En créant l'ENA au sortir de la Seconde Guerre mondiale, l'idée était démocratiser l'accès à la haute fonction publique en France. Au fil du temps, cependant, l'école s'est muée en une institution formant une élite appartenant aux mêmes couches sociales qui se transmettent le pouvoir de génération en génération. L'ancienne ministre Ségolène Royal, enfant d'une famille nombreuse d'origine rurale et diplômée de l'ENA, raconte que " certains élèves parisiens bien nés formaient, avec le soutien discret de leurs parents, des groupes de training pour être classés dans les grands corps ". Les présidents sortis de l'ENA nomment aux postes clés des camarades de promotion. Et certains hauts fonctionnaires se comportent comme les fermiers généraux à l'époque de Louis XIV, n'hésitant pas à se servir sur la bête : la Cour des comptes française critique ainsi "les rémunérations élevées et difficiles à expliquer" des hauts cadres du ministère des Finances.

Dans le discours qu'il aurait dû prononcer si Notre-Dame n'avait pas brûlé, Emmanuel Macron souligne ce point et tente donc d'y apporter un remède : " Nous avons besoin d'une élite, de décideurs. Simplement, cette élite doit être à l'image de la société et être sélectionnée sur des bases exclusivement méritocratiques ". Le président français propose de choisir les meilleurs fonctionnaires, non plus parmi les premiers classés de l'ENA, qui disparaîtrait, mais parmi ceux qui auraient fait leurs preuves et qui se verraient offrir une formation pour monter en grade. On aurait donc des décideurs d'origine sociale différente, " à l'image de la société ". Mais aussi des personnes compétentes, frottées à la réalité du terrain.

Une réforme qui serait bienvenue en France, mais aussi ailleurs. Jusqu'à présent, comme le souligne un rapport de la Commission européenne, les diverses réformes de la fonction publique, effectuées essentiellement pour des raisons budgétaires, se résument souvent à un simple " remaniement des structures et des procédures formelles ". " Il est rare, poursuit la Commission, que les institutions soient encouragées à alimenter les capacités de réflexion interne, à apprendre de leurs échecs ou à innover. " Et cette " restructuration formaliste prolongée et intensive a entraîné une lassitude générale à l'égard des réformes ".

Cette lassitude se mue parfois en exaspération. Marc De Vos, directeur d'Itinera qui est depuis l'an dernier le doyen de la faculté de droit de l'université australienne Macquarie, interrogé voici quelques jours par nos confrères de Knack, lançait : " A l'exception de quelques villes, l'administration belge est d'une qualité lamentable. Et les électeurs font preuve d'une grande tolérance à cet égard. Tous les jours, les gens sont coincés dans les embouteillages pour aller travailler ". La mobilité n'est qu'un exemple. Des musées nationaux en passant par la recherche, la coopération au développement ou au financement des hôpitaux, à force de racler sans réformer véritablement, on commence à toucher l'os.

Les calculs budgétaires ne suffiront pas à redorer l'image du service public ni à refondre les tâches de l'Etat. Il faut des hommes. Lors de la création de la Région wallonne, son premier ministre-président Jean-Maurice Dehousse avait déclaré que pour diriger la nouvelle administration régionale, il faudrait des " maréchaux d'Empire ". L'image napoléonienne avait fait sourire. Elle a pourtant son pesant de réalité. Il n'y aura pas de réformes structurelles sans une profonde réforme culturelle de l'administration.