Malgré l'énorme écart entre les deux armées, de nombreux analystes estiment que la localisation de Taïwan, son terrain inhospitalier et le soutien des Etats-Unis rendraient une invasion totale par la Chine extrêmement difficile et peut-être trop coûteuse pour être envisagée.

Pékin revendique sa souveraineté sur Taïwan et se dit déterminé à reprendre l'île, par la force si nécessaire.

Récemment, les incursions croissantes d'avions militaires chinois dans la zone d'identification de défense aérienne (Adiz) et la rhétorique agressive du président chinois Xi Jinping ont alimenté les craintes d'une invasion prochaine, un amiral américain estimant qu'une attaque pourrait intervenir d'ici le centenaire de l'Armée populaire de libération, en 2027.

Le week-end dernier au sommet international Shangri-La de Singapour, le ministre chinois de la Défense a clamé qu'il n'hésiterait pas à "se battre jusqu'au bout" pour empêcher Taïwan de déclarer son indépendance.

"Si nous devions nous affronter militairement, nous n'aurions pas la moindre chance", affirme à l'AFP l'ancien amiral Lee Hsi-min qui a dirigé les forces armées taïwanaises jusqu'en 2019.

Mais les troupes russes embourbées en Ukraine servent d'avertissement pour Pékin tout en étant source d'inspiration tactique pour Taipei sur la façon de tenir tête à un ennemi bien plus grand.

"Nos soldats ici sont tous Taïwanais et se battront pour défendre leur patrie", explique Chen Ing-jin, historien de Penghu et architecte. "Cela fait une différence. Regardez l'Ukraine".

Iles périphériques

Principal avantage de Taïwan: la géographie.

Les attaques amphibies sont très difficiles. Pour envahir l'île, et la garder, Pékin devrait déployer des centaines de milliers d'hommes et d'équipements à travers le détroit de Taïwan qui sépare les deux territoires de 130 km au point le plus étroit.

Les conditions météorologiques difficiles avec deux saisons de mousson ne laissent que deux "fenêtres d'attaque", de mai à juillet et en octobre, selon un rapport du US Naval War College.

Dans les eaux entourant l'île principale de Taïwan, les îles comme Penghu sont truffées de radars et de missiles de précision à longue portée pointant vers le détroit.

Compte tenu de ce système d'alerte et de l'armement, l'armée chinoise subirait probablement des pertes élevées, même lors de la première étape de l'opération, estime James Char, chercheur associé à l'Ecole d'études internationales S. Rajaratnam de Singapour.

Capture d'écran Google
© Capture d'écran Google

Et si les îles périphériques, petites et plates, seraient faciles à prendre, ce n'est pas le cas de l'île principale.

Le littoral y est "le rêve devenu réalité pour les défenseurs", selon Ian Easton, auteur de "The Chinese Invasion Threat".

Ce chercheur et un collègue estiment que Taïwan ne présente que 14 plages propres à un débarquement et elles sont bordées de montagnes, de falaises ou d'infrastructures urbaines denses.

"Débarquer à Taïwan n'est qu'une partie du problème", ajoute Bonny Lin, directrice du China Power Project au Centre pour les études internationales et stratégiques (CSIS), interrogé par l'AFP.

La progression à travers les zones humides, les montagnes et les zones urbaines densément peuplées de Taïwan nécessitera une gamme de compétences de combat et d'armes différentes.

"Comment soutenir ces forces une fois qu'elles sont en position et qu'elles avancent, comment s'occuper de la logistique?", s'interroge Mme Lin, qualifiant cela d'"énorme défi".

Guerre asymétrique

A Pékin, le budget militaire s'est envolé ces dix dernières années, surpassant largement Taïwan en tout point.

Quelques exemples: l'APL compte plus d'un million de soldats, contre 88.000 pour Taïwan, 6.300 chars contre 800 et 1.600 avions de chasse contre 400, selon un rapport du ministère américain de la Défense en 2021.

Washington estime aussi que Pékin possède la plus grande marine du monde en nombre de navires. Ceux-ci sont "de plus en plus sophistiqués et performants", selon un récent document du US Naval War College.

