On peut trouver incongru, voire gênant, d'associer l'horreur de la guerre en Ukraine à une application comme TikTok, où l'on se filme en train de danser, de se déguiser ou de faire des lip sync sur des boucles de R'n'B. Pourtant dans les médias, on a évoqué ces temps-ci la "première guerre TikTok" pour parler de l'invasion russe. Mieux, le New York Magazine a même créé le mot-valise de "WarTok".

La démarche n'est pas neuve. L'histoire est jalonnée de "nouvelles guerres" liées à des supports naissants: la guerre 1914-1918 a été le "premier conflit de journaux de tranchées" ; la Seconde Guerre mondiale, la "première guerre des films d'actualités au cinéma" ; le Vietnam, "la première guerre télévisée" ; l'intervention américaine de 1991 en Irak, "la première guerre des chaînes d'actualité en continu" - alias la "première guerre CNN" - ; 12 ans plus tard, toujours en Irak, ce qui devait être à nouveau une guerre CNN sera la "première guerre de Fox News", mais aussi la "première guerre YouTube" car des soldats publieront des vidéos personnelles pour témoigner des actes de violence avant d'être aussi la "première guerre MTV" via un documentaire en 2006 intitulé Iraq Uploaded ; en 2011, le Printemps arabe fut la "première révolution Twitter" ; en 2016, Time Magazine évoquera la "première guerre Facebook"... Rien d'étonnant donc à ce que l'on parle de "première guerre TikTok".

L'apparition d'un nouveau support peut se lire comme une nouvelle percée sur le front de l'information face à la guerre: toujours plus directe et plus immersive, nous installant toujours un peu plus au coeur de la réalité des conflits. Et de fait, TikTok constitue une nouvelle fenêtre nous dévoilant un pan inattendu du quotidien des Ukrainiens. A travers les partages de vidéos montrant de jeunes Ukrainiennes chantant La Reine des neiges ("Libérée, délivrée...") dans un abri anti-bombes, on plonge dans le secret de leur intimité, transportés par leur formidable sens de l'humour et leur courage face au drame. Pour autant, réduire un conflit à un nouveau support conduit à une typification artificielle. Coïncidence n'est pas causalité: en disant qu'il s'agit d'une "guerre TikTok", on risque de réduire l'horreur de ce conflit à un pur récit de résilience. C'est l'insoutenable légèreté de TikTok.

Car cette plateforme, plus que tout autre support, possède ses points aveugles. Plus qu'ailleurs, l'algorithme et les bulles de filtre y règnent en maîtres. Alors qu'il nous est impossible d'échapper aux images de conflit à la télévision ou dans la presse, très difficile de ne pas y être confronté sur Twitter ou Facebook, un utilisateur de TikTok peu intéressé par l'actualité mondiale pourra en revanche facilement les ignorer. Face à ces vidéos joyeuses et insouciantes, il pourrait aisément croire que ce ne sont que des soirées pyjamas normales. C'est le hors-champ de TikTok, tel que nous les proposent les reportages des autres médias, qui donne à ces instantanés de vie leur épaisseur dramatique et héroïque. Réduire une guerre à un support, si immersif soit-il, revient à lui imposer un sens étroit qui nous détourne de la réalité crue de toute guerre: son absurdité.

Et si c'était, encore une fois, la fiction qui nous ouvrait les yeux sur la réalité sans fard de la guerre? Car les romans comme Les Aventures du brave soldat ¦vejk ou Voyage au bout de la nuit ou bien des films comme Johnny Got His Gun, Saving Private Ryan, Apocalypse Now ou M*A*S*H possèdent un point commun: au lieu de chercher à trouver un sens à la guerre, ces immersions fictionnelles racontent toutes que celle-ci, quelle que soit son époque, n'en a jamais aucun.

On peut trouver incongru, voire gênant, d'associer l'horreur de la guerre en Ukraine à une application comme TikTok, où l'on se filme en train de danser, de se déguiser ou de faire des lip sync sur des boucles de R'n'B. Pourtant dans les médias, on a évoqué ces temps-ci la "première guerre TikTok" pour parler de l'invasion russe. Mieux, le New York Magazine a même créé le mot-valise de "WarTok". La démarche n'est pas neuve. L'histoire est jalonnée de "nouvelles guerres" liées à des supports naissants: la guerre 1914-1918 a été le "premier conflit de journaux de tranchées" ; la Seconde Guerre mondiale, la "première guerre des films d'actualités au cinéma" ; le Vietnam, "la première guerre télévisée" ; l'intervention américaine de 1991 en Irak, "la première guerre des chaînes d'actualité en continu" - alias la "première guerre CNN" - ; 12 ans plus tard, toujours en Irak, ce qui devait être à nouveau une guerre CNN sera la "première guerre de Fox News", mais aussi la "première guerre YouTube" car des soldats publieront des vidéos personnelles pour témoigner des actes de violence avant d'être aussi la "première guerre MTV" via un documentaire en 2006 intitulé Iraq Uploaded ; en 2011, le Printemps arabe fut la "première révolution Twitter" ; en 2016, Time Magazine évoquera la "première guerre Facebook"... Rien d'étonnant donc à ce que l'on parle de "première guerre TikTok". L'apparition d'un nouveau support peut se lire comme une nouvelle percée sur le front de l'information face à la guerre: toujours plus directe et plus immersive, nous installant toujours un peu plus au coeur de la réalité des conflits. Et de fait, TikTok constitue une nouvelle fenêtre nous dévoilant un pan inattendu du quotidien des Ukrainiens. A travers les partages de vidéos montrant de jeunes Ukrainiennes chantant La Reine des neiges ("Libérée, délivrée...") dans un abri anti-bombes, on plonge dans le secret de leur intimité, transportés par leur formidable sens de l'humour et leur courage face au drame. Pour autant, réduire un conflit à un nouveau support conduit à une typification artificielle. Coïncidence n'est pas causalité: en disant qu'il s'agit d'une "guerre TikTok", on risque de réduire l'horreur de ce conflit à un pur récit de résilience. C'est l'insoutenable légèreté de TikTok. Car cette plateforme, plus que tout autre support, possède ses points aveugles. Plus qu'ailleurs, l'algorithme et les bulles de filtre y règnent en maîtres. Alors qu'il nous est impossible d'échapper aux images de conflit à la télévision ou dans la presse, très difficile de ne pas y être confronté sur Twitter ou Facebook, un utilisateur de TikTok peu intéressé par l'actualité mondiale pourra en revanche facilement les ignorer. Face à ces vidéos joyeuses et insouciantes, il pourrait aisément croire que ce ne sont que des soirées pyjamas normales. C'est le hors-champ de TikTok, tel que nous les proposent les reportages des autres médias, qui donne à ces instantanés de vie leur épaisseur dramatique et héroïque. Réduire une guerre à un support, si immersif soit-il, revient à lui imposer un sens étroit qui nous détourne de la réalité crue de toute guerre: son absurdité. Et si c'était, encore une fois, la fiction qui nous ouvrait les yeux sur la réalité sans fard de la guerre? Car les romans comme Les Aventures du brave soldat ¦vejk ou Voyage au bout de la nuit ou bien des films comme Johnny Got His Gun, Saving Private Ryan, Apocalypse Now ou M*A*S*H possèdent un point commun: au lieu de chercher à trouver un sens à la guerre, ces immersions fictionnelles racontent toutes que celle-ci, quelle que soit son époque, n'en a jamais aucun.