Après-midi de novembre sur Scotts road, l'une des avenues les plus fréquentées du centre-ville de Singapour, une pluie aussi soudaine que diluvienne presse les piétons et ralentit les voitures. Quand brusquement, un gigantesque arbre à pluie bordant les voies se déracine et s'écrase dans un grand fracas sur une pauvre Subaru blanche qui passait par là. Son conducteur éberlué parvient, au bout de 10 minutes, à s'extraire de son automobile, avec l'aide de plusieurs passants. Lui est sain et sauf, la voiture bonne pour la casse.
...

Après-midi de novembre sur Scotts road, l'une des avenues les plus fréquentées du centre-ville de Singapour, une pluie aussi soudaine que diluvienne presse les piétons et ralentit les voitures. Quand brusquement, un gigantesque arbre à pluie bordant les voies se déracine et s'écrase dans un grand fracas sur une pauvre Subaru blanche qui passait par là. Son conducteur éberlué parvient, au bout de 10 minutes, à s'extraire de son automobile, avec l'aide de plusieurs passants. Lui est sain et sauf, la voiture bonne pour la casse. Le trafic reste bloqué deux heures, le temps de déblayer la rue, engendrant un gigantesque embouteillage, puis tout revient à la normale. Sur Pulau Ujong, l'île principale, il n'y a guère qu'un tel incident pour rompre le flot relativement fluide des voitures. Il faut dire qu'au coût du permis de conduire (31.000 dollars minimum) et des diverses taxes et droits d'importation, conduire ici revient très cher... C'est sans doute le prix à payer pour éviter l'engorgement de Singapour. Plus petite encore que Hong Kong, cette ville-Etat de 714 km2 située tout au bout de la péninsule malaise, n'en affiche pas moins de très grandes ambitions. Et les ennuis de sa rivale de toujours - qui voit depuis des mois des dizaines de milliers de militants pro-démocratie défier l'autorité chinoise, et gravement amputer les fonctions économiques de ce hub financier - ont remis les atouts singapouriens en pleine lumière. Depuis son indépendance en 1965, cette ancienne colonie britannique, passée brièvement sous la tutelle de la Malaisie, a tout fait pour devenir l'élève modèle de l'Asie du Sud-Est. Les réussites de ce dragon asiatique sont légion : son port de commerce, le deuxième du monde derrière Shanghai, sa place financière, la quatrième plus importante, en passant par son système éducatif, le meilleur de la planète - si l'on se fie au classement Pisa. En quelques décennies, le PIB par habitant, inférieur à celui de l'Iran en 1965, a dépassé, de loin, celui de la France, et même des Etats-Unis et de la Suède... Dynamisme économique, écosystème favorable à la recherche et à l'innovation, fiscalité avantageuse, contexte réglementaire favorable : le gouvernement ne manque pas d'arguments convaincants pour attirer les investisseurs. " Nous avons une bonne base pour les entreprises régionales qui s'internationalisent et les entreprises mondiales qui s'installent dans la région, expliquait en novembre Heng Swee Keat, le ministre des Finances et vice-Premier ministre, aux participants venus du monde entier de l'Asia Pacific Agrifood Innovation Week. Nous offrons également un solide écosystème pour la recherche et l'innovation afin que les entreprises puissent incuber et tester de nouvelles idées. " Les recettes qui ont permis la fantastique chevauchée de la cité-Etat font même des émules à l'étranger. Les Brexiters conservateurs rêvent ouvertement de faire du Royaume-Uni séparé de l'Europe le Singapour de l'hémisphère nord. A la manoeuvre derrière le miracle singapourien, il y a une machine de guerre financière d'une redoutable efficacité reposant sur deux piliers, deux fonds publics : le GIC et Temasek. Le premier est un fonds souverain classique, chargé depuis 1981 de gérer les réserves de change du pays. Doté chaque année par le gouvernement, il investit en bon père de famille, essentiellement dans des actifs étrangers, souvent à travers des fonds. Sa politique d'investissement est contrôlée par son actionnaire. Le second est une société d'investissement - très soucieuse de son indépendance - qui s'est vu confier en 1974 la gestion des participations de l'Etat (banque DBS, opérateur télécom Singtel, groupes portuaires Keppel et PSA, électricien SP, Singapore Airlines, etc.). " L'Etat n'a pas de représentant au conseil d'administration, la majorité des administrateurs étant des indépendants et des entrepreneurs. Notre seule mission souveraine est de faire fructifier l'héritage reçu il y a plus de 40 ans. Temasek génère son propre financement et verse des dividendes à son actionnaire, précise Benoît Valentin, en charge du private equity pour la société singapourienne. GIC et Temasek sont donc vraiment deux modèles différents, même s'il règne un grand respect entre les deux institutions. " Dans sa tour d'Orchard Road, la grande artère commerciale, juste à côté de l'Istana, le palais présidentiel entouré de son immense parc dans lequel on trouve aussi un parcours de golf et les bureaux du Premier ministre, Temasek (" la ville sur l'île ", en javanais) n'a commencé qu'à s'internationaliser au début des années 2000. D'abord sur le continent asiatique, avec la Chine et l'Inde, puis dans toute l'Asie du Sud-Est. Ensuite, vers le Brésil, le Mexique, et enfin, en Europe et aux Etats-Unis, à partir de 2014. " La société a investi 15 à 17 milliards de dollars par an au cours de la dernière