Le 2 septembre 1859, dans le sud-est de l'Australie, le chercheur d'or C.F. Herbert assista à un spectacle féérique dans le ciel du crépuscule. " J'eus la vision ineffable de lumières de toutes les couleurs imaginables qu'émettaient les cieux méridionaux, a-t-il raconté ensuite. Les rationalistes et les panthéistes y virent la nature dans ce qu'elle avait de plus exquis. Les superstitieux et les fanatiques s'imaginèrent en présence des prémices de l'anéantissement final. "
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Le 2 septembre 1859, dans le sud-est de l'Australie, le chercheur d'or C.F. Herbert assista à un spectacle féérique dans le ciel du crépuscule. " J'eus la vision ineffable de lumières de toutes les couleurs imaginables qu'émettaient les cieux méridionaux, a-t-il raconté ensuite. Les rationalistes et les panthéistes y virent la nature dans ce qu'elle avait de plus exquis. Les superstitieux et les fanatiques s'imaginèrent en présence des prémices de l'anéantissement final. " Ceux qui avaient cru voir un cataclysme dans ces feux d'artifices célestes n'avaient pas tout à fait tort - ils étaient simplement en avance sur leur temps. C.F. Herbert était en effet en présence d'une tempête solaire à laquelle on devait attribuer ultérieurement le nom d'" événement de Carrington ". Elle résultait de la collision de 100 millions de tonnes de particules solaires chargées avec la magnétosphère terrestre, qui est la zone entourant la planète dans laquelle son champ magnétique la protège du vent solaire. Les effets électromagnétiques de l'événement n'ont pas seulement produit des aurores australes (et boréales, visibles jusqu'en Colombie) véritablement spectaculaires. Ils ont généré de puissants courants électriques dans tout matériau conducteur à leur portée. Certains réseaux télégraphiques se sont mis à fonctionner d'eux-mêmes, se passant de batteries pour émettre leurs signaux. Ce phénomène n'avait que peu d'importance 20 ans avant l'invention de l'ampoule électrique. Dans le monde actuel, où tout dépend de l'électricité, une éjection de masse coronale (EMC) de l'ampleur de l'événement Carrington pourrait entraîner toutes sortes de catastrophes. Des courants induits mettraient hors d'usage les réseaux électriques. Les satellites verraient leurs circuits griller ou tomberaient vers la Terre sous l'effet de l'expansion de la haute atmosphère induite par l'orage magnétique. La gravité des dégâts provoqués par une EMC d'envergure exceptionnelle est matière à controverse. Certains pensent qu'un très gros orage magnétique produirait des blackouts dans diverses régions, comme au Québec en 1989 sous les effets d'une tempête modérée. D'autres prédisent pratiquement la fin du monde. Mais tous s'accordent pour dire qu'on en aura un jour le coeur net. Les spécialistes du soleil estiment à environ une chance sur 10 la probabilité d'une tempête magnétique de type Carrington pour les 10 années à venir. Ce n'est qu'une question de temps. Les orages magnétiques appartiennent au petit groupe des événements susceptibles d'avoir des conséquences catastrophiques dont on a gardé des traces historiques et géologiques. Dans ce groupe figurent aussi les pandémies et des éruptions volcaniques géantes. A voir les différents pays du monde gesticuler actuellement sous l'emprise de l'un de ces types de catastrophes connus (le coronavirus, bien sûr), on est en droit de s'interroger sur la manière dont ils se comporteraient en présence des autres. La technologie joue un rôle crucial au niveau des dangers engendrés par de tels événements. Elle peut apporter un répit, à la manière d'un vaccin dans le cadre d'une pandémie. Mais elle peut aussi accroître notre vulnérabilité, comme le font les réseaux électriques en présence d'un orage magnétique. Et elle peut elle-même susciter de nouveaux dangers. Les plus actuels concernent les moteurs à explosion et l'arme nucléaire : réchauffement climatique catastrophique et guerres susceptibles d'anéantir toute vie sur Terre. Il est en effet vraisemblable que des catastrophes liées à la technologie nous attendent dans un futur plus ou moins proche - et qu'elles soient les plus graves de toutes, mettant en péril l'espèce humaine. Dans un récent ouvrage intitulé The Precipice, le philosophe australien Toby Ord, du Future of Humanity Institute de l'université