Quand la gauche et la droite se réunissent dans un même gouvernement, il n'est pas toujours aisé de faire entendre une voix d'opposition centriste. En cette fin d'année, Trends-Tendances donne donc la parole au président du cdH, qui a posé le choix de l'opposition à tous les niveaux de pouvoir après sa défaite électorale de 2019. Il parcourt avec nous les enjeux politiques de la Belgique en 2021 et, plus largement, la nécessaire refondation des partis politiques. Le cdH a initié à cet égard un processus participatif baptisé "Il fera beau demain".
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Quand la gauche et la droite se réunissent dans un même gouvernement, il n'est pas toujours aisé de faire entendre une voix d'opposition centriste. En cette fin d'année, Trends-Tendances donne donc la parole au président du cdH, qui a posé le choix de l'opposition à tous les niveaux de pouvoir après sa défaite électorale de 2019. Il parcourt avec nous les enjeux politiques de la Belgique en 2021 et, plus largement, la nécessaire refondation des partis politiques. Le cdH a initié à cet égard un processus participatif baptisé "Il fera beau demain". Trends-Tendances. 2021 pourrait bien être l'année de la troisième vague de l'épidémie du Covid-19. Que faire ou ne pas faire pour l'éviter? Maxime Prévot: Si j'écoute certains esprits particulièrement chagrins, cette troisième vague serait déjà inscrite dans les astres. On sent d'ailleurs dans plusieurs pays européens une tendance au resserrement des mesures. Et chez nous, pour flatter une série d'aspirations humaines, les libéraux souhaitent relâcher un peu la bride... Ce qu'il faut en 2021, c'est ce qui a manqué cruellement en 2020: de la cohérence et de la confiance. C'est indispensable pour entraîner l'adhésion des citoyens. On a peiné à trouver l'unité de commandement et, manifestement, on a échoué à trouver l'unité de communication. Nous avons tous entendu des acteurs du comité de concertation ou du conseil national de sécurité et qui, dans les heures ou jours qui suivaient prenaient des décisions à contre-courant. C'était surtout vrai durant la période de formation du gouvernement fédéral... Les négociations n'excusent pas tout. La Belgique a cette caractéristique atypique d'être en capacité, quand des négociations gouvernementales patinent, de malgré tout fonctionner a minima. Notamment grâce à la décentralisation et aux exécutifs des entités fédérées. Il ne faut donc pas rejeter la responsabilité de la situation sur ces négociations. Cette responsabilité doit être assumée par ceux qui ont été capitaines du navire et qui n'ont pas pu donner des consignes claires aux matelots. Avec Alexander De Croo et Frank Vandenbroucke, nous avons une unité de commandement qui transpire davantage. Mais on l'a bien vu avec les expressions du MR, l'unité de communication n'est pas encore là. J'espère que nous pourrons bientôt tourner la page de ces défauts de gestion et offrir aux citoyens comme aux entreprises de la cohérence, de la cohésion et donc un climat qui favorise la confiance. Vous insistez sur ce climat de confiance. Est-ce vraiment pour vous l'arme essentielle, plus encore que les aides, primes et autres mesures de soutien? Ce n'est pas parce que je suis président d'un parti d'opposition que je vais tout vous peindre en noir et critiquer les mesures qui ont été prises dans l'urgence. Mais à un moment donné, il faut dépasser les mesures ponctuelles. Cette crise aura des répercussions structurelles, on ne peut y répondre uniquement par des décisions à la petite semaine. Le meilleur service à rendre à tous les indépendants et acteurs économiques qui sont fragilisés, voire qui boivent la tasse, c'est de rester fermes sur les balises. Desserrer l'étau maintenant, c'est augmenter la durée des contraintes et je ne pense pas que ce soit le meilleur remède pour favoriser la reprise économique. Pour dépasser les décisions à la petite semaine, il faut des moyens. Or, quand on voit l'ampleur du déficit budgétaire et de la dette publique, la Belgique peut-elle raisonnablement aller