Il y a quelque chose de distinctif, dans le quartier où je vis, Overvecht à Utrecht. Aux Pays-Bas, on le qualifie par euphémisme de 'krachtwijk' (quartier de force), un quartier socialement faible avec beaucoup d'immigrants, de familles monoparentales et de ménages avec des faibles revenus.
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Il y a quelque chose de distinctif, dans le quartier où je vis, Overvecht à Utrecht. Aux Pays-Bas, on le qualifie par euphémisme de 'krachtwijk' (quartier de force), un quartier socialement faible avec beaucoup d'immigrants, de familles monoparentales et de ménages avec des faibles revenus.La majorité des 34.000 habitants sont capables de bien des choses. Ils viennent souvent de pays où les métiers manuels sont très bien considérés, de la cuisine, du nettoyage et du montage de voitures jusqu'aux coupes de cheveux ou la vente de sandwichs. Pourtant, pas moins d'un cinquième de la population active est au chômage. Sans parler de ceux qui travaillent, mais pas suffisamment, ou seulement de manière temporaire.Le manque de travail ne conduit pas seulement à des revenus trop faibles. Ce qui me frappe, c'est qu'il n'y a quasi pas de communauté économique. Des milliers de petits Overvecht différents vivent en parallèle en se voyant les uns les autres tout au plus 16 secondes par jour dans l'ascenseur du huitième étage pour descendre.Je suis impliqué dans plusieurs projets pour aider les gens à s'investir pour le quartier. Un magasin de seconde main, un projet environnemental, l'assistance aux réfugiés, etc. Ces projets rencontrent un besoin criant. Pas le besoin de celui qui demande de l'aide, mais bien le besoin de personnes volontaires, désireuses d'appartenir à une communauté de travail. Dans un monde où les bureaux d'aide foisonnent, un grand besoin se fait sentir: celui de pouvoir signifier quelque chose pour quelqu'un.C'est un but important de l'économie: habiliter les gens à signifier quelque chose pour l'autre, à échanger du travail. Mais pourquoi cela ne se passe-t-il pas plus souvent ? Pourquoi les gens d'ici font-ils aussi peu d'économie entre eux ? Chaque personne que je connais est capable de faire quelque chose, ne fût-ce que de poser du carrelage. Mais il n'y a quasi pas de relations économiques locales.Dans les relations internationales, on connaît bien la thèse de McDonald's: les pays où McDonald's est implanté ne sont quasiment pas en guerre les uns contre les autres, car le commerce crée un intérêt commun. Mais cela fonctionne aussi au niveau d'un quartier: les personnes qui vendent des sandwichs aux autres prennent soin de leur voisinage. Mais ces sandwichs, on va aujourd'hui les chercher chez McDonald's au centre commercial, où le patron n'a absolument rien à voir avec le quartier. Les personnes qui y travaillent viennent de partout. En bref, il y a trop peu de travail dans le quartier et le travail que l'on y trouve est détaché de la communauté du quartier. C'est bien sûr une histoire familière, qui ne concerne pas seulement Overvecht, mais bien tous les quartiers et communes où l'on rencontre une concentration de personnes incapables d'encore répondre aux exigences de l'économie de la connaissance dynamique et flexible, et où la base économique de la société s'effondre.En temps de croissance économique et d'innovation, le travail devient difficile à payer. Ce constat de l'économiste américain William Baumol date déjà des années soixante. Grâce à l'innovation technique, une équipe de monteurs automobiles produit toujours davantage de voitures par jour. De ce fait, leur salaire augmente. Mais pour l'exécution d'une oeuvre de Beethoven ou pour les soins aux malades, on aura toujours besoin du même nombre de personnes. Cependant, la nécessité de rester compétitif entraînera également une augmentation des salaires de ces personnes, en même temps que ceux des monteurs automobiles, ce qui conduit à ce que leurs services deviennent toujours plus chers.Beaucoup de ces services qui demandent moins d'innovation sont prestés par les pouvoirs publics. C'est une explication à l'augmentation continue de la pression fiscale. Et c'est là que se situe le coeur du problème: la société ne va pas indéfiniment y souscrire. Avec la croissance économique, la pression de toujours davantage déshabiller le secteur public augmentera aussi. Cela s'appelle la maladie de Baumol.Cela intervient aussi dans le secteur privé. Quand le travail devient plus cher, cela stimule l'automatisation. Toujours plus d'entreprises ont en conséquence remplacé la personne préposée au café par un automate. Ce n'est pas nécessairement dramatique, car cette machine à café doit bien aussi être fabriquée, entretenue ou réparée par quelqu'un. Mais cet effet positif n'agit pas entièrement. Spécifiquement dans les secteurs boostés par la technique, une part toujours plus importante du profit se dirige vers les propriétaires des techniques en question, les logiciels et l'acier. En termes économiques: le ratio du capital augmente par rapport au ratio des revenus du travail. Une proportion toujours plus faible des revenus totaux revient aux personnes qui fournissent le travail.Existe-t-il des solutions à la maladie de Baumol ? Pas vraiment. Vous pouvez veiller à ce que les salaires puissent diverger davantage, par la prestation de ces services par des indépendants, ou par l'autorisation du travail au noir. Mais le développement fondamental qu'entraîne la hausse de la productivité est la mise sous pression du travail. L'innovation conduit également à la création de nouveaux emplois, mais pas à tous les niveaux d'éducation.L'impact est pénible à constater dans le quartier où je vis. Il y a une grande demande de personnes voulant travailler avec les personnes âgées, mais il n'y a pas d'argent pour cela. Une importante demande existe pour des personnes qui veulent bien désencombrer le quartier du plastique ou intéressées par le soin à la nature; mais c'est trop cher.Toutefois, la même chose vaut également pour les coiffeurs, les épiciers, les restaurateurs, les professeurs de musique, les travailleurs sociaux, les boulangers, les artistes... tous ces métiers qui sont importants pour l'emploi et pour la vie sociale dans un quartier. Ils disparaissent l'un après l'autre. Ces personnes n'ont qu'à faire autre chose, argumentent des économistes avec optimisme, dans des articles sur la 'destruction créative'. Si vous êtes flexible, vous devez pouvoir le faire. Or, c'est précisément ce dont est incapable une grande partie des 4.260 demandeurs d'emploi d'Overvecht, auxquels s'ajoutent les personnes qui ne cherchent même plus. Pour eux, le chemin à parcourir jusqu'au marché du travail est infranchissable. On pourrait également dire: notre économie de la connaissance dynamique n'en a plus besoin. Ils sont devenus une classe superflue. Pourquoi les embaucheriez-vous si, pour le même argent, vous pouvez acheter un iPad fabriqué en Asie ?L'école professionnelle dans notre quartier est peuplée d'enfants de la classe superflue. Les élèves ont ici un QI entre 60 et 80. "Ils sont incapables d'apprendre dans un livre", explique Katelijn van der Haagen, professeur. "Ils peuvent néanmoins travailler, très bien même, mais ils doivent apprendre comment fonctionner dans la société."Avec l'expression 'classe superflue', je frappe dans le mille, dit Van der Haagen. "Notre gouvernement veut que les élèves obtiennent davantage de diplômes et des diplômes plus élevés. Mais les deux cents élèves d'ici n'atteignent même pas le niveau primaire. Le message est clair: ils sont sans importance.""Où peut-on encore suivre un enseignement pratique ? Avant, avec le compagnonnage, il était possible d'apprendre un métier auprès d'un maître, ou alors dans une école ou dans une entreprise de construction. Même si vous n'étiez pas capable de lire des livres correctement. Mais où cela se passe-t-il encore ?"Il y a de meilleures solutions à inventer. "Beaucoup de gens de métier se trouvent au chômage chez eux, car ils sont soit trop chers soit trop vieux. Le coiffeur turc, le réparateur de vélos syrien. Pourquoi ne construirions-nous pas une grande société d'apprentissage où nous les mettrions en interaction avec ces enfants ? Ensuite, dans cette école, nous veillerions à l'accompagnement. Grâce à cela, nous résoudrions plusieurs problèmes en même temps."Cela coûte de l'argent, certes. Mais payer, nous le ferons de toute façon. Pas seulement en allocations, mais aussi pour financer les nombreux plans d'aide afin de garder unis des quartiers qui se fragmentent du fait qu'il n'y a plus d'interactions économiques entre les gens. Pas seulement à Utrecht, mais partout dans le monde où vivent des personnes devenues tout simplement trop chères pour notre économie, la classe superflue.(IPS)