Pendant des années, vous avez entendu ce discours de l'argent qui " dort " sur les livrets d'épargne. Découvrez maintenant, celui de l'argent qui manque pour garantir une épargne suffisante. En 15 ans, le taux d'épargne des Wallons a en effet quasiment été divisé par deux et il affiche désormais un différentiel de 4 à 5 points avec le niveau moyen de la zone euro. La Flandre se situe, elle, un peu au-dessus de la moyenne européenne.
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Pendant des années, vous avez entendu ce discours de l'argent qui " dort " sur les livrets d'épargne. Découvrez maintenant, celui de l'argent qui manque pour garantir une épargne suffisante. En 15 ans, le taux d'épargne des Wallons a en effet quasiment été divisé par deux et il affiche désormais un différentiel de 4 à 5 points avec le niveau moyen de la zone euro. La Flandre se situe, elle, un peu au-dessus de la moyenne européenne. Cette évolution a été pointée par l'Institut wallon de l'évaluation, de la prospective et de la statistique (Iweps) dans son rapport annuel sur l'économie régionale. Elle s'explique assez simplement par le niveau des revenus, qui, sur les 20 dernières années, a connu une croissance plus faible en Wallonie qu'ailleurs. " Cela tient d'une part à la part d'emplois peu qualifiés et demandeurs d'emploi, précise Frédéric Caruso, économiste à l'Iweps. Mais aussi à la composition des revenus. Le revenu wallon est davantage composé de salaires et de revenus de remplacement, c'est-à-dire des revenus qui sont les plus consommés. A l'inverse, les revenus de la propriété sont, eux, plus affectés à l'épargne. " Et ces revenus de la propriété ont chuté plus lourdement en Wallonie que dans le reste du pays et de la zone euro au cours de la dernière décennie. Les prévisions de l'Iweps indiquent toutefois un redressement de la part des revenus de la propriété dans le portefeuille des Wallons au cours de l'exercice 2017. Et, nous le verrons, d'autres éléments incitent aussi à l'optimisme pour les prochaines années. Cette faiblesse de l'épargne constitue-t-elle un handicap pour l'économie régionale ? Freine-t-elle par exemple le financement des entreprises ? " Non, les marchés financiers ne connaissent pas de frontières en Europe et certainement pas de frontières linguistiques, répond Philippe Ledent, senior economist chez ING et chargé de cours à l'UCL. Le taux d'épargne dans une région donnée n'intervient pas du tout dans les décisions d'octroi de crédit aux entreprises. " Si handicap il y a malgré tout, il se situe peut-être en amont du crédit bancaire, quand le candidat-entrepreneur fait le tour de la famille et des amis pour monter sa start-up. Plus le taux d'épargne sera faible, moins il aura alors de chance de réunir les fonds suffisants. Mais, convenons-en, nous parlons là de situations à l'impact économique global quand même très limité. Le financement des entreprises ou des investissements résidentiels n'est pas l'unique rôle de l'épargne. Celle-ci est également un amortisseur efficace en cas de choc économique. On le voit de manière limpide avec le graphique sur l'évolution du taux d'épargne : à l'exception des Pays-Bas, les ménages européens ont puisé dans leur épargne en 2010 afin de maintenir leur train de vie, en dépit de la crise économique et financière. " Le mouvement est en deux temps, précise Philippe Ledent. En 2008-2009, il y a d'abord eu une forte remontée du taux d'épargne. C'est typiquement de l'épargne de crainte : 'j'ai peur de l'avenir, je tente d'assurer mes arrières'. Ce comportement est évidemment très temporaire. On voit ensuite le lissage de l'épargne et les effets de la crise sur les revenus des ménages. " En Flandre, ces réactions ont porté le taux d'épargne jusqu'à 22 % du revenu disponible en 2009. Depuis lors, il baisse d'année en année. Il s'affichait à 14,6 % fin 2015, pour