beaucoup plus loin? L'étau budgétaire s'est très largement relâché. Avec l'imprimatur européen, ce qui est le fait inédit de ces dernières années. Il ne faut plus jouer les " pères la rigueur " mais permettre la relance par l'investissement. Faisons-le et faisons-le bien. A cet égard, je suis très surpris du silence qui règne sur les choix politiques qui pourraient être opérés en matière de relance. Le secrétaire d'Etat à la Relance, personne de grande qualité au demeurant, vient nous présenter cinq axes autour desquels la relance doit s'organiser (par ordre alphabétique: durabilité, mobilité, numérique, productivité et solidarité). C'est tellement généraliste que tout peut rentrer dans l'une de ces cases. Affinons les choses alors: quelles mesures sont, selon vous, susceptibles de soutenir la relance de l'économie belge? Avons-nous développé une méthodologie qui va permettre d'éviter le saupoudrage auquel nous avons été cruellement habitués pour la distribution des fonds européens? Mes craintes à cet égard ne sont pas encore levées. Ce plan est concocté dans le plus grand secret. Je ne vois aucune publicité sur la clé de répartition des moyens. Parce qu'il n'y a pas de clé de répartition, la qualité et l'effet structurant des projets détermineront l'affectation des moyens, assure Thomas Dermine... Bien sûr. Et si on peut tout prétendre, moi je vous dis que le cdH est à 50% ( rires). Le processus de relance ne peut pas être dominé par des considérations partisanes et dogmatiques. Sans la clarté, vous n'aurez pas la con- fiance et sans confiance, vous n'aurez pas de relance. Une autre absence qui m'inquiète, c'est la politique industrielle. Il y a quelques mois, j'entendais tout le monde s'émouvoir de notre dépendance et de la nécessité de relocaliser l'activité économique. Et aujourd'hui, en dehors de ces propos incantatoires, quels jalons ont été posés? Est-ce bien le rôle du politique? N'est-ce pas aux entreprises de décider si elles veulent relocaliser ou non? Effectivement, les entreprises décident. Mais le politique peut impulser des mouvements. Nous devons travailler d'une part sur la relocalisation d'entreprises intensives en main-d'oeuvre peu qualifiée, ce qui correspond au profil de nos demandeurs d'emploi. Et d'autre part sur une évolution avant-gardiste de notre territoire, en matière d'intelligence artificielle, d'utilisation de la technologie pour favoriser la production. On ne résoudra pas l'enjeu d'attractivité en créant des taxes sur ces outils technologiques. Il faut créer un climat qui génère la relocalisation de l'industrie lourde et cela passe par une réduction des charges qui pèsent sur la compétitivité. Pour les emplois peu qualifiés, les cotisations sociales sont déjà très largement réduites... Peut-être. Mais regardez les difficultés de recrutement pour les métiers scientifiques ou technologiques. Il y a déjà relativement peu de diplômés, c'est un problème de formation, mais il est ensuite difficile de garder ces ingénieurs et autres qui, sans aller très loin, peuvent gagner nettement plus à Paris ou au grand-duché de Luxembourg. Quand je parlais de compétitivité, je ne songeais pas uniquement au coût du travail mais aussi à celui de l'énergie. Je prends l'exemple du pôle biotech-pharma, avec lequel la Wallonie occupe une position de leader à l'échelle mondiale. La principale difficulté des UCB, GSK et consorts, ce n'est pas le coût de la main-d'oeuvre, mais celui de l'énergie, largement supérieur aux coûts des pays voisins. On parle beaucoup de la lasagne institutionnelle belge mais, sans mauvais jeu de mots, nous avons aussi une belle usine à gaz avec tous les opérateurs de la chaîne énergétique. Et en prime, il y a cette incertitude quant à la capacité d'approvisionnement à un prix raisonnable dans les prochaines années. Vous faites allusion à la sortie du nucléaire en 2025. Etes-vous favorable à la prolongation du parc nucléaire belge? Je suis partisan de la sortie à terme du nucléaire mais pas en 2025 comme veut le faire le gouvernement fédéral. Nous préconisons de poursuivre