"Cette proposition est économiquement destructrice. Elle équivaut à du chômage organisé. " Les organisations patronales ont réagi très durement à l'idée d'un relèvement du salaire minimum interprofessionnel, une revendication syndicale récurrente, reprise à son compte par l'informateur royal Paul Magnette. L'objectif syndical est de porter le minimum horaire de 9,67 à 14 euros, soit une hausse de près de 50%. Même avec un phasage, cela reste très ambitieux.
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"Cette proposition est économiquement destructrice. Elle équivaut à du chômage organisé. " Les organisations patronales ont réagi très durement à l'idée d'un relèvement du salaire minimum interprofessionnel, une revendication syndicale récurrente, reprise à son compte par l'informateur royal Paul Magnette. L'objectif syndical est de porter le minimum horaire de 9,67 à 14 euros, soit une hausse de près de 50%. Même avec un phasage, cela reste très ambitieux. Cette demande repose d'abord sur des considérations sociales. Le salaire minimum actuel représente 1.593 euros brut par mois, un montant jugé " clairement insuffisant " pour faire face aux dépenses de la vie courante et vivre dignement. C'est le phénomène des travailleurs pauvres, de ces personnes qui sortent du chômage sans toutefois parvenir à nouer les deux bouts. " La FEB leur propose tout juste une hausse de 1,1% du salaire minimum, c'est-à-dire 10 cents de l'heure ou 17 euros par mois, réagit Nicolas Deprets, porte-parole de la FGTB. Des montants aussi faibles n'auraient aucun effet social ni économique. C'est pourquoi nous voulons tripler cette hausse du salaire minimum. " Une telle hausse risque de se retourner contre les catégories sociales que ses promoteurs entendent soutenir. C'est du moins ce que les organisations patronales estiment. L'augmentation du salaire minimum et son probable effet d'entraînement sur les autres tranches de revenus pourraient effacer tout le travail accompli ces dernières années pour réduire le handicap de compétitivité salariale de l'économie belge. Les employeurs n'auront alors guère d'autres issues que de comprimer leurs effectifs pour éviter une explosion des coûts et les pertes de marchés qui l'accompagnent. " C'est la destruction certaine de nombreux emplois, affirment FEB, UCM, Unizo et Boerenbond dans un communiqué commun. Cela mettra un coup de frein aux embauches futures et chassera les travailleurs peu qualifiés hors du marché du travail. " Les organisations patronales soulignent aussi l'impact de " plusieurs centaines de millions d'euros pour la sécurité sociale ", notamment en raison du lien entre le salaire minimum et le bonus à l'emploi (réduction des cotisations personnelles du travailleur). Le syndicat socialiste ne partage évidemment pas cette vision catastrophiste et affirme au contraire que la hausse du salaire minimum sera bénéfique à l'économie belge car elle soutient la consommation intérieure et dope ainsi les ventes des entreprises. " Donner du pouvoir d'achat à ceux qui n'en ont pas assez pour vivre décemment, c'est de la relance par la demande ", résume Nicolas Deprets. Et d'évoquer les hausses du salaire minimum décidées ces dernières années au Portugal (+25% en 5 ans), en Espagne (+20%), au Luxembourg (+100 euros) ou en France (+100 euros) et qui ne semblent pas avoir plongé les économies de ces pays " dans le chaos ". La relance de la consommation compense-t-elle, dans le bilan des entreprises, la hausse du coût de la main-d'oeuvre ? Les experts internationaux sont très divisés sur la question, les études produisent des conclusions, si pas opposées, à tout le moins très nuancées. Une série d'études menées aux Etats-Unis et validées par le prix Nobel d'économie Paul Krugman tendent à confirmer qu'une hausse du salaire minimum n'est pas forcément destructrice d'emplois. Mais d'autres, tout aussi sérieuses, concluent à un impact négatif sur l'emploi, principalement celui des personnes peu qualifiées. Paul Neumark, professeur d'économie à l'université de Californie, va même jusqu'à estimer que " le salaire minimum est une politique relativement inefficace pour aider les ménages pauvres et à faible revenu " et qu'il est plus judicieux de miser sur des mesures visant à ramener les personnes précarisées vers le marché de l'emploi. Il est un peu étonnant que le débat sur la hausse du salaire minimum débarque ainsi dans l'actualité belge. Notre pays est, en effet, l'un de ceux où le salaire minimum est déjà le plus élevé, derrière le Luxembourg, l'Irlande et les Pays-Bas. Il représente 46% du salaire médian, une proportion qui s'inscrit plutôt dans la fourchette basse des pays de l'OCDE (62% pour la France et 60% pour le Portugal).Mais il est vrai que le salaire minimum a très peu progressé en Belgique sur les 10 dernières années (+ 1,4%, seule la Grèce fait moins bien). Notre pays est même l'un des rares au sein de l'OCDE où, entre 2000 et 2018, le salaire minimum a augmenté moins vite que le salaire moyen ou médian. Cela atteste d'un appauvrissement des travailleurs à bas salaires. " Les rémunérations des CEO des sociétés du Bel 20 ont, elles, augmenté de 13% en un an, pointe Nicolas Deprets. La richesse peut certainement être répartie autrement. " La répartition, venons-y. Les dernières perspectives de l'emploi de l'OCDE ont montré " une stagnation sans précédent des salaires ", qui progressent deux fois moins vite qu'avant la crise de 2007. Normalement, quand l'économie repart et que le chômage diminue (ce qui est incontestablement le cas), les salaires sont poussés vers le haut. Que l'emploi et les salaires n'évoluent plus de manière parallèle atteste de " changements structurels dans nos économies ", pointe le secrétaire général Angel Gurria. " Ce qui est plus inquiétant encore, ajoute le rapport de l'OCDE, c'est que la stagnation des salaires touche beaucoup plus les travailleurs faiblement rémunérés ( par exemple ceux qui touchent le salaire minimum, Ndlr) que ceux qui se situent au sommet de l'échelle. Les revenus réels du travail des 1% les mieux rémunérés ont augmenté beaucoup plus rapidement que ceux des travailleurs à temps plein médians ." Dans le cas belge, un élément pèse toutefois en faveur d'une certaine modération salariale : la productivité, ou plutôt le déficit de productivité. Notre économie demeure certes parmi les plus productives au monde (seules l'Irlande, le Luxembourg et la Norvège affichent une valeur ajoutée par heure de travail supérieure à la Belgique) mais une analyse spécifique publiée par l'OCDE en juillet dernier a mis en exergue le net ralentissement de la croissance de la productivité des entreprises belges sur les 10 dernières années. Elle plafonne à 0,3%, soit la moitié de la performance des trois pays voisins et le tiers de celle des autres pays à hauts salaires au sein de l'OCDE. Cela s'explique par le glissement vers une économie de services, par un manque de qualifications et d'investissements. Dans ces conditions, si les salaires augmentent ne fût-ce qu'au même rythme que chez nos partenaires commerciaux, la situation concurrentielle des entreprises belges se détériorera et la spirale négative s'accentuera. Pour l'heure, il n'y a pas péril en la demeure (la quatrième place mondiale, cela reste très enviable) mais il est urgent d'anticiper car seules des mesures de long terme parviendront à relancer la productivité de l'économie belge. De là à en faire un argument contre le relèvement du salaire minimum, il y a toutefois un pas. " Quand on parle du salaire minimum, on touche à un extrême de la distribution, explique Bruno Van der Linden, professeur d'économie à l'UCLouvain et spécialiste des politiques d'emploi. Faire des liens avec des agrégats macroéconomiques sur la productivité me semble hasardeux. " Les gains de productivité sont une chose, la répartition de ces gains en est une autre. Les statistiques de l'OCDE, qui ne sont malheureusement pas très récentes sur ce point, indiquent un décrochage entre l'évolution de la productivité et celle des salaires médians ou moyens. La différence a financé, un peu, les investissements, notamment tout ce qui concerne la digitalisation des processus ; mais elle a surtout contribué à nourrir les actionnaires.Le déséquilibre dans le partage des gains de productivité a été dénoncé par le chief economist de Natixis Patrick Artus (qui n'a a priori rien d'un gauchiste) dans son ouvrage Et si les salariés se révoltaient ? (éditions Fayard). Dans la théorie classique, explique-t-il en substance, le risque est assumé pour l'essentiel par les actionnaires, dont les dividendes fluctuent avec la conjoncture. Depuis deux ou trois décennies, le risque revient trop souvent sur la tête des salariés : leurs conditions de travail et de rémunération sont comprimées pour maintenir le niveau de dividende. " Ce n'est plus une économie de marché mais une économie de rentiers ", résume Patrick Artus. Cette évolution est non seulement discutable sur le plan éthique mais elle est en outre peu propice à l'innovation dans les entreprises. A la fois parce que les actionnaires ne misent plus avant tout sur l'innovation pour maintenir ou retrouver leurs dividendes et parce que tout innovation a besoin de classes moyennes prospères pour se développer. " Si le capitalisme transforme la société entre d'un côté quelques très riches et de l'autre beaucoup de très pauvres, il n'y aura plus d'innovation, confiait le chief economist de Natixis à Trends-Tendances au printemps 2018. Et c'est sans doute une des raisons pour lesquelles nous assistons à une baisse des gains de productivité au cours de ces dernières décennies. "