Pourquoi un Manager de l'Année décide-t-il de plaquer soudainement l'entreprise performante qu'il a lui-même fondée? Et pourquoi choisit-il de rejoindre un mouvement politique bâti sur les cendres d'un parti au plus bas dans les sondages? C'est justement pour percer ce double mystère que nous avons réuni, à la table de L'Ecailler du Palais Royal, Yvan Verougstraete, fondateur et ancien CEO du groupe de (para)pharmacie Medi-Market, et Maxime Prévot, président de l'ancien cdH rebaptisé Les Engagés. Les deux hommes briguent respectivement les mandats de vice-président et président de ce nouveau mouvement politique, mais avant le vote de "formalité" du 22 juin prochain, ils ont accepté de donner leur toute première interview croisée, en exclusivité pour notre magazine.
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Pourquoi un Manager de l'Année décide-t-il de plaquer soudainement l'entreprise performante qu'il a lui-même fondée? Et pourquoi choisit-il de rejoindre un mouvement politique bâti sur les cendres d'un parti au plus bas dans les sondages? C'est justement pour percer ce double mystère que nous avons réuni, à la table de L'Ecailler du Palais Royal, Yvan Verougstraete, fondateur et ancien CEO du groupe de (para)pharmacie Medi-Market, et Maxime Prévot, président de l'ancien cdH rebaptisé Les Engagés. Les deux hommes briguent respectivement les mandats de vice-président et président de ce nouveau mouvement politique, mais avant le vote de "formalité" du 22 juin prochain, ils ont accepté de donner leur toute première interview croisée, en exclusivité pour notre magazine. TRENDS-TENDANCES. Qui a pris contact avec l'autre pour forger cette nouvelle aventure?YVAN VEROUGSTRAETE. C'est moi qui ai contacté Maxime il y a six mois. Je me suis dit: il y a un mouvement qui se met en place et il est temps de voir si on ne peut pas faire quelque chose de plus en politique. Il était temps pour moi de passer le Rubicon. Je lui ai donc envoyé un message... MAXIME PREVOT. Et je lui proposé d'aller manger un morceau, dans un resto italien, à Saint-Josse... ( sourire) Vous avez été surpris de son appel?M.P. J'ai d'abord été ravi. A partir du moment où l'on fait deux années de processus, mis sous le sceau de la participation, avec la volonté d'impliquer des gens qui, jusqu'à présent, étaient restés en marge de la politique, le fait d'avoir des personnalités de sa qualité, cela fait du bien! C'est la confirmation que l'on est aussi dans le bon avec ce genre de message plus contemporain. Je suis intimement convaincu que le modèle des partis traditionnels est épuisé et donc sentir quelqu'un de sa trempe dire "Votre message, il me parle parce qu'il est pertinent dans la forme, dans cette volonté d'être plus inclusif et plus participatif", cela fait du bien et on en a besoin. Yvan Verougstraete, pourquoi décide-t-on de quitter sa propre entreprise pour entrer en politique?Y.V. Il y a plusieurs étapes. La première, c'est de se dire: est-ce que je continue dans le business que j'ai créé ou bien est-ce que je quitte mon bébé et les 600 personnes qui m'accompagnent? Alors, c'est sûr que l'on a une reconnaissance et que l'on se sent utile, mais lorsque l'on crée une entreprise, on transfère beaucoup de ce que l'on est, ses qualités comme ses défauts. Donc, pour l'entreprise en elle-même, je pense qu'il est très important d'avoir régulièrement d'autres personnes qui transmettent d'autres qualités et d'autres défauts. Ce n'est pas une question d'être meilleur ou pas, mais d'avoir un autre profil qui a toutefois des valeurs similaires. La deuxième chose, c'est que le monde est rempli de gens qui se croyaient indispensables. Donc, le danger, quand on est le fondateur et le responsable d'une entreprise, c'est de