Un article de Dominique Moïsi, géopolitolgue et chroniqueur, Les Echos, 24 février 2022.
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Depuis le début du 21e siècle, l'Histoire s'accélérait. Les attentats du 11 septembre 2001 avaient constitué un premier révélateur de la vulnérabilité des Etats-Unis. La crise financière et économique qui commença en 2007 confirma la fragilité de l'Occident capitaliste. Encouragés par ces signaux négatifs, les régimes autoritaires eux, prenaient leur élan. De manière symbolique, pour la Chine avec les Jeux olympiques d'été de Pékin en 2008. De manière bien réelle, la même année, pour la Russie avec son premier "bluff" réussi en Géorgie. Empêtré dans ses contradictions et ses divisions internes, distrait par ses aventures externes, le monde occidental assistait, presque comme absent, au spectacle de son déclin. Cette nuit (le 24 février, Ndlr), l'Histoire ne s'est pas accélérée, elle a basculé: comme elle l'avait déjà fait par deux fois au 20e siècle, en 1914 et 1939. Tel Hitler avant lui, Poutine nous avait dit ce qu'il allait faire. Il fallait être bien naïf ou bien complaisant pour ne pas l'entendre et le comprendre. L'invasion massive de l'Ukraine avec des attaques simultanées sur trois fronts était prévisible. La stratégie de Poutine est celle du fait accompli. Ne pas permettre à une résistance ukrainienne de s'organiser, placer les Occidentaux devant leurs limites. Qui voulez-vous aider encore? Tout comme Louis XIV disait "L'Etat c'est moi", Poutine nous proclame: "L'Ukraine c'est moi". La reconnaissance des "Républiques indépendantes du Donetsk et de Louhansk" n'était qu'une étape vers la mise sous tutelle de l'Ukraine tout entière. "La sécurité absolue d'un acteur implique l'insécurité absolue de tous les autres", écrivait Henry Kissinger, parlant de l'URSS. Sa formule résume parfaitement, aujourd'hui, le comportement de la Russie de Poutine. L'obsession affichée de la sécurité et des intérêts du peuple russe du nouveau tsar cache mal une absolue volonté de revanche, appuyée par une détermination sans faille. Hitler voulait effacer l'humiliation de Versailles. Poutine veut effacer l'humiliation qui fut celle de la Russie au lendemain de la guerre froide. En deux ans seulement, entre 1989 et 1991, de la chute du Mur de Berlin à la dissolution de l'Union soviétique, la Russie a connu l'équivalent de ce que la France avait éprouvé entre la Révolution française et la perte de son empire colonial. Et ce, sur un laps de temps de presque deux siècles. L'obsession de revanche d'Hitler était obscurcie par sa fixation antisémite. L'incapacité d'Hitler de choisir entre ses deux objectifs de guerre - la conquête de l'Europe ou l'élimination des Juifs - accéléra sa chute. Rien de tel chez Poutine: son obsession nationaliste ne connaît pas de distraction fatale. Pour lui, ambition offensive et ambition défensive vont de pair. Il sait qu'en reconstituant son empire, il consolide son pouvoir. Son obsession de l'Ukraine - "un pays artificiel, un Etat fantoche", pour reprendre les termes qu'il utilise - est partagée par une majorité de Russes. En évoquant imprudemment et contre toute logique stratégique l'entrée de l'Ukraine dans l'Otan, nous avons fourni à Poutine un argument rêvé et un prétexte parfait. En choisissant l'Ukraine comme (première? ) cible, il jouait sur du velours. Si Poutine est passé à l'acte, ce n'est pas tant parce qu'il se sentait conforté par son alliance privilégiée avec la Chine de Xi Jinnping. C'est avant tout parce qu'il est convaincu que le monde occidental est fondamentalement "munichois". Plagiant Raymond Aron pour qui "les capacités créaient les intentions", on pourrait dire aujourd'hui que les incapacités des uns (les Occidentaux) créent ou accélèrent les intentions des autres (les Russes et les Chinois). De fait, ce n'est pas, ce n'a jamais été, une Ukraine finlandisée que veut Poutine: c'est une Ukraine asservie. Le maître du Kremlin est-il un homme du 19e siècle égaré au 21e siècle? Ou bien - et c'est une hypothèse bien plus tragique - en étant la réincarnation du passé, ne serait-il pas la préfiguration de notre futur? Un monde hobbesien dominé par les seuls rapports de force? Quoi qu'il en soit, Poutine considère que le temps joue en sa faveur. Il sait que l'enjeu ukrainien est plus important pour la Russie que pour la majorité des pays européens, à l'exception de la Pologne et des républiques baltes. Ce ne sont pas les menaces de sanctions économiques qui pouvaient arrêter Poutine. Bien au contraire. Il ne se soucie ni du bonheur, ni du bien-être de son peuple. Et il est persuadé que les Européens se lasseront de payer toujours plus cher pour leur chauffage et leur pain, au moment même où il leur faudra accueillir des réfugiés ukrainiens en nombre toujours plus grand. Quant aux Etats-Unis, la crise ukrainienne n'était-elle pas pour eux, au départ au moins, une distraction? Leur priorité était en Asie. Il y a du bon à ne plus être considéré comme une menace principale, même si ce n'est plus le cas désormais. Dans la bulle dans laquelle il s'était progressivement enfermé, Poutine ne pensait plus qu'à la grandeur et la puissance de la Russie impériale. Son rêve est devenu notre cauchemar. Face à une Russie révisionniste et revancharde, le monde occidental n'a ni Chamberlain, ni Churchill (n'en déplaise à Boris Johnson) au pouvoir. Et ce, au moment où pour la première fois depuis 1945, la guerre - la vraie - revient en l'Europe, comme si la folie des hommes ne pouvait être contenue plus de 76 ans? Que faire? Au-delà des sanctions économiques les plus sévères, il faut renforcer massivement notre aide militaire à la Pologne et aux républiques baltes. Pour l'Ukraine, c'est sans doute trop tard. Il faut aussi laisser entendre aux Russes que "s'ils avaient aimé l'Afghanistan, ils adoreront l'Ukraine". Le pays est vaste, plus grand que la France. Le conquérir est simple, le contrôler le sera infiniment moins. De 1947 à 1989, le monde occidental avait contenu l'URSS avec succès. Victime de ses contradictions l'Union soviétique s'était effondrée sur elle-même. En 2022, l'invasion massive de l'Ukraine par la Russie est le premier échec majeur de la dissuasion. L'Occident ne fait plus peur. Et, ce qui est plus grave encore, l'arme nucléaire non plus.