Il fallait un terrain neutre, ce fut celui du Conseil économique, social et désormais environnemental de Wallonie. Difficile de faire plus neutre : Thierry Bodson, futur patron de la FGTB, préside ce conseil et son premier vice-président est Olivier de Wasseige, l'administrateur délégué de l'Union wallonne des entreprises (UWE). Nous les avons réunis dans la grande salle du CESE pour une discussion sur l'avenir économique de la Wallonie.
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Il fallait un terrain neutre, ce fut celui du Conseil économique, social et désormais environnemental de Wallonie. Difficile de faire plus neutre : Thierry Bodson, futur patron de la FGTB, préside ce conseil et son premier vice-président est Olivier de Wasseige, l'administrateur délégué de l'Union wallonne des entreprises (UWE). Nous les avons réunis dans la grande salle du CESE pour une discussion sur l'avenir économique de la Wallonie. Trends-Tendances. Nous sommes dans un lieu de concertation sociale. Comment est le climat social en Wallonie ? L'an dernier, lors d'un débat électoral de l'UWE, les patrons s'en inquiétaient beaucoup plus que de la fiscalité ou du coût du travail. Comprenez-vous cette inquiétude, M. Bodson ? Thierry Bodson. Le climat social n'est pas particulièrement mauvais en Wallonie. La différence avec les autres Régions se situe peut-être au niveau intersectoriel, quand il y a une contestation contre la politique gouvernementale. Le mouvement est alors plus fort en Wallonie. Cela tient sans doute à une tradition de combat social plus forte et aussi au positionnement à droite du gouvernement. C'est presque mathématique que la contestation soit alors plus forte en Wallonie, où l'on vote plus à gauche. Si l'on enlève ces actions interprofessionnelles et que l'on regarde secteur par secteur, il n'y a pas de différence entre les Régions. Et parfois même, il y a moins d'arrêts de travail en Wallonie. Olivier De Wasseige. Il est délicat de tirer une conclusion générale, certains secteurs sont plus difficiles que d'autres, les con- ditions de travail ne sont pas les mêmes partout. Nous l'avons vu aussi dans la crise du Covid-19 : globalement, cela s'est bien passé mais il y a eu des tensions çà et là. Je me souviens bien de ce débat électoral. Le propos ne reposait pas sur une notion de crainte mais plutôt de volonté. De volonté d'un climat social apaisé. Il y avait quand même une demande d'octroi de pouvoirs aux bourgmestres afin de garantir l'accès au travail, en cas de piquets de grève un peu musclés. O.D.W. C'est vrai. Je distingue deux choses : la façon dont la grève se passe ¬ et là, nous avons une série de revendications pour garantir le droit au travail, en parallèle au droit de grève ¬ et le souhait de voir un apaisement des relations sociales. La crise va, je pense, renforcer ce besoin d'apaisement. Cela s'est largement vérifié sur le terrain ces derniers mois. Nous avons beaucoup dialogué et il faudra continuer car il y aura des licenciements, il y aura des procédures Renault. Ce ne sera pas simple sur le plan social, nous devons chercher ensemble la meilleure façon de s'en sortir. T.B. Durant cette crise d'une ampleur exceptionnelle, les travailleurs ont démontré une énorme responsabilité. Je songe au personnel des soins de santé mais aussi aux éboueurs, aux vendeuses dans la distribution, etc. A certains moments, il y a eu aussi l'envie d'en découdre car dans la distribution ou la logistique, le banc patronal a de belles leçons d'humilité à recevoir. Pour en venir à la question du droit de grève et du droit au travail, je ne comprends pas que l'on cherche à opposer les deux. Il y a d'une part un droit collectif et d'autre part un droit individuel. Pour nous, un droit collectif est toujours immensément supérieur. La même réflexion vaut d'ailleurs pour la situation sanitaire que vous vivons : l'intérêt collectif impose une série de normes et de restrictions de notre liberté individuelle. La crise sanitaire, venons-y. Sans entrer dans un débat philosophique sur le monde d'après, quelle est l'évolution