croire que l'on est parole d'évangile. A un moment, il faut pouvoir se réinventer. Il ne faut pas avoir peur de se retrouver avec une page blanche et de se poser vraiment la question: qu'est-ce qui a du sens, en fait? De là à choisir la politique... Y.V. Je ne pensais pas faire de la politique. Je pensais d'abord créer un "start-up studio". J'ai d'ailleurs commencé à prendre des contacts, j'ai lu sur tous les "start-up studios" de Belgique et j'ai même trois fardes complètes à ce sujet chez moi. Continuer à faire de l'entrepreneuriat, c'est ce qui m'excite le plus! Mais que s'est-il passé, alors?Y.V. Je me suis dit: mais que recherches-tu en faisant ce "start-up studio"? Ce qui me plaît, c'est d'accompagner des projets d'entreprise. En revanche, faire de l'argent, ce n'est pas vraiment mon moteur. Alors, j'ai commencé à regarder s'il y avait d'autres choses qui m'intéressaient. L'écologie s'est imposée à moi avec l'envie de livrer une planète apaisée à mes enfants. J'estime que c'est aujourd'hui de ma responsabilité. Et on a décidé, avec des copains, de créer une ASBL. L'idée était de trouver le moyen de mettre la pression sur les hommes politiques pour qu'ils prennent les décisions difficiles mais indispensables pour assurer la transition écologique. Mais à un moment donné, ce sont mes amis qui m'ont provoqué: "Tu n'arrêtes pas de dire qu'il faut mettre la pression sur les politiques, est-ce que tu n'entrerais pas plutôt en politique toi-même?" C'est comme ça que j'ai appelé Maxime... Pourquoi pas Ecolo?Y.V. J'ai été en contact avec quasiment tous les partis. J'ai reçu des propositions du MR pour aller sur leurs listes. C'était peut-être le mouvement le plus naturel vu mon profil d'entrepreneur et de patron qui a réussi, sauf que cela ne me correspond pas du tout. Il y a des valeurs chez Les Engagés qui me parlent davantage. M.P. Ce qui m'a aussi fait plaisir dans le discours d'Yvan lorsque je l'ai rencontré, c'est d'avoir un patron qui revendique la pertinence du centrisme, parce que nous avons fait nous-mêmes le choix de revendiquer une posture centriste, non pas par défaut, mais par conviction. Le centrisme, ce n'est pas le plus petit dénominateur commun, c'est le plus grand fédérateur. Dans cette période hyper- clivée, avec des réseaux sociaux qui ne font qu'attiser les extrêmes, le vrai courage, c'est celui de la nuance, comme l'a écrit Jean Birnbaum dans un ouvrage paru l'été dernier. Le vrai courage, c'est d'oser venir avec une proposition équilibrée, raisonnée, nuancée. Y.V. Dans la société civile, on n'attend pas que les mecs s'envoient des patates ou des tomates à la figure. La clé, et on le voit aussi dans le business, c'est d'arriver à faire des ponts. Dans une entreprise, people, planet et profit sont importants. Si on ne construit pas de ponts entre les trois, ça ne marche pas. Alors, venir avec un angle d'attaque qui dit "Moi, je suis le défenseur de telle ou telle catégorie de gens", ça n'a pas de sens. Ce n'est pas comme ça que l'on fait avancer les choses. M.P. Les seuls qui en tirent profit, ce sont les populistes ou les extrémistes. C'est pour ça qu'il faut pouvoir réhabiliter la raison. Parce que, aujourd'hui, dans la vie, quand quelqu'un est insatisfait, il cherche forcément un coupable: c'est l'étranger qui vient soi-disant piquer le boulot, c'est le politique qui ne pense qu'à lui, c'est le patron qui est perçu comme un fraudeur perpétuel ou le chômeur comme un glandeur permanent. Tous ces ressentis nourris de caricatures génèrent une vraie fragilité de cohésion sociale. Et ça, ce n'est pas sain, ni pour le climat des affaires, ni pour les relations humaines. Y.V. J'ai le sentiment que cela devient un jeu aujourd'hui d'opposer les gens: les Flamands et les Wallons, les