Mais de nombreux experts, à l'instar de M. Char et Mme Lin, s'interrogent sur le degré de préparation des unités spécialisées chinoises.

Conseiller de l'Atlantic Council, Harlan Ullman l'a écrit clairement dans un article en février: "la Chine n'a tout simplement pas la capacité militaire et les moyens de lancer une invasion amphibie à grande échelle de Taïwan dans un avenir proche".

De son côté, Taipei a établi des plans pour pallier cette infériorité numérique, l'ex-amiral Lee avançant l'option d'une guerre asymétrique, qui met l'accent sur la mobilité et les attaques de précision, une approche que les responsables américains encourageraient également.

Taïwan a constitué des réserves de batteries mobiles de missiles et d'armes lancées à l'épaule, mais il lui faut davantage: "beaucoup d'armes asymétriques, petites mais hautement destructrices", souligne M. Lee, évoquant le lanceur de missile mobile ukrainien qui a coulé le croiseur russe Moskva en mer Noire.

Quel soutien américain?

La principale inquiétude de Pékin est de savoir qui pourrait s'engager dans le conflit, dit à l'AFP le spécialiste de l'armée chinoise Song Zhongping.

Pour lui, la difficulté dans l'invasion de Taïwan "repose sur la possible intervention des Etats-Unis. C'est le plus gros obstacle à lever pour l'APL".

Officiellement Washington conserve une "ambiguïté stratégique" consistant à ne pas dire s'ils interviendront militairement ou non en cas d'attaque de l'île, même si le président Joe Biden a dit qu'ils le feraient.

"L'étendue, la profondeur et la portée" de l'implication des États-Unis et d'autres alliés détermineront en grande partie la manière dont le conflit se déroulera, estime M. Song.

Certains scénarios d'exercices militaires imaginent l'APL s'attaquer aux bases américaines dans le Pacifique pour saper ses capacités de réaction. Washington devrait alors se reposer sur ses porte-avions opérant loin de chez eux.

Pour contrer cette dernière menace, Pékin a mis l'accent sur le développement de missiles hypersoniques "tueurs de porte-avions" et sur la militarisation d'atolls dans les zones de la mer de Chine méridionale disputées entre plusieurs pays.

Mais une attaque visant les forces américaines provoquerait une escalade spectaculaire du conflit qui pourrait devenir mondial.

Même sans intervention militaire, selon M. Char, la menace de sanctions économiques comme celles imposées à la Russie ferait réfléchir les dirigeants chinois.

Enormes pertes

Une invasion entraînerait aussi certainement un grand nombre de victimes, parmi les soldats et les civils.

Le régime communiste déclencherait-il un tel conflit sanglant au détriment éventuel de son image à l'international et au sein de sa population?

"Vous devez faire savoir à la Chine qu'elle subira d'énormes pertes, et que même dans ce cas, elle ne sera peut-être pas en mesure d'occuper Taïwan", déclare l'amiral Lee.

Autre inconnue majeure: M. Xi, le dirigeant chinois le plus autoritaire depuis Mao Tsé-tong.

Depuis son arrivée au pouvoir, "il y a eu un changement total par rapport au mantra précédent de paix et de développement", souligne M. Char.

Dans un discours clé sur Taïwan en 2019, il a souligné que l'unification était "une condition indispensable pour le grand renouveau du peuple chinois".

D'autres options?

Il existe une série d'options, autres qu'une invasion totale, que Pékin pourrait utiliser pour mettre Taipei à genoux, notamment un blocus du détroit de Taïwan, l'annexion des îles périphériques ou la neutralisation des systèmes militaires et informatiques.

"La Chine pourrait trouver d'autres formulations ou des solutions stratégiques diplomatiques créatives pour déclarer l'unification avec Taïwan sans y être parvenue", avance Mme Lin du CSIS.

L'expert chinois M. Song pense que Pékin est clair sur l'invasion. "Le calendrier dépend du comportement des séparatistes taïwanais et s'ils insistent pour plaider en faveur de l'indépendance de Taïwan".

Les 23 millions d'habitants de l'île ont développé une identité taïwanaise distincte et la présidente Tsai Ing-wen, qui voit l'île comme un Etat souverain, a remporté deux élections. La prochaine présidentielle est prévue en 2024.