au-delà de cette échéance avec deux des sept réacteurs actuels. Je regrette que le gouvernement ait choisi de suivre la voie de l'idéologie et du dogmatisme, contre l'avis des opérateurs qui craignent de ne pas pouvoir être prêts avant, au mieux, 2030. Que fait-on alors entre 2025 et 2030: on amplifie les turbines gaz vapeur, qui dégagent plus de CO2 que les centrales nucléaires? Et que deviennent ces usines après 2030? On les range dans les travaux inutiles? La politique énergétique est menée avec désinvolture depuis plusieurs années. On vient seulement de lancer le mécanisme CRM ( rémunération des capacités nécessaires pour compenser l'intermittence de la production renouvelable, Ndlr), sans savoir s'il sera validé par la Commission européenne. Voilà encore un élément supplémentaire d'incertitude susceptible de fragiliser le climat d'investissement. Décidément, nous revenons toujours à ce climat de confiance. Qu'attendez-vous du plan Get Up Wallonia à cet égard? Je suis surpris de voir un gouvernement wallon qui relance une nouvelle enquête d'opinion sur la Wallonie de demain. Get Up Wallonia, c'est sympathique - il faut valoriser la co-construction citoyenne - mais cela me paraît asynchrone par rapport aux enjeux économiques actuels. Aujourd'hui, nous avons besoin d'un gouvernement qui soit dans l'action, qui dessine une vision. Pendant ce temps-là, la Flandre a déterminé ses priorités d'investissement. Elle a transmis un nombre extrêmement limité de fiches dans le cadre du plan de relance européen: elle entend concentrer les moyens sur une vingtaine de projets quand la Wallonie a transmis, elle, 132 fiches. N'est-ce pas un signe que nous allons retomber dans les vieux démons du saupoudrage? Pour cette relance, il faut des moyens. De nouvelles taxations sont-elles envisageables pour vous? L'assiette fiscale globale doit rester inchangée mais la nature de la taxation, elle, doit pouvoir évoluer. Au vu des crises multiples - économiques, sociales, climatiques, sanitaires - , il ne faut pas avoir peur de moderniser une fiscalité qui trouve son origine dans l'après-guerre et qui taxe surtout les forces du travail. Faire payer un peu plus les épaules les plus larges, c'est un principe qui me convient. L'enjeu, ce sont bien entendu les modalités. Les épaules les plus larges, pour moi, ce n'est pas la classe moyenne. Nous resterons donc très attentifs au scope réel de cette démarche. Il ne faudrait pas non plus faire fuir les capitaux avec des discours comme ceux du PTB, voire du PS qui court derrière. Quand on voit les montants sur les livrets d'épargne, l'économie belge ne manque- t-elle pas de projets plus que d'argent? Cela nous ramène au problème de la cohérence et de la confiance. Pourquoi les Belges thésaurisent-ils autant? Parce qu'ils n'ont pas confiance en l'avenir. Le monde politique a sa part de responsabilité dans ce climat. Tous les partis fonctionnent aujourd'hui sur un modèle éculé. Ils n'ont plus de capital-confiance, ils ne sont plus perçus comme des faiseurs de solution mais, au contraire, identifiés comme étant la source de tous les problèmes. C'est pour tenter de répondre à cela que nous avons lancé le processus participatif " Il fera beau demain ". Les partis politiques doivent faire un reset de leur logiciel. Collectivement, nous sommes tous un peu trop les défenseurs d'un héritage plutôt que l'incarnation d'un espoir. Tant qu'on n'arrivera pas à redonner une vision de développement, le climat de mé- fiance perdurera et les citoyens préféreront épargner qu'investir. Ils resteront dubitatifs envers les mécanismes qui seront mis en place, mécanismes qu'ils ne parviendront sans doute pas à comprendre car il faudra naviguer entre 17 accords de coopération et 25 paragraphes supplémentaires dans la déclaration fiscale pour être l'un des rares gagnants de la nouvelle mesure! Quand la gauche et la droite s'unissent, comment fait-on pour faire entendre la voix du centre? Ils font la démonstration par l'absurde que le compromis est souvent salutaire. Nous avons le tort de venir avec des propositions