Lorsqu'on parle de déchets, on a tous en tête l'image de ce vortex d'ordures du Pacifique Nord, découvert en 1997 par l'océanographe Charles J. Moore. Une mer de déchets plastiques estimée à 7 millions de tonnes, symptomatique de la surconsommation et dont l'impact est immense sur les écosystèmes.
...

Lorsqu'on parle de déchets, on a tous en tête l'image de ce vortex d'ordures du Pacifique Nord, découvert en 1997 par l'océanographe Charles J. Moore. Une mer de déchets plastiques estimée à 7 millions de tonnes, symptomatique de la surconsommation et dont l'impact est immense sur les écosystèmes. Le gaspillage alimentaire est un autre corollaire de la surconsommation. La FAO (Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture) estime qu'un tiers des aliments produits pour la consommation humaine - environ 1,3 milliard de tonnes annuelles - sont gaspillés, alors que plus de 9 millions de personne meurent chaque année de faim ! Heureusement, les choses commencent à bouger. Une prise de conscience mondiale semble s'être enfin opérée, qui a débouché sur des milliers d'initiatives à toutes les échelles... Les denrées alimentaires sont perdues ou gaspillées à toutes les étapes de la chaîne alimentaire. Et les chiffres sont particulièrement inquiétants. On sait qu'au niveau européen, ce sont d'abord les ménages qui sont responsables du gaspillage (53%). Selon le Centre de recherche et d'information des organisations de consommateurs (Crioc), ceux-ci surestiment notamment les quantités à préparer lors des repas. Le pain est le produit le plus jeté, viennent ensuite les fruits et les légumes. Mais dans un rapport international de 2014, la FAO évite de pointer du doigt un unique responsable car un problème à un moment de la chaîne peut affecter la chaîne toute entière. Ainsi, si les fruits ne sont pas manipulés avec soin lors de la cueillette et de l'emballage, leur durée de vie sera réduite sur les étals, ce qui occasionnera une perte au niveau du supermarché ou chez le consommateur. Selon la FAO, 54 % du gaspillage alimentaire à l'échelle mondiale a lieu durant les phases de production, de manutention et de stockage après-récolte, 46 % aux stades de la transformation, de la distribution et de la consommation. Et plus la perte d'un aliment se produit tard dans la chaîne, plus l'impact environnemental est élevé. En effet, les coûts environnementaux occasionnés durant la transformation, le transport, le stockage et la préparation doivent être ajoutés aux coûts initiaux de production. Les principales causes du gaspillage alimentaire sont différentes selon les régions du monde. Les pays en voie de développement sont ainsi plus touchés par les pertes alimentaires durant la production agricole. Tandis que c'est au niveau de la vente au détail et des consommateurs que le problème est plus important dans les régions à revenus moyens et élevés. Influencé par le marketing et les promotions, le consommateur est poussé à effectuer des achats irréfléchis, dont certains finiront à la poubelle. Il est également mal informé sur la législation relative aux dates de péremption. Il ne faut pas forcément jeter ! La mention " à consommer de préférence avant le " indique simplement la date à partir de laquelle le fabricant ne peut plus garantir les qualités gustatives et/ou nutritionnelles de son produit, pas que celui-ci est devenu impropre à la consommation... Le gaspillage alimentaire a un impact important sur notre planète. En utilisant inutilement des ressources rares telles que la terre, l'eau ou l'énergie. Il contribue également au changement climatique. Pour chaque kilo de nourriture produit, 4,5 kg de CO2 sont rejetés dans l'atmosphère. Selon une étude de Bruxelles Environnement, l'alimentation représenterait ainsi un tiers de l'impact sur l'environnement et de 20 à 30 % des émissions de CO2. Selon les estimations de la FAO, 793 millions de personnes souffrent de malnutrition dans le monde. D'après Eurostat, environ 9,6 % de la population européenne ne parvient pas à s'offrir un repas de qualité un jour sur deux. Tandis qu'en Belgique, 100.000 personnes dépendent directement de l'aide alimentaire. A la lumière de ces chiffres scandaleux, il est urgent d'agir. D'autant que les coûts financiers sont aussi très importants. Dans un rapport de la FAO de 2013, les conséquences économiques directes pour les producteurs sont évaluées à 750 milliards de dollars par an. Alors que selon une étude menée par la Wallonie, en gaspillant 14 à 23 kg d'aliments par an, un ménage jette par la fenêtre 174 euros ! On estime que la population mondiale comptera 9 milliards de personnes en 2050. Si l'on veut assurer la sécurité alimentaire de tous, la lutte contre le gaspillage alimentaire est donc une priorité. Au niveau mondial, la FAO continue de lancer des projets (Faim zéro ou Save Food) et plaide pour une meilleure adéquation entre la production et la demande. Elle prône aussi une réutilisation des excédents alimentaires. En les donnant aux plus démunis ou, lorsqu'il sont impropres à la consommation humaine, en les transformant en nourriture pour les animaux. Enfin, on peut les recycler en compost ou créer de l'énergie (biométhane). C'est sur ces mêmes piliers qu'est construit Wasted, documentaire d'Anna Chai et Nari Kyedu sorti en octobre aux Etats-Unis. En compagnie d'importants acteurs du no waste, le chef star américain Anthony Bourdain y énumère les initiatives déjà existantes aux Etats-Unis et partout