reprendre les données les plus récentes de la Banque nationale. Sur l'ensemble de la période, la chute est proportionnellement beaucoup plus forte qu'en Wallonie. D'une part, parce que la Wallonie - où la faiblesse des revenus ne date pas d'hier - partait d'un sommet plus modeste (un taux d'épargne de 11,6 % en 2009) et, d'autre part, parce que le recul s'y est rapidement arrêté. En 2010, le taux d'épargne des Wallons est tombé à 8,6 % et, depuis, il reste comme bloqué autour de ce mur des 8 % du revenu disponible consacré à l'épargne. Rappelons ici que ces 8 % constituent une moyenne et que beaucoup de ménages n'ont en réalité aucune capacité d'épargne. Conséquence : il n'y a plus d'amortisseur pour un éventuel nouveau choc économique. S'il devait survenir, cela risquerait d'être vraiment catastrophique pour de nombreuses familles du sud du pays. " Si la Belgique a mieux résisté que d'autres à la crise, c'est notamment parce que les Belges ont pu puiser dans ce matelas d'épargne, reprend Philippe Ledent. Il est sans doute temps de le reconstituer aujourd'hui car la Belgique dans son ensemble - je ne me limite pas à la Wallonie - est maintenant en dessous de la moyenne européenne. " " En soi, un faible taux d'épargne n'est pas inquiétant, estime Frédéric Caruso. Ce qui est inquiétant dans le cas wallon, c'est le caractère structurel de ce niveau d'épargne. L'épargne, ce n'est en fin de compte qu'une consommation différée : plus elle est élevée, mieux on peut assurer sa consommation dans le temps. " Ou, à l'inverse, moins les ménages ont la capacité d'épargner, moins ils auront la possibilité de maintenir un niveau de vie correct à long terme. " En d'autres termes, les 'futurs vieux' wallons auront eu un emploi mais plus la capacité d'épargner, résume Sébastien Brunet, l'administrateur général de l'Iweps. Cela met en danger leurs conditions de vie. " Ce constat renforce l'importance du défi de la soutenabilité des systèmes de pensions car de plus en plus de citoyens n'auront pas d'autres ressources financières sur lesquelles s'appuyer durant leur retraite. Heureusement, les perspectives wallonnes sont plutôt bonnes : création d'emplois, reprise des investissements des entreprises et, surtout, une hausse enfin sensible du revenu net disponible. Après quelques années de statu quo (tantôt juste au-dessus, tantôt juste en dessous de zéro), cette hausse atteindrait 1 % en 2016 et 1,3 % en 2017, selon les tableaux de l'Iweps. Un niveau suffisamment fort pour doper enfin la consommation intérieure. Les dépenses de consommation privée devraient avoir progressé de 1,2 et 1,4 % ces deux dernières années, toujours d'après les perspectives de l'institut régional. " Jusqu'à présent, l'évolution du revenu disponible restait trop lente pour que la consommation joue ce rôle de stimulus de la croissance, observé dans la plupart des pays européens ", constate Frédéric Caruso. Et nous étions alors aux portes d'une spirale infernale : manque de consommation, donc manque de croissance, donc manque de confiance des consommateurs et ainsi de suite. Désormais, la modération salariale (gel des salaires, saut d'index, etc.) s'estompe, le tax shift produit ses effets tant sur l'emploi que sur le pouvoir d'achat, ce qui laisse effectivement augurer des lendemains un peu moins difficiles. Ces éléments peuvent asseoir un certain optimisme. Mais un coup d'oeil dans le rétroviseur nous retient de tirer des conclusions trop hâtives. Car, tant pour l'évolution de l'emploi que pour celle du revenu par habitant, la Wallonie n'avait pas à s'alarmer plus que d'autres. C'est la région du pays où le volume d'heures de travail a le plus progressé depuis 2003 nous indique une récente publication de l'Institut des comptes nationaux ; et c'est également celle où le revenu disponible par habitant a le mieux évolué depuis le déclenchement de la