte rapidement de l'impact de ses propos, diffusé via la télévision dans l'intimité de toutes les chaumières de Belgique, chaque jour. "J'étais devenu pratiquement un membre de la famille, pour certains qui ne pouvaient plus voir leurs proches, confie-t-il. Je ne me gonfle pas, je ne me prends pas pour un messie, mais j'étais quelqu'un qui aidait à passer un moment difficile et inédit."Membre du Groupe d'experts conseillant le gouvernement et président de la section 'vaccination' du Conseil supérieur de la santé, l'infectiologue est aussi impliqué dans les réflexions pour gérer cette situation. Les coulisses des relations avec un monde politique déboussolé ? "Dans tous les pays, cela se passait de manière semblable, souligne-t-il. Même s'il est clair qu'en France, avec un empereur à la tête, c'était différent de notre lasagne institutionnelle et nos Codeco. Mais même en France, des experts jouaient ce rôle, à destination du ministre de la Santé. Chez nous, le problème, au début, fut que Maggie (De Block) a été superbement absente. Personne ne sait pas ce qui s'est passé. Frank Vandenbroucke, on l'aime ou on ne l'aime pas, il assume ses responsabilités."Mais ce côté déboussolé des politiques? "Partout, le monde politique était face à une situation inconnue. Les experts aussi : ils ont fonctionné en fonction de ce qu'ils savaient d'une pandémie de grippe, les seules comparables que l'on ait connues dans nos pays. Le seul exercice que nous avions eu, c'était le H1N1 en 2009, mais cela n'avait rien avoir. Nous étions avec nos connaissances théoriques et nous avons fait des propositions sur cette base que le politique, au début, a entièrement suivies. Il n'avait pas beaucoup d'autres choix et, sauf quelques exceptions, tous les pays ont décidé d'un lockdown. La seule façon de ne pas transmettre une maladie transmissible, c'est de ne plus se voir l'un l'autre."Selon lui, ce qui a "manqué par la suite", après "la bombe atomique et la sidération de mars-avril 2020", ce n'est pas une absence du pouvoir exécutif, mais "une absence de débat à la Chambre". "Le pouvoir législatif n'a pas essayé de reprendre la main et d'intégrer cela dans un cadre plus légal, dit-il. Dans la préparation pour de futures pandémies, on devrait veiller à mieux se préparer et à mieux s'organiser, mais on devrait aussi envisager comment les gens que nous élisons pourraient s'intégrer dans la façon de gérer ça après le grand flash."Les débats étaient-ils possibles entre experts? Certains intervenants, dans le public, regrettent que l'on ait mis de côté d'autres interprétations des chiffres, d'autres façons de gérer la crise dans les grands équilibres entre santé et économie. "Au début, les experts étaient tous dans la même direction parce que l'on appliquait des recettes qui existent dans tous les bouquins, logiques pour une maladie se transmettant par voie respiratoire, explique Yves Van Laethem. Et puis, au cours du temps, il y a eu une forme de scission avant la deuxième vague, avec des experts estimant que l'on devait davantage apprendre à vivre avec le virus. C'était en août - septembre 2020. Je pense que ceux qui prônaient en faveur du relâchement le faisaient avec un certain bon sens : le problème, c'est que très rapidement, après le retour des vacances, on a appliqué ce relâchement et la vague suivante a été aussi importante. Cela a donné une piètre image de la thèse de ces experts. De mon point de vue, et il va de soi que je suis partie prenante, il y a eu une persévérance qui allait à l'encontre de la situation épidémiologique."Le porte-parole interfédéral de la lutte contre le Covid reconnaît qu'il n'y a pas eu assez de dialogue entre ces experts. "Il y a eu une seule tentative, faite à l'initiative d'Erika Vlieghe, sous la forme d'une réunion de scientifiques au Palais de Académies de Bruxelles. Tout le monde était invité, y compris Jean-Luc Gala (UCLouvain) ou Bernard Rentier (ULiège). C'est la seule fois où il y a eu la possibilité d'échanger autrement que par mail. C'était un peu la guerre froide. Les experts gardant la ligne claire ont un peu mis les dissidents sur un bûcher. Jean-Luc Gala a été prié de se taire pendant un an, je l'ai vu réapparaître dans les journaux pendant un an."En répondant aux questions de plusieurs membres du public, Yves Van Laethem reconnaît encore que l'on aurait pu intégrer davantage les médecins généralistes dans la gestion de la crise, de même que d'autres types d'experts en matière de santé mentale ou d'économie. Il plaide pour une anticipation en vue d'un éventuel variant ou d'une autre pandémie. Mais il démonte aussi les fausses affirmations relatives à un renforcement de l'immunité ou à d'éventuels médicaments prétendument miracles: "Ce n'est scientifiquement pas prouvé."La vaccination, ce game changer? "Heureusement que les vaccins sont là, entame-t-il. La Belgique a rationnellement vacciné, en commençant par les plus vieux et en poursuivant pas ceux qui avaient des facteurs de comorbidité. Cela a permis d'empêcher de vraies catastrophes. La troisième vague aurait été bien plus grave, on aurait pu faire de nouveaux cimetières dans les maisons de repos comme lors de la première vague. Les maisons de repos ont été vaccinées à plus de 95%, cela limité la casse."Pour le reste : "On a tous cru après la vague de vaccination de janvier à mai-juin 2021, on aurait un automne calme. On pensait que l'on pourrait regarder l'ennemi au loin pendant deux ou trois ans, au minimum. Après quatre ou six mois, nous avons tous été frappés de voir que certains n'avaient plus leur gilet pare-balles pour résister au virus. Et on a vu aussi que le virus a appris plus vite que prévu à imaginer des balles différentes, on ne pensait pas qu'il muterait aussi vite. Oui, nous avons été déçus par une protection moins longue que prévue, même si elle reste bonne sur les formes les plus graves."Où en sommes-nous aujourd'hui? "Pratiquement tout le monde a rencontré l'antigène, merci la vaccination et Omicron. Une large population, sans pathologie grave sous-jacente, a désormais peu de choses à craindre. Mais on reste avec des pans entiers de vieux ou de personnes malades. Nous sommes dans l'attente de voir si la bête s'est calmée ou si elle nous réserve une nouvelle mutation. Le fait que nous avons eu Omicron ne veut pas dire qu'on aurait une autre forme plus grave."Prudence, donc. A titre personnel, Yves Van Laethem confie encore qu'il n'est pas favorable à la vaccination obligatoire.