majeure que vous retenez de ces six derniers mois ? O.D.W. Nous avons vu une grande solidarité, du côté des travailleurs comme des employeurs. Les entreprises ont fait le maximum pour éviter les licenciements, et elles continuent à le faire. Et de nombreuses personnes ont aussi manifesté leur souhait de continuer à travailler pour ne pas mettre en péril leur entreprise. C'est un point positif et extrêmement important pour la suite : les collaborateurs ont bien compris que les entreprises seraient le moteur de la reprise. Regardez ce que les entreprises, avec leur personnel, ont accompli pour aider les soins de santé et les citoyens. La créativité, l'innovation, la mobilisation sont là mais nous ne les exploitons pas assez. T.B. Je partage l'analyse sur la crise et la manière dont les gens se sont serré les coudes. Nos points de vue vont peut-être diverger sur l'après-crise. Tout le monde a souligné l'importance des soins de santé, de la sécurité sociale, du chômage temporaire, etc. Comme d'ailleurs en 2008, on avait loué le rôle des stabilisateurs économiques... Maintenant, il faut d'une part renforcer, et donc refinancer, ces outils de solidarité qui ont été trop souvent considérés comme des postes de coût et non d'investissement. Et d'autre part, déterminer quel type d'économie nous voulons voir émerger pour ne pas répéter les erreurs du passé. Sur ces points, je suis plus inquiet. Réfléchir au type d'économie, à la relocalisation d'activités en particulier, tout le monde en a parlé, à gauche comme à droite. Pourquoi êtes-vous donc inquiet ? T.B. Parce que j'entends le banc patronal, surtout fédéral j'en conviens, défendre l'idée d'une reprise sur la base de la flexibilité. Désolé mais vouloir repartir avec plus de flexibilité, c'est n'avoir rigoureusement rien compris à la crise ! Plus de flexibilité, c'est moins de solidarité, c'est des heures supplémentaires - dont on réclamera ensuite la défiscalisation -, des reports de vacances et que sais-je. Il me semblait pourtant avoir compris qu'il fallait sortir de la concurrence à tous crins, de la religion du libre-échange. Une flexibilité accrue n'est-elle pas nécessaire pour capter les emplois de l'e-commerce, secteur dont la crise a accéléré le succès ? O.D.W. Pas seulement le commerce électronique. Nos demandes sont aussi liées à l'écart de compétitivité qui subsiste par rapport aux pays voisins. Je ne suis pas partisan d'une flexibilité à outrance, elle ne peut pas être contraignante au point de devenir intolérable pour le travailleur. Mais la flexibilité peut être un win-win, elle peut nous aider à garder voire à ramener de l'emploi chez nous, à honorer de nouvelles commandes, à lancer de nouveaux produits. T.B. Philosophiquement, nous sommes d'accord. Dans la concrétisation, c'est peut-être autre chose. Si l'on veut de la relocalisation et des circuits courts, il faut que, tous ensemble, patrons et syndicats, nous menions un lobbying intense pour sortir des carcans de l'orthodoxie budgétaire et du libre-échange. Si ces carcans demeurent, les masques viendront de Chine dans 5, 10 ou 20 ans. Dire le contraire, c'est raconter des couillonnades aux gens ! S'il n'y a pas une forme de protectionnisme économique, si l'Etat ne reçoit pas un rôle d'organisation et de planification de l'économie, il n'y aura pas de relocalisation. O.D.W. J'entends bien toutes ces demandes de réindustrialisation mais quelles seront les réactions quand les projets se concrétiseront ? Le phénomène Nimby ( Not in my back yard) est puissant. En Wallonie, il faut se battre chaque fois qu'on veut implanter une nouvelle entreprise. Je fais le parallèle avec l'énergie : tout le monde veut plus de renouvelables mais... 90% des projets éoliens font l'objet de recours citoyens devant le Conseil d'Etat. La base du développement économique, c'est le territoire. Si l'on veut réindustrialiser, il faut être prêt à accepter plus d'usines sur notre territoire. Réindustrialiser, c'est la volonté affichée depuis le premier Plan Marshall. Pourquoi cela se concrétiserait-il de manière plus substantielle