ouvriers et les cadres, et bientôt ce sera Tintin et Milou! Mais ce n'est pas un jeu. La clé, aujourd'hui, c'est de construire des ponts et de convaincre, avec nos idées, des personnes des autres partis. Yvan Verougstraete, en tant que manager, intégrez-vous Les Engagés avec un "business plan" et des objectifs chiffrés? Y.V. J'arrive avec la volonté de définir une ambition et d'emmener une équipe vers cette ambition. C'est peut-être ma particularité et mon objectif. Dans toutes les entreprises que j'ai connues, la seule manière de réussir, ça a été d'avancer ensemble, dans la même direction, et de construire en équipe. En fait, j'ai faim. Je suis impatient. J'ai envie d'aller sur le terrain. J'ai vraiment faim. M.P. Yvan est un manager dans l'âme. C'est un magnifique sparring-partner, humainement très agréable et qui apporte des idées. Il a un vrai franc-parler et ce qui me plaît dans son tempérament, c'est effectivement son appétit. Il l'a dit: il a faim. Mais ce n'est pas une faim égocentrique. Il a ce regard de manager qui me challenge aussi. Des profils comme Yvan, en politique, on en a largement besoin. Moi qui viens au départ de la consultance avec trois ans chez PwC, je peux dire que par rapport à une entreprise où le patron donne une ligne à laquelle chacun est contraint de se conformer, l'élément le plus compliqué à gérer dans une formation politique, ce sont inévitablement les ressources humaines. Parce que nous sommes avant tout une entreprise de ressources humaines avec des personnalités qui, tout comme le patron, ont une superficie médiatique, une assise électorale et l'ego qui va avec. Donc, c'est beaucoup plus fin et subtil pour arriver à calibrer tout le monde sur le même dossier... Y.V. Dans une formation politique, se mettre tous dans la même direction demande un effort de conviction beaucoup plus grand que dans l'entreprise. Un de mes objectifs clés chez Les Engagés, c'est déjà de réunir l'équipe la plus compétente possible. Et les résultats électoraux?Y.V. A Bruxelles, on est aujourd'hui à 4,9% et l'objectif est de tendre clairement vers les 10%. M.P. C'est un objectif qui est certes ambitieux mais qui est atteignable et tout va être fait pour aller dans cette direction. Quelle est la recette magique de votre mouvement pour redresser Bruxelles et la Wallonie?Y.V. C'est mettre les gens face à leurs responsabilités. C'est, par exemple, la diminution progressive des allocations de chômage avec une suppression au bout de deux ans, mais avec un droit au travail qui est lié à ça. Nous avons la responsabilité de donner la possibilité à ces personnes de se réinsérer dans la vie du travail. M.P. Nous partons du principe que l'immense majorité de la population belge ne perçoit plus, à raison, pourquoi nous devons continuer à être l'un des seuls pays dans le monde à offrir des allocations de chômage illimitées dans le temps. Cela n'incite guère, dans un certain nombre de cas de figure, à retrouver un job, d'autant que le différentiel par rapport aux bas salaires est parfois tellement faible que ce n'est plus incitant. Alors, est-ce que cela va être la recette miracle? A elle seule, non! S'il suffisait d'une mesure pour redresser la Wallonie, j'ose imaginer qu'on l'aurait déjà trouvée depuis longtemps. C'est d'abord un état d'esprit qu'il faut changer et c'est pour ça que notre mouvement s'appelle Les Engagés pour une société régénérée. On doit profondément régénérer nos pratiques politiques, notre gouvernance, notre démocratie, notre pacte social, notre rapport à la prospérité et notre rapport au vivant. C'est d'abord un grand état d'esprit qu'il faut construire, qui réhabilite le sens de l'effort et la valeur de l'entrepreneuriat.Que pensez-vous de la proposition d'Ecolo