décennie. Aujourd'hui, Temasek dispose de 11 bureaux à travers le monde et ses 800 employés représentent une trentaine de nationalités ! ", se réjouit ce Français basé à Londres qui l'a rejoint il y a cinq ans. Fin mars 2019, le groupe gérait plus de 230 milliards de dollars également répartis entre Singapour (26%), la Chine (26%), les Etats-Unis et l'Europe (25%). " Au total, l'Asie représente les deux tiers de nos actifs mais la part des nouveaux investissements en Europe et aux Etats-Unis a été très importante ces dernières années, souligne Benoît Valentin. Le portefeuille est aujourd'hui composé environ de 60% d'actifs cotés et de 40% privés. Au fur et à mesure de notre expansion internationale, la partie privée augmente car nous sommes plus prudents sur les marchés publics. Notre objectif est d'être des partenaires de long terme et plutôt minoritaires en dehors de Singapour. " En 2018, Temasek a défini ses nouvelles priorités : l'allongement de la durée de vie, l'enrichissement de la classe moyenne, le développement durable, le monde connecté, l'économie du partage et l'intelligence artificielle. Depuis lors, la plupart de ses investissements portent sur la santé, les biotechnologies, le digital, la robotique, les services aux personnes, les plateformes de commerce, le coworking ou l'agriculture... Entre 2015 et 2019, la valeur de son portefeuille a plus que doublé dans les sciences de la vie et l'agrobusiness (7%), alors qu'elle a diminué dans les services financiers (25%) ou les télécoms (20%). " Au fil du temps, nos rendements refléteront le remodelage de notre portefeuille selon nos secteurs prioritaires, les six tendances et les régions géographiques où nous allouons du capital ", annonçait en juillet dernier Dilhan Pillay Sandrasegara, le nouveau patron de Temasek, lors de la présentation des résultats annuels. Pour bien prendre le vent, Temasek ne s'implique plus seulement dans des entreprises matures. " Le jeu a complètement changé ces dernières années, prévient Benoît Valentin. Les start-up et les scale-up représentent plus de 3% du portefeuille. Ce sont en général des tickets de 30 à 50 millions de dollars. Quand on y croit, on les accompagne jusqu'à des levées de plus de 100 millions. " Le groupe s'est doté de plusieurs instruments pour investir à un stade précoce. Sa nouvelle branche de capital-risque, Vertex Venture Holdings, gère plus de 3 milliards de dollars. Depuis 2013, un " moteur de recherche " - comme il est présenté en interne -, l'Enterprise Development Group, sert à repérer les pépites de demain. " Notre rôle est de bâtir la croissance future, et donc d'être à la pointe de l'innovation et des tendances macro. Nous finançons de manière intensive, sur au moins cinq ans, directement et via des fonds, les business qui feront les champions de demain, qu'ils soient locaux, régionaux voire globaux, dans la cybersécurité, la biopharmacie ou la foodtech ", déclare Keat Chuan Yeoh, à la tête de l'EDG, rencontré au Temasek Shophouse, aussi sur Orchard Road. Ce bel immeuble Art déco est le siège de la fondation du groupe. C'est aussi un café où l'on sert des boissons équitables et un espace de coworking inauguré l'an dernier qui se veut un symbole de l'engagement du groupe dans le social et responsable. L'alimentation durable est le parfait exemple de la transformation de Temasek en une société innovante. " De plus en plus nombreux et aisés, les Asiatiques vont avoir besoin de volumes croissants de nourriture sans pour autant mettre en danger la planète. Nous sommes une quinzaine de personnes mobilisées pour dénicher les sociétés en mesure de répondre à ce défi en termes de rendement, de nutrition et de santé ", indique Anuj Maheshwari, le charismatique responsable de l'agrobusiness. Temasek a déjà investi dans plus d'une trentaine de start-up, même à un stade précoce ( early stage), dans les protéines alternatives (Impossible Food, Perfect Day, Innovafeed), l'agriculture durable (Provivi), les fermes verticales (Sustenir, Bowery Farming) ou l'aquaculture (Appolo Aquaculture Group). Et ce n'est pas fini : il vient de participer à la plus importante levée de fonds dans la viande à base de cellules, celle de la start-up américaine Memphis Meat (161 millions de dollars), au côté notamment de SoftBank et Norwest. Sous la houlette du Conseil de développement économique du gouvernement de Singapour, et de son bras armé Enterprise Singapore, l'effort est général. " Nous mettons tout en oeuvre pour favoriser l'essor de champions nationaux dans ce secteur en créant un environnement réglementaire favorable, un incubateur dédié à l'innovation, un nouveau centre de recherche, et en allouant plus de 100 millions de dollars en R&D, annonce Bernice Tay, en charge de la division fabrication alimentaire à Enterprise Singapore. Notre écosystème, c'est notre arme secrète pour développer les start-up. " Tout le monde est donc sur le pont pour atteindre l'objectif " 30-30 " assigné par le gouvernement : 30% des besoins alimentaires produits localement d'ici à 2030, contre seulement 10% aujourd'hui. Un défi colossal pour un territoire sans hinterland mais pas impossible à relever quand on sait que la cité-jardin a déjà réussi à réduire sensiblement sa dépendance en eau indonésienne grâce à la récupération de la pluie, le traitement des eaux usées et la désalinisation. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme... Par Laura Berny.