Dans une enquête menée en mai, 61,4% des sondés se sont déclarés prêts à prendre les armes en cas d'invasion.

Malgré l'énorme écart entre les deux armées, de nombreux analystes estiment que la localisation de Taïwan, son terrain inhospitalier et le soutien des Etats-Unis rendraient une invasion totale par la Chine extrêmement difficile et peut-être trop coûteuse pour être envisagée.Pékin revendique sa souveraineté sur Taïwan et se dit déterminé à reprendre l'île, par la force si nécessaire.Récemment, les incursions croissantes d'avions militaires chinois dans la zone d'identification de défense aérienne (Adiz) et la rhétorique agressive du président chinois Xi Jinping ont alimenté les craintes d'une invasion prochaine, un amiral américain estimant qu'une attaque pourrait intervenir d'ici le centenaire de l'Armée populaire de libération, en 2027.Le week-end dernier au sommet international Shangri-La de Singapour, le ministre chinois de la Défense a clamé qu'il n'hésiterait pas à "se battre jusqu'au bout" pour empêcher Taïwan de déclarer son indépendance."Si nous devions nous affronter militairement, nous n'aurions pas la moindre chance", affirme à l'AFP l'ancien amiral Lee Hsi-min qui a dirigé les forces armées taïwanaises jusqu'en 2019.Mais les troupes russes embourbées en Ukraine servent d'avertissement pour Pékin tout en étant source d'inspiration tactique pour Taipei sur la façon de tenir tête à un ennemi bien plus grand."Nos soldats ici sont tous Taïwanais et se battront pour défendre leur patrie", explique Chen Ing-jin, historien de Penghu et architecte. "Cela fait une différence. Regardez l'Ukraine".Principal avantage de Taïwan: la géographie.Les attaques amphibies sont très difficiles. Pour envahir l'île, et la garder, Pékin devrait déployer des centaines de milliers d'hommes et d'équipements à travers le détroit de Taïwan qui sépare les deux territoires de 130 km au point le plus étroit.Les conditions météorologiques difficiles avec deux saisons de mousson ne laissent que deux "fenêtres d'attaque", de mai à juillet et en octobre, selon un rapport du US Naval War College.Dans les eaux entourant l'île principale de Taïwan, les îles comme Penghu sont truffées de radars et de missiles de précision à longue portée pointant vers le détroit.Compte tenu de ce système d'alerte et de l'armement, l'armée chinoise subirait probablement des pertes élevées, même lors de la première étape de l'opération, estime James Char, chercheur associé à l'Ecole d'études internationales S. Rajaratnam de Singapour.Et si les îles périphériques, petites et plates, seraient faciles à prendre, ce n'est pas le cas de l'île principale.Le littoral y est "le rêve devenu réalité pour les défenseurs", selon Ian Easton, auteur de "The Chinese Invasion Threat".Ce chercheur et un collègue estiment que Taïwan ne présente que 14 plages propres à un débarquement et elles sont bordées de montagnes, de falaises ou d'infrastructures urbaines denses."Débarquer à Taïwan n'est qu'une partie du problème", ajoute Bonny Lin, directrice du China Power Project au Centre pour les études internationales et stratégiques (CSIS), interrogé par l'AFP.La progression à travers les zones humides, les montagnes et les zones urbaines densément peuplées de Taïwan nécessitera une gamme de compétences de combat et d'armes différentes."Comment soutenir ces forces une fois qu'elles sont en position et qu'elles avancent, comment s'occuper de la logistique?", s'interroge Mme Lin, qualifiant cela d'"énorme défi".A Pékin, le budget militaire s'est envolé ces dix dernières années, surpassant largement Taïwan en tout point.Quelques exemples: l'APL compte plus d'un million de soldats, contre 88.000 pour Taïwan, 6.300 chars contre 800 et 1.600 avions de chasse contre 400, selon un rapport du ministère américain de la Défense en 2021.Washington estime aussi que Pékin possède la plus grande marine du monde en nombre de navires. Ceux-ci sont "de plus en plus sophistiqués et performants", selon un récent document du US Naval War College.Mais de nombreux experts, à l'instar de M. Char et Mme Lin, s'interrogent sur le degré