d'offrir 30.000 euros à tous les jeunes de 25 ans?M.P. Elle a des côtés vertueux, notamment quand il s'agit, par exemple, de permettre à quelqu'un de s'acheter une voiture pour aller travailler. Par contre, cela ne semble pas être une bonne idée de pouvoir le faire de manière transversale à tous, sans la garantie d'une pertinence minimale d'affectation. L'objectif, ce n'est pas d'envoyer, avec ces 30.000 euros, des cohortes de jeunes à Ibiza! Notre proposition, chez Les Engagés, est différente: elle vise à exonérer totalement d'impôt les premiers 100.000 euros gagnés par un jeune quand il commence à travailler. C'est un incitant à aller bosser. Chez Ecolo, on bénéficie de 30.000 euros, même en restant dans son canapé... Y.V. De nouveau, c'est un signal positif par rapport au fait de travailler. Je pense que c'est fondamental. C'est le sens de l'effort. Dans votre programme, vous prônez la suppression des voitures de société... Y.V. La suppression des voitures salaires, oui! A un moment, j'en ai marre de voir dans la presse que tout le monde s'arc-boute sur des tabous. Si on s'arc-boute, on n'évoluera jamais. La voiture salaire, je la connais bien, je l'ai beaucoup pratiquée, mais c'est une galère pour les entreprises en termes de car policy et cela pousse aux mauvais comportements... M.P. Il nous faut tout réinventer et singulièrement en matière fiscale. On n'a pas besoin d'un choc, c'est trop timide. Il faut renverser la table!Vous voulez la révolution fiscale?M.P. Mais bien sûr! Cela fait des années que les gouvernements successifs collent des rustines à notre système fiscal pour, de temps à autre, colmater la brèche. Y.V. On est dans un changement de paradigme de la société et le système fiscal est le reflet de la société que l'on veut défendre. Pour ça, il faut tout repenser et c'est la raison pour laquelle j'ai choisi de m'investir en politique. M.P. Avec ce gouvernement, depuis deux ans et demi, il n'y a toujours pas une proposition quelconque de réforme fiscale. Il n'y a toujours pas une réforme du mécanisme de pension. Et on est en incapacité de connaître notre stratégie énergétique. Il y a dramatiquement trop de petits esprits en politique. Cela peut paraître cinglant que je le dise comme ça, mais c'est foncièrement ce que je pense. Il y a une culture du repli sur soi, du protectionnisme électoral qui fait que les partis politiques traditionnels ont aujourd'hui du mal à transcender leur propre clientèle pour essayer de proposer un projet qui fasse société pour tout le monde. C'est pour ça que je suis convaincu de la force du centrisme: on ne cherche pas à satisfaire seulement une part de la population, mais réellement à faire progresser tout le monde. Y.V. Tout à fait. M.P. Quand Paul Magnette déclare, dans une interview, que l'intérêt général n'existe pas, moi j'avale de travers. C'est dingue de cynisme! Je pense foncièrement que non seulement l'intérêt général existe, mais que c'est la finalité de tout engagement politique qui se revendique noble. Faire de la politique d'une manière noble, ce n'est pas une faillite de l'état d'esprit. ( Silence) C'est peut-être une faillite de l'esprit d'Etat... Yvan Verougstraete, vous êtes entré en politique, mais vous ne quittez pas complètement le monde de l'entreprise... Y.V. J'ai effectivement un nouveau projet entrepreneurial dans la distribution. Les modes de consommation ont évolué et mon idée est de réinventer le traiteur. Mais je ne vais pas le faire moi-même. J'ai engagé une directrice générale pour ce projet car j'ai justement décidé de faire autre chose. Moi, ce qui me plaît, c'est de conceptualiser et d'aider les autres à mettre le pied à l'étrier. On va lancer ça à la fin de l'année avec l'objectif de créer un réseau de 200 magasins.