dans le monde pour réduire le gaspillage alimentaire. Au pays de l'Oncle Sam, le documentaire évoque par exemple Daily Table, une épicerie à but non lucratif créée par Doug Rauch, ancien président de la chaîne de supermarchés Trader's Joe. Implantée dans une banlieue défavorisée de Boston, celle-ci vend à prix plancher des légumes non calibrés ou des plats sains réalisés avec des invendus... La Corée du Sud est aussi l'un des pays mis en avant pour sa politique progressiste en matière de traitement des déchets. Outre un tri sélectif très poussé de leurs poubelles, les Coréens ont instauré en 2010 un système de tarification incitative qui récompense les ménages vertueux : ceux qui jettent moins payent moins. Ce système et d'autres mesures, comme la suppression des décharges, le recyclage et la transformation en énergie, ont porté leurs fruits : la Corée du Sud a réduit ses déchets de 95 % ! Et en Belgique aussi, on s'y met. Le ministre de l'Environnement Carlo Di Antonio annonçait en mars 2016, une généralisation dans les cinq ans des conteneurs à puce pour taxer les déchets ménagers en fonction de leur poids. Pour l'instant, 120 communes wallonnes utilisent ce système dont Seraing, Saint-Nicolas ou Pont-à-Celles, avec, pour certaines, des résultats déjà encourageants. Le 16 mai 2017, le Parlement européen a adopté de nouvelles mesures visant à réduire de moitié, d'ici à 2030, les 88 millions de tonnes de denrées alimentaires jetées. Les députés souhaitent par exemple faciliter les dons alimentaires, en demandant à la Commission européenne de changer la directive TVA pour autoriser explicitement les exonérations fiscales sur les dons. Le Parlement a également décidé de mettre fin à la confusion créée par les mentions " à consommer de préférence avant le " et " à consommer jusqu'au " ou d'intégrer des formations dans les programmes scolaires. Mais avant d'agir concrètement, l'Europe des 28 a surtout planché, via le projet FUSIONS, sur une définition commune du gaspillage alimentaire et une méthodologie identique pour la collecte des données. La Belgique suit évidemment les engagements de l'Union européenne et toutes les régions ont pris des mesures pour réduire le gaspillage alimentaire. En 2015, la Wallonie a lancé le plan Régal, soit 17 actions pour réduire de 30 % le gaspillage alimentaire d'ici 2025. Comme la création d'un forum consacré à la logistique du don alimentaire ou, à destination du grand public et de l'horeca, l'invention d'un doggy bag (appelé Rest-o-Pack) mis à disposition dans certains restaurants. Une idée que l'on retrouve aussi dans le programme Good Food, lancé au même moment par la Région bruxelloise. Il s'agit d'une stratégie en 110 prescriptions où le gaspillage alimentaire tient une bonne place. Les actions sont orientées vers le citoyen, avec des formations pour apprendre à cuisiner les restes ou la mise à disposition d'outils pédagogiques pour les cantines scolaires. De leur côté, les grandes surfaces ont également fait des efforts pour limiter le gaspillage, en donnant leurs surplus à des banques alimentaires, lorsque l'AFSCA a assoupli ses règles en matière de traçabilité et que, depuis 2013, la TVA est récupérable sur les invendus. On se souvient aussi de la campagne " légumes moches ", vendus moins chers par la chaîne de supermarchés Delhaize en 2015. Mais les initiatives existent aussi à plus petite échelle. Créée il y a trois ans par Alice Codsi et Joris Depouillon, FOODWIN (Food Waste Innovation Network) regroupe et met en contact plus de 200 entrepreneurs européens proposant des solutions innovantes pour utiliser les surplus alimentaires. L'ASBL bruxelloise aide aussi les institutions gouvernementales à développer des projets anti-gaspi. Créé en 2012 à Paris, le mouvement citoyen Disco soupe organise, lui, des événements où les participants cuisinent des invendus dans une ambiance conviviale et funky pour sensibiliser au gaspillage alimentaire. Des Disco soupes sont aujourd'hui organisées un peu partout dans le monde, notamment en Belgique. Né en 2016, Récup'Kitchen est un projet social porté par des bénévoles, qui récupèrent des invendus sur les marchés bruxellois pour préparer des plats végétariens servis dans leur cuisine mobile installée sur la friche Josaphat, à Schaerbeek. Mais l'idée belge qui a recueilli le plus d'attention est celle de la brasserie Brussels Beer Project, qui, en 2015, créait la Babylone, la première bière brassée à partir de pain frais recyclé. Son processus de fabrication a fait le tour du monde, repris notamment en Angleterre par l'activiste Tristram Stuart avec sa Toast Ale. Même Jamie Oliver en a parlé ! Mais chacun est concerné. Pour Béa Johnson, porte-parole du mouvement Zero Waste, le meilleur déchet est celui qui n'existe pas. Celle qui a réussi à réduire ses déchets à un litre par an, explique sa méthodologie dans un best-seller. Elle tient en cinq mots : refuser, réduire, réutiliser, recycler, composter. Et elle s'applique tant dans les entreprises - Google et Adobe l'ont déjà adoptée - qu'à la maison. Inspirée par Béa Johnson, Sylvie Droulans, une habitante d'Etterbeek, a lancé en 2015 Zéro carabistouille, un blog où elle raconte les défis quotidiens de sa petite famille pour consommer bio en évitant un maximum de déchets. Une expérience qu'elle raconte aussi dans Le zéro déchet sans complexes ! , qui vient d'être publié chez Racine. De quoi donner vraiment donner envie de s'y mettre !Par Laura Centrella.