Un an après avoir publié ses mémoires, l'ancien directeur général du Fonds monétaire international, Jacques de Larosière, nous reçoit à Paris dans le bureau qu'il occupe au siège de BNP Paribas, pour nous parler d'un petit essai (1). Mais ne vous fiez pas à sa taille : tous les défis économiques et sociaux qu'il nous faut affronter sont décrits là, de manière claire et documentée : du vieillissement démographique, qui " nous rattrape à grands pas ", à la mondialisation, qui " s'accompagne d'inégalités croissantes ", en passant par le ralentissement de la croissance et les défis environnementaux. Sans oublier, bien entendu, le sujet financier.
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Un an après avoir publié ses mémoires, l'ancien directeur général du Fonds monétaire international, Jacques de Larosière, nous reçoit à Paris dans le bureau qu'il occupe au siège de BNP Paribas, pour nous parler d'un petit essai (1). Mais ne vous fiez pas à sa taille : tous les défis économiques et sociaux qu'il nous faut affronter sont décrits là, de manière claire et documentée : du vieillissement démographique, qui " nous rattrape à grands pas ", à la mondialisation, qui " s'accompagne d'inégalités croissantes ", en passant par le ralentissement de la croissance et les défis environnementaux. Sans oublier, bien entendu, le sujet financier. JACQUES DE LAROSIERE. Il semble atteindre un point de non-retour. Aujourd'hui, les mouvements de capitaux dominent la politique. Ce n'était pas le cas auparavant. Dans les années qui ont suivi la guerre, le problème des taux de change, de balance de paiement, de flux financiers étaient du ressort des gouvernements. Mais les Américains ont fait tomber le système de Bretton Woods en suspendant la convertibilité du dollar en or en août 1971. Nous sommes alors entrés dans un système très différent. Les marchés déterminent désormais la valeur des monnaies, facilitent ou pas la croissance, permettent les déficits... Je suis très frappé du caractère structurant des marchés de capitaux libres. Et de leur rôle insidieux. Nous n'avons pas un système monétaire international. Nous avons plutôt un anti-système, où chacun fait ce qu'il croit être dans son intérêt. L'intérêt général est passé à la trappe. Personne n'a compris à l'époque l'importance du changement. En réalité, nous n'avons même pas un système avec des taux de change flottants. Et nous avons recréé une fixité pernicieuse, celle des pays créditeurs qui ne souhaitent pas que leurs monnaies s'apprécient (afin de ne pas perdre des parts de marché à l'exportation, Ndlr). Nous avons donc facilité la résolution du grand déficit américain par l'emprunt. Les banques centrales des pays créditeurs ont soutenu la devise américaine en achetant du dollar. Grâce à ces interventions, le dollar est resté stable et a évité aux Américains d'avoir à subir les effets d'une monnaie faible qui aurait provoqué une inflation considérable et obligé les autorités à plus de rigueur. Oui. En réalité nous sommes passés d'un système discipliné à un système libertaire, qui n'est pas facile à réformer en raison de l'aisance qu'il apporte par l'endettement. Une manière de réduire les excès de la financiarisation serait d'avoir des politiques monétaires plus cohérentes et plus normalisées à l'échelon mondial. Puisque aujourd'hui ce sont les grandes banques centrales (Fed, BCE, Banque du Japon, Banque d'Angleterre) qui créent les conditions du système monétaire mondial, il ne serait pas mauvais qu'elles se coordonnent pour ajuster leurs politiques sous l'égide d'une surveillance multinationale qui pourrait être assurée par le FMI ou un autre organisme à venir. Ce serait recréer une forme de système monétaire international moderne. La capacité de s'endetter est devenue la règle du jeu. Nous ne sommes pas très nombreux à le dire parce que beaucoup pensent que l'ampleur des mouvements de capitaux soutient la croissance mondiale. De fait, elle l'a sans doute soutenue un temps, sans que l'on sache à quel point. Mais ce système nous a poussés à développer une attitude libertaire : quand nous avons un problème, nous empruntons et le problème semble disparaître. Et c'est alors que les lames de fond vous rattrapent. Parce que le problème de la dépense publique constitue aussi une lame de fond. Lorsque la dette devient trop massive et dépasse les seuils admis de 60-70 % du PIB, elle s'accompagne d'effets se-condaires inéluctables, qui portent atteinte à la croissance future et à l'équilibre du système financier et politique. Il faut réduire la tendance à l'accroissement de l'endettement, à l'image de ce qu'ont réalisé les Allemands, et revenir, comme l'Europe l'a défini elle-même, sur une vingtaine d'années à un endettement public de 60 % du PIB. Ceci permettrait de faire respirer le système financier. Il y a un lien direct, difficile à contester, entre le niveau de la dépense publique et la croissance et le chômage. Le déficit public peut se réduire de deux manières : taxer davantage ou réduire les dépenses. Un pays comme la France est déjà très taxé et en surtaxant les entreprises, nous avons réduit les possibilités de recrutement. Le niveau de la dépense publique dépasse 56 % du PIB en France (la Belgique n'est pas très loin, à plus de 53 % du PIB, Ndlr). C'est, à données comparables, 7 à 8 % de plus que l'Allemagne et que la moyenne européenne. Ces huit points de PIB sont financés essentiellement par le travail : vous retrouvez à peu près cet écart dans les cotisations sociales que paient les entreprises françaises par rapport aux entreprises allemandes, et cette différence est souvent celle entre la vie et la mort. Si une entreprise a du mal à conquérir des marchés et