d'Oxford, définit un " risque existentiel " comme " susceptible d'anéantir le potentiel à long terme de l'humanité ". Outre une guerre atomique et un effondrement climatique, certaines catastrophes naturelles correspondent, selon lui, à une telle définition. Un choc tel que celui produit par la collision avec la Terre de l'astéroïde de 10 km de diamètre qui a fait disparaître les dinosaures il y a 66 millions d'années, par exemple. Ou une grosse dose de rayons gamma envoyée par une " hypernova " voisine. Une " super-éruption " volcanique comme celle qui s'est produite dans la région du Yellowstone il y a 630.000 ans, recouvrant de cendres la moitié du territoire des actuels Etats-Unis, n'entraînerait sans doute pas l'extinction de la race humaine. Mais elle pourrait tout à fait mettre fin à notre civilisation. Heureusement, de tels événements sont très rares. L'histoire de nos civilisations le prouve. Aux yeux de Toby Ord, plus brûlant encore est par contre le risque lié aux technologies futures. Notamment les armes biologiques de pointe qui, contrairement aux produits opportunistes de la sélection naturelle, visent à causer le plus de dommages possible. Ou les intelligences artificielles qui, intentionnellement ou non, modifieront notre monde de manière fondamentalement hostile aux intérêts de leurs créateurs. De tels risques sont évidemment impossibles à évaluer. Mais selon Toby Ord, bien fou serait celui qui n'en ferait aucun cas. Ou qui refuserait d'estimer à " au moins une chance sur 1.000 " la probabilité d'éradication de l'humanité ou de limitation permanente de son potentiel par une IA ayant pris le mors aux dents. Dans son ouvrage, eu égard à tous les risques qu'il signale, le philosophe estime que la probabilité que cette humanité se fasse voler son avenir au cours des 100 prochaines années est de une sur six. Le lancer d'un seul dé. Une balle dans le barillet d'un revolver. Toby Ord fait partie d'un mouvement qui prend au sérieux ce genre de supputations en partie parce que, de son point de vue, les enjeux sont astronomiques. Les universitaires se préoccupant de risque existentiel adhèrent souvent à un utilitarisme qui fait abstraction de la temporalité. Ils considèrent en effet le " potentiel à long terme de l'humanité " comme dépassant de très loin les petites vies des milliards d'humains occupant actuellement la planète. Ils embrassent plutôt les billions de billions d'êtres de valeur égale vivant sur d'innombrables millénaires à venir. De telles considérations font dès lors peu de cas des risques qui ne sont que catastrophiques, et non pas existentiels. Qu'est-ce qui distingue les uns des autres ? En général, les premiers relèvent davantage des calculs liés à la pratique politique et à l'exercice du pouvoir. Prenons le risque d'une frappe nucléaire. En novembre 2001, Dick Cheney, alors vice-président des Etats-Unis, indiquait que son pays avait besoin de nouveaux outils pour faire face à des événements à " faible probabilité et incidence élevée ". " S'il y a 1 % de risques que les scientifiques pakistanais aident al-Qaida à construire ou à mettre au point une arme atomique, déclarait-il, nous devons agir comme s'il s'agissait d'un risque avéré. " Conséquences de cette décision : de nouvelles guerres, la création de nouvelles agences fédérales tel que le département de la Sécurité intérieure (Homeland Security), et l'institution de nouvelles compétences d'exécution, y compris la surveillance hors cadre juridique. Si chaque risque présentant une probabilité de 1 % devait être pris en compte avec une telle détermination, le monde serait très différent - et pas nécessairement pour le meilleur... Mais il est frappant de voir à quel point des risques de magnitude parfois égale peuvent être traités avec mépris. Comme le rappelle pourtant Rumtin Sepasspour, du Centre for the Study of Existential Risk de l'université de Cambridge : " Les Etats doivent considérer la sécurité comme une seule catégorie de risque ". Les événements de Carrington en sont un bon exemple. Les conséquences les plus dramatiques d'une ECM de très grande ampleur concerneraient sans doute les transformateurs des réseaux d'électricité - d'énormes appareils spécialisés qui convertissent les tensions entre les lignes de transport et le réseau de distribution, lequel amène l'électricité en basse tension