équilibrées dès l'entame d'un processus. C'est jugé moins sexy que tous ceux qui font leur séance préalable de musculation. Pas seulement préalable: on a entendu des ministres et des présidents de parti démolir en sortant de réunion les décisions qu'ils venaient de prendre en comité de concertation Effectivement. Ce qui me chagrine en dehors de tout ce que cela génère en termes de climat d'incertitude, de manque d'adhésion des citoyens et de déperdition de la confiance des entrepreneurs, c'est que cela affaiblit, cela affadit la portée de la parole publique. Dans une période de crise et de montées des extrêmes, nous devons au contraire réhabiliter la valeur de cette parole publique. Et cette parole n'a de valeur que si elle ose assumer ce qu'elle a arbitré, y compris quand cela déplaît. Faire de la politique, ce n'est pas uniquement servir les intérêts d'une clientèle électorale. Il faut réussir à avancer en "faisant société " et pas en ne défendant que les ouvriers ou que les employeurs. C'est ce que nous essayons de faire même si c'est parfois plus ingrat à l'heure où les réseaux sociaux favorisent la parole trash. Appelons un chat un chat: vous visez surtout le MR. Le MR a la palme mais il n'a pas l'exclusivité de ces comportements. Quand même, plusieurs dirigeants, surtout en Flandre, ont fait part de leur irritation envers un parti qu'ils jugent trop versatile. Le cas échéant, en 2021, le cdH est-il prêt à remplacer le MR dans les gouvernements? C'est une question qui ne se pose pas et Elizabeth Teissier (célèbre astrologue, Ndlr) vous dirait certainement qu'elle ne se posera pas en 2021.Nous ne sommes pas dans une démarche de calcul politique à court terme. Nous voulons retrouver de la perspective, c'est ce que demandent les acteurs économiques et les citoyens. Ce discours, nous l'entendons aussi du côté de chez Défi. Les deux partis centristes n'auraient-ils pas intérêt à unir leurs forces? Avec DéFI, nous avons des éléments de convergence mais nous avons aussi des divergences. J'essaie d'avoir une réflexion macro dans un paysage politique belge beaucoup trop balkanisé. Il faut sept partis pour former une majorité fédérale, c'est quand même inquiétant. La difficulté d'arriver mathématiquement à une majorité est dû aussi au succès des partis extrémistes... Raison pour laquelle nous devons tracer une vision, avec une capacité à fédérer, à arbitrer et à assumer les décisions. La parole publique, c'est comme le cours des actions: cela peut grimper ou dégringoler très vite. Il faut bien reconnaître que ces derniers temps, ça chute plus que ça n'augmente. Si j'avais voulu opter pour la facilité, en 2019, je disais " oui " aux yeux doux du PS et d'Ecolo et nous aurions une série de ministres cdH. Nous avons toutefois posé un choix qui n'était pas porté par une course aux mandats. C'est rare en politique et cela reste un motif de fierté, même si c'est plus compliqué de se faire entendre, même si cela coupe de certains relais. Je ne regretterai jamais d'avoir été respectueux du vote des électeurs. J'ai travaillé dans le privé avant d'entrer en politique et j'y retournerai un jour. Je n'ai pas envie de faire de la politique jusqu'à 65 ans et de devenir le vieil emmerdeur que je dénonçais quand j'avais 20 ans. Beaucoup d'élus disent cela, très peu le font. Sur le marché du travail, quels peuvent être les atouts d'un homme ou d'une femme politique? Une capacité à nouer des compromis, à comprendre la manière dont les décisions mûrissent, à quel moment et auprès de qui il faut alors intervenir. La vie politique nous apporte les clés de perception pour bien comprendre le process et je crois que c'est un atout majeur. Si ma génération de présidents de parti n'est pas capable de transformer les outils que sont les partis pour changer le rapport des citoyens à la politique, alors viendra un moment où nous perdrons tous les citoyens raisonnables et ceux qui se positionnent en fonction de la petite phrase, de l'émotion ou des fake news prendront la main. Je n'ai pas envie d'évoluer dans ce genre d'environnement inquiétant.