de préparation des unités spécialisées chinoises. Conseiller de l'Atlantic Council, Harlan Ullman l'a écrit clairement dans un article en février: "la Chine n'a tout simplement pas la capacité militaire et les moyens de lancer une invasion amphibie à grande échelle de Taïwan dans un avenir proche". De son côté, Taipei a établi des plans pour pallier cette infériorité numérique, l'ex-amiral Lee avançant l'option d'une guerre asymétrique, qui met l'accent sur la mobilité et les attaques de précision, une approche que les responsables américains encourageraient également.Taïwan a constitué des réserves de batteries mobiles de missiles et d'armes lancées à l'épaule, mais il lui faut davantage: "beaucoup d'armes asymétriques, petites mais hautement destructrices", souligne M. Lee, évoquant le lanceur de missile mobile ukrainien qui a coulé le croiseur russe Moskva en mer Noire.La principale inquiétude de Pékin est de savoir qui pourrait s'engager dans le conflit, dit à l'AFP le spécialiste de l'armée chinoise Song Zhongping.Pour lui, la difficulté dans l'invasion de Taïwan "repose sur la possible intervention des Etats-Unis. C'est le plus gros obstacle à lever pour l'APL".Officiellement Washington conserve une "ambiguïté stratégique" consistant à ne pas dire s'ils interviendront militairement ou non en cas d'attaque de l'île, même si le président Joe Biden a dit qu'ils le feraient."L'étendue, la profondeur et la portée" de l'implication des États-Unis et d'autres alliés détermineront en grande partie la manière dont le conflit se déroulera, estime M. Song. Certains scénarios d'exercices militaires imaginent l'APL s'attaquer aux bases américaines dans le Pacifique pour saper ses capacités de réaction. Washington devrait alors se reposer sur ses porte-avions opérant loin de chez eux.Pour contrer cette dernière menace, Pékin a mis l'accent sur le développement de missiles hypersoniques "tueurs de porte-avions" et sur la militarisation d'atolls dans les zones de la mer de Chine méridionale disputées entre plusieurs pays.Mais une attaque visant les forces américaines provoquerait une escalade spectaculaire du conflit qui pourrait devenir mondial.Même sans intervention militaire, selon M. Char, la menace de sanctions économiques comme celles imposées à la Russie ferait réfléchir les dirigeants chinois.Une invasion entraînerait aussi certainement un grand nombre de victimes, parmi les soldats et les civils.Le régime communiste déclencherait-il un tel conflit sanglant au détriment éventuel de son image à l'international et au sein de sa population?"Vous devez faire savoir à la Chine qu'elle subira d'énormes pertes, et que même dans ce cas, elle ne sera peut-être pas en mesure d'occuper Taïwan", déclare l'amiral Lee.Autre inconnue majeure: M. Xi, le dirigeant chinois le plus autoritaire depuis Mao Tsé-tong.Depuis son arrivée au pouvoir, "il y a eu un changement total par rapport au mantra précédent de paix et de développement", souligne M. Char.Dans un discours clé sur Taïwan en 2019, il a souligné que l'unification était "une condition indispensable pour le grand renouveau du peuple chinois".Il existe une série d'options, autres qu'une invasion totale, que Pékin pourrait utiliser pour mettre Taipei à genoux, notamment un blocus du détroit de Taïwan, l'annexion des îles périphériques ou la neutralisation des systèmes militaires et informatiques."La Chine pourrait trouver d'autres formulations ou des solutions stratégiques diplomatiques créatives pour déclarer l'unification avec Taïwan sans y être parvenue", avance Mme Lin du CSIS. L'expert chinois M. Song pense que Pékin est clair sur l'invasion. "Le calendrier dépend du comportement des séparatistes taïwanais et s'ils insistent pour plaider en faveur de l'indépendance de Taïwan".Les 23 millions d'habitants de l'île ont développé une identité taïwanaise distincte et la présidente Tsai Ing-wen, qui voit l'île comme un Etat souverain, a remporté deux élections. La prochaine présidentielle est prévue en 2024.Dans une enquête menée en mai, 61,4% des sondés se sont déclarés prêts à prendre les armes en cas d'invasion.