cette fois-ci ? O.D.W. Justement avec l'adoption d'un véritable plan de réindustrialisation, intégrant le soutien à la recherche, un espace aménagé et suffisant, un marché du travail adapté, etc. L'objectif doit être de remonter la part du PIB provenant de l'industrie de 14 à 20% et d'être ainsi dans la moyenne européenne. Nous en avons le potentiel mais il faut ce plan qui marque la volonté politique d'y arriver. Les Plans Marshall successifs, c'était cela, non ? T.B. Il n'y avait pas de structure de support derrière. Il manque une sorte de Bureau du Plan, qui organise l'activité économique en Wallonie avec une stratégie globale. Qui est capable, aujourd'hui, de dire avec précision les activités pour lesquelles nous disposons des compétences et du tissu et que nous pouvons donc relocaliser ? Et à l'inverse de dire " pour cette activité, ça ne sert à rien de rêver " ? Qui est capable d'identifier les chaînons manquants et de dire comment les combler ? Qui dit que tel secteur pourrait se redresser si les entreprises collaboraient ? La cellule de veille stratégique de la Sogepa... T.B. Ils sont quatre dans cette cellule... Je ne dis pas qu'il faut créer quelque chose mais rassembler les connaissances, les expertises présentes notamment dans les outils économiques wallons. Nous allons bientôt démonter les panneaux photovoltaïques de première génération : pourrons-nous les recycler ? Qui ? Où ? Comment ? On n'en sait rien. Pour réindustrialiser, il faut anticiper. Toute une activité domotique ne va-t-elle pas se développer avec le vieillissement de la population ? Des entreprises wallonnes peuvent-elles s'y insérer ? Personne ne le saiten Wallonie. C'est à cela que devrait servir une cellule d'anticipation : réunir les partenaires sociaux et voir avec eux quelles actions prendre pour que les plans d'isolation des bâtiments ou d'investissements dans la domotique génèrent un maximum d'activités localisées. M. de Wasseige, partagez-vous cette vision organisée, planifiée de l'économie ? O.D.W. Peu importe la forme que prend cette cellule ou ce Bureau du Plan mais, oui, nous plaidons depuis des années pour identifier les chaînes de valeur et d'approvisionnement. Sans excès : il faut rester ouverts sur le monde, vouloir tout rapatrier n'aurait pas de sens non plus. Nous préférons une stratégie bien définie à ce saupoudrage auquel le monde politique nous a habitués. Avec les fonds européens (Feder, FSE), avons-nous réalisé des investissements structurants, innovants, générateurs d'emplois ? Non. En revanche, nous avons plein de ronds-points en plus dans le Hainaut ! Les subsides ont été " consommés ", ils n'ont pas été investis. J'espère que pour les fonds européens post-Covid ou pour les futures aides à la recherche, la Wallonie sera plus dans cette logique d'investissement structurant. Et pour cela, il faut un plan, selon vous ? O.D.W. Nous avons toutes les pièces du puzzle, nous en avons même peut-être trop. Mais nous ne parvenons pas à les assembler. Tout le monde s'occupe de tout, tout le monde crée un département de recherche, d'affaires européennes, etc. Résultat : tout se dilue et nous ne tirons pas tout le profit de notre potentiel. Pourquoi ne pas constituer des structures plus matricielles dans l'animation économique et le financement ? Avec certes des contacts locaux mais aussi avec des spécialistes plus verticaux : les biotechs dans telle région, le numérique dans telle autre, etc. Pourquoi vouloir toujours tout répliquer dans chaque sous-région ? Mais parce que, les biotechs, pour reprendre votre exemple, s'implantent autant à Liège qu'à Gosselies ou Mont-Saint-Guibert... O.D.W. Ce n'est pas parce que l'accompagnement serait plus centralisé et spécialisé, que toutes les biotechs devraient s'implanter au même endroit. Aujourd'hui, les entreprises font leur shopping entre les différents invests et incubateurs. Est-ce vraiment optimal ? Ne faudrait-il pas regrouper les forces ? La spécialisation n'empêche par ailleurs pas les croisements entre les secteurs, entre le numérique et les biotechs par exemple. Une concentration des forces économiques wallonnes, est-ce donc cela que vous attendez du plan Get Up Wallonia, que le gouvernement finalise ? O.D.W. Get Up Wallonia, ça ne peut pas être le sparadrap du coronavirus. Pour 95%, ce plan doit simplement reprendre ce qui aurait été fait sans la crise. Il doit être l'outil structurant pour réformer et redéployer la Wallonie. S'il se borne à aligner quelques mesures de relance, alors, nous serons passés à côté de quelque chose. La relance est bien entendu nécessaire. Mais il faut aller beaucoup plus loin pour organiser le triple transition économique, sociale et environnementale. T.B. Je suis très heureux que l'Union wallonne des entreprises soit associée au plan Get Up Wallonia alors que nous, nous n'avons pas été concertés une demi-seconde ! J'ai rappelé pendant près de deux ans à Willy Borsus ( alors ministre-président wallon, Ndlr) que les travailleurs existaient, il ne m'a pas reçu une seule fois. Ça ne s'est pas amélioré avec ce gouvernement-ci. Alors après, entendre parler de l'union des forces vives et de climat social apaisé... Ne pas associer les syndicats à la concertation, c'est une erreur historique. Charles Michel a travaillé de la sorte pendant cinq ans et cela a donné une société belge totalement fracturée. O.DW. Je ne suis pas responsable des invitations du gouvernement wallon. Nous avons sollicité une rencontre pour expliquer nos 35 propositions de relance et nous avons été reçus à l'Elysette. T.B. On vous répond à vous et pas à nous, je note. Quand le Conseil économique et social envoie un avis au gouvernement, nous avons simplement un accusé de réception, pas une invitation. Sur le fond, pour moi, Get Up Wallonia doit venir en complément de la DPR (déclaration de politique générale) qui était très ambitieuse sur différents volets. Il y a des circonstances atténuantes mais cette ambition n'a pas encore pu vraiment être mise en oeuvre. C'est cela qui doit rester la base de travail prioritaire. Pour terminer sur une note positive : quand vous regardez l'économie wallonne en cette rentrée 2020, qu'est-ce qui peut vous inciter à l'optimisme ? T.B. Pour rester dans l'ordre de ce qui me paraît réaliste, j'ai l'impression que des fronts larges peuvent se créer pour avancer sur une série de dossiers. De plus en plus d'économistes évoquent l'étalement ou l'annulation partielle de la dette publique, pour oxygéner l'économie. Là-dessus, ne peut-on pas rassembler patrons, syndicats et économistes pour essayer de faire bouger le monde politique ? Nous pouvons continuer à nous disputer sur les 55 millions que les réductions ONSS sur l'emploi de travailleurs âgés coûtent à la Wallonie : je parlerai d'effets d'aubaine et tu me répondras que c'est indispensable dans certains secteurs. Prenons plutôt un peu de hauteur, sortons de nos bagarres d'arrière-cuisine, et accordons-nous sur des mesures, qui hier semblaient peut-être iconoclastes mais qui pourraient efficacement relancer l'économie. O.D.W. La crise a mis en évidence le fait que la Wallonie était une terre de talents et de solidarité. Les citoyens, les travailleurs, les entreprises se sont mobilisés et ont pris des initiatives. Le potentiel est là et cela peut nous rendre optimistes. Cet optimisme est cependant tempéré par la nécessité d'adopter des mesures d'urgence et des réformes d'avenir. Ne rêvons pas trop de l'apport européen : si la Belgique reçoit 5,7 milliards, la Wallonie aura quelque chose comme 1,5 milliard. C'est 10% de son budget, si on l'étale sur trois ans, cela ne fait plus que 3% par an. C'est mieux que rien mais ça ne va pas changer fondamentalement la donne. Avec ça, qu'est-ce que les entreprises aéronautiques wallonnes pourront opposer aux 17 milliards que la France dégage pour ce seul secteur ? Dans ce contexte, nous devrons tous prendre notre part de l'effort. Cela fera peut-être mal à certains secteurs ou à certaines entreprises. Nous ne demandons pas l'allocation universelle pour les entreprises. Mais que le gouvernement utilise au mieux les moyens pour redynamiser l'économie, au profit de tous.