qu'elle a en plus un boulet au pied, elle n'y arrive pas. On s'interroge : pourquoi la France se désindustrialise-t-elle année après année ? La réponse est là. Réduire la dépense de six à sept points de PIB est un programme tout à fait supportable. Ce n'est pas un remède de cheval. Les Canadiens, les Suédois, les Finlandais ont réalisé des efforts à hauteur d'une dizaine de points de PIB et leur croissance a augmenté après. Nous devons nous aussi nous atteler à ces réformes, non pour l'esthétisme du budget, mais pour l'emploi. Et nous avons une opportunité avec le nouveau président de la République d'attaquer ce problème. Cette stagnation est en effet due à la baisse de la productivité et imprime une tendance longue et déclinante sur la croissance. La thèse de Robert Gordon, le théoricien de la stagnation séculaire, qui estime que les progrès technologiques d'aujourd'hui ont moins d'impact sur la croissance que les progrès passés, semble assez crédible. Je le signale, mais je n'ai pas de réponse. Pourquoi la productivité baisse-t-elle alors que l'on nous dit que l'innovation règne ? Les explications sont très controversées. Certains disent que la révolution digitale est promesse d'une grande reprise de la croissance dans le futur. D'autres estiment au contraire que les changements sont certes très importants, mais n'embraient pas autant sur l'économie réelle que lors des révolutions industrielles passées. Mais ce qui est certain, c'est que les pays qui se sont réformés affichent une meilleure croissance que la France. Pour les pays qui ont des déficits publics énormes, de 100 % du PIB ou plus comme aux Etats-Unis, je proposerais un programme pour rentrer dans les normes. A cet égard, le programme présenté par l'Europe (un programme annoncé, mais que l'Europe ne suit pas...) et qui consiste à revenir à 60 % d'endettement public sur 20 ans me paraît une bonne idée. Il y a aussi la mise en oeuvre de réformes de structure destinées à augmenter le taux de productivité : réforme, sur la recherche, la réduction des gaspillages, des dumpings fiscaux... Il y a beaucoup à faire pour réduire les débordements actuels. Il n'y a pas de pilule miracle. Mais il est temps que le monde s'adapte aux lames de fond. Parce que, comme ces phénomènes sous-marins, ils n'affectent pas la surface au début, mais progressent inéluctablement et finissent en catastrophe. Nous avons eu tort de ne pas les prendre en compte. C'est une idée de mon éditrice Odile Jacob, mais j'y souscris. Les grandes évolutions structurelles auxquels les Etats sont confrontés depuis plusieurs décennies atteignent désormais des seuils inéluctables. Beaucoup de sujets particuliers - le financement des retraites, de la sécurité sociale, la révolution énergétique, etc. -, sont liés par un fil commun, celui des profondes évolutions démographiques, sociales et économiques. L'avantage de rassembler ces problématiques qui sont en partie liées est d'accroître la chance d'effectuer de manière cohérente des réformes fondamentales. Cela semble évident. Et pourtant, cela ne l'est pas. Les politiques n'aiment pas considérer les évolutions structurelles, qu'ils considèrent comme des incursions externes dans leur champ de décisions. En effet, mais c'est le résultat d'une déviation de ce que devrait être la politique. Les politiques qui façonnent la destinée des sociétés s'inscrivent dans le long terme. Si vous réfléchissez à la " densité démocratique " d'une société, c'est justement cette appréciation du temps long qui peut servir de pierre de touche. Bien sûr, une société peut vivre dans le très court terme, se contenter d'approximations, ignorer ces lames de fond. Mais participez-vous à une vraie société démocratique en négligeant les grandes évolutions sociales, économiques, environnementales et la manière de s'y adapter ? Je pense que non. Les pays nordiques, qui s'efforcent, dans leur campagne électorale et leurs médias, de se placer dans le long terme me semblent plus démocratiques que ceux qui ne s'occupent pas de ces problèmes. Je crois qu'il a raison. Les clivages traditionnels de la politique française ont été réducteurs et n'ont pas permis de prendre en considération les lames de fond. La nouvelle donne française va dans le sens de mes préoccupations. Nous devenons un peu plus mûrs. Il existe en effet un certain risque. Angela Merkel elle-même en a pris un en adoptant une attitude ouverte et courageuse sur l'immigration. L'Allemagne est un pays en déficit démographique grave, plus grave qu'on ne le dit généralement. La chancelière est dans son rôle lorsqu'elle le souligne, comme le président Macron est dans le sien en disant que le système français en matière de protection de l'emploi est trop rigide et doit être réformé. Cela fait partie de " l'intensité démocratique " dont nous parlions plus tôt. Si nous sommes paralysés par la crainte des sondages et de l'échec électoral, nous ne pouvons rien faire de substantiel. L'entretien se termine et nous quittons le bureau. En poursuivant la discussion dans le couloir, nous revenons sur ce paradoxe : comment les hommes politiques obsédés par le court terme pourraient mettre en place des mesures qui ne porteront réellement leurs fruits que dans, parfois, plusieurs décennies. Jacques de Larosière s'arrête : " Vous connaissez l'anecdote du Maréchal Lyautey, demande-t-il ? Amoureux de la forêt, il voulait, lorsqu'il était au Maroc, que l'on plante un chêne dans son parc. Le jardinier le regarde et lui dit : mais Maréchal, l'arbre va mettre des années à grandir ! Alors dépêchez-vous, répondit le Maréchal, et plantez-le tout de suite. " (1) Jacques de Larosière, "Les lames de fond se rapprochent", éditions Odile Jacob, 19,90 euros