aux habitations, aux entreprises et aux hôpitaux. Des courants induits suffisamment puissants pourraient les rendre inutilisables. D'une manière générale, il faut entre six et 12 mois pour fabriquer un nouveau transformateur, et seuls certains pays disposent de l'infrastructure industrielle nécessaire. En conséquence, les pannes de réseau pourraient durer longtemps. " Si vous perdez simultanément la capacité de pomper l'eau, de pomper les combustibles, de communiquer et de surveiller le ciel, vous vous retrouvez bien vite en territoire inconnu ", assure Dan Baker, directeur du Laboratory for Atmospheric and Space Physics de l'université du Colorado. Constituer des réserves de transformateurs pourrait atténuer de tels problèmes. Mais les gros transformateurs ne sont pas des produits de grande consommation. " Il n'existe pas de gros entrepôt prêt à en expédier à la demande ", plaisante Dan Baker. Des infrastructures locales redondantes (génératrices de secours, etc.) auraient également leur utilité. Mais comme s'interroge Dan Baker, qui investit suffisamment dans ce domaine ? D'une manière générale, les scientifiques et spécialistes qui se préoccupent de ce genre de choses trouvent que les exploitants des réseaux ne sont pas aussi préparés qu'ils devraient l'être à faire face à un événement de type Carrington. A l'inverse, certains considèrent que les choses vont dans le bon sens. William Murtagh, du Space Weather Prediction Centre de Boulder, au Colorado, indique par exemple que les politiques américaines en matière de météorologie spatiale ont progressé au point que des projets de loi sont actuellement en cours d'examen au Congrès, et qu'on exige désormais des exploitants de réseaux qu'ils certifient que leurs systèmes peuvent résister à des surtensions bien définies. Les Etats-Unis, en tout cas, semblent s'être dotés d'un solide plan d'action : le National Space Weather Strategy and Action Plan, publié en mars 2019. Et ils disposent de systèmes d'alerte anticipée. La National Oceanographic and Atmospheric Administration qui gère le centre de météorologie spatiale de Boulder exploite également un satellite appelé DSCOVR. Cet appareil n'est pas en orbite autour de la Terre, mais autour d'un point situé sur une ligne reliant la Terre au Soleil - à environ 1,5 million de kilomètres de la Terre, là où s'annulent les champs gravitationnels des deux corps célestes. Destiné principalement à observer la Terre à la lumière éternelle du Soleil, DSCOVR mesure par ailleurs le flux de particules chargées qui émane de ce dernier. En cas de tempête solaire, le satellite avertira ses opérateurs de Boulder entre 15 minutes et une heure avant que le gros des particules n'entre en collision avec la magnétosphère, selon leur vitesse... Par contre, pratiquement rien n'a été prévu, où que ce soit dans le monde, pour faire face à une éruption volcanique suffisamment puissante pour refroidir et assécher le climat à l'échelle de la planète. Le fait s'est pourtant déjà produit avec le volcan indonésien Tambora en 1815, considéré comme la deuxième éruption la plus violente de notre histoire. En laissant un résidu spécifique dans les glaciers et banquises, les aérosols sulfatés stratosphériques à l'origine d'un tel refroidissement indiquent certes la fréquence de ces éruptions. Mais on ne dispose d'aucun modèle pouvant prédire la prochaine. Une surveillance stricte des volcans mondiaux, y compris ceux apparemment en sommeil, peut pourtant permettre de déterminer si certains sont sur le point de se déchaîner. Là aussi, les satellites ont un grand rôle à jouer. Une technique appelée interférométrie radar permet de détecter dès le début toute déformation d'une montagne sous la pression du magma s'accumulant en dessous et à l'intérieur. Des scientifiques de l'université de Bristol exploitent de telles données relatives à des éruptions passées pour former des systèmes à apprentissage automatique à la détection d'éruptions à venir. Les éruptions de très grande ampleur devraient être assez faciles à prévoir. Mais il est difficile de définir leur ampleur exacte, et donc les conséquences à en attendre. Sont également en cours, des projets de détection d'astéroïdes pouvant présenter un danger. Cela dit, ici, la menace n'est plus ce qu'elle était. Quand, dans les années 1980, on a commencé à craindre les impacts d'astéroïdes, on s'intéressait à des corps moins gros que celui qui a exterminé les dinosaures (trop rare pour qu'on s'en soucie) mais largement assez pour perturber le climat à la manière d'une très grande éruption volcanique, et donc capables de provoquer des dégâts à l'échelle mondiale plutôt que de " simplement " anéantir une zone quelconque et probablement inhabitée de la planète. Les modélisations de la population d'objets géocroiseurs suggéraient qu'il pouvait s'en trouver un millier assez gros pour déclencher une telle catastrophe, et qu'on en avait seulement localisé une centaine. Des observations ultérieures ont permis de mettre la main sur la majorité des autres, tous étant actuellement à bonne distance de la Terre. Le risque posé par les gros astéroïdes ayant diminué, on s'est intéressé de plus près au repérage de leurs homologues plus petits - et aux moyens de les dévier dans leur course. L'année prochaine, les Etats-Unis lanceront par exemple la mission Dart (" Double Asteroid Redirection Test ") visant à dévier un petit astéroïde en orbite autour d'un plus gros, un premier pas vers la constitution d'une " défense planétaire ". C'est une idée passionnante, spectaculaire. Mais si l'objectif était de financer efficacement des moyens de réduire le nombre des morts provoquées par de futures catastrophes, on pourrait trouver qu'il ne s'agit pas là du meilleur usage possible de 300 millions de dollars. Investir dans des systèmes d'alerte avancée dans le domaine des pandémies semblerait nettement plus utile. On peut imaginer des systèmes d'alerte avancée plus efficaces visant les pandémies, les tempêtes solaires et les éruptions volcaniques, et des plans bien étudiés qui exploiteraient ces connaissances pour réduire le danger. Mais quid des autres risques de premier plan ? Les risques anthropiques (liés à une activité humaine) connus sont déjà bien pris en charge. Certes, divers aspects du changement climatique pourraient et devraient être mieux étudiés (sources de méthane, changements de l'humidité des sols, etc.), mais on ne peut pas dire que la question soit systématiquement négligée. C'est également vrai avec le nucléaire. Par nature, les détenteurs d'armement atomique consacrent beaucoup de temps à la surveillance des capacités et intentions de leurs homologues. Et si certains tentent de mettre au point ce type d'armes dans la clandestinité, une institution comme l'Organisation du traité d'interdiction complète des essais nucléaires possède à sa disposition un réseau remarquablement pointu de postes de surveillance grâce auxquels une explosion nucléaire de quelque taille que ce soit ne saurait passer inaperçue. Des dangers encore inexistants mais susceptibles d'apparaître bientôt posent toutefois un problème plus épineux. La plupart des spécialistes semble d'avis qu'un jour, les IA seront capables de faire concurrence aux humains. Mais ils ne s'accordent pas sur le moment où cela pourrait se produire. Si les avis divergent, cela ne veut pas dire qu'une telle menace n'est pas vraisemblable. Cela indique simplement que personne ne sait vraiment la définir En tant que discipline et en tant que danger éventuel, l'IA a la bonne grâce d'être née dans une culture universitaire ouverte - c'est également vrai avec la biologie de synthèse, autre source éventuelle de risques liés au développement non contrôlé d'armes biologiques. Leurs spécialistes ne donnent donc pas volontiers dans le secret. Cela permet d'envisager, au minimum, de surveiller ces deux disciplines. Il ne sera jamais simple de faire en sorte que de tels risques soient pris au sérieux. Cela va dans une certaine mesure à l'encontre de la nature humaine. Les êtres humains ont tendance à penser que le futur sera comme le passé - ils se préparent à des situations dont ils ont déjà l'expérience. William Murtagh indique que les exploitants de réseaux électriques situés sous des latitudes élevées prennent les tempêtes solaires plus au sérieux que les autres du fait de ce qu'ils ont connu - par exemple l'orage magnétique qui a frappé au Québec en 1989. D'une manière générale, les pays durement atteints par le Sras ont mieux résisté au Covid-19 que ceux qui n'avaient pas eu affaire à la pandémie précédente. Or, quand une catastrophe vraiment inédite se produira, personne ne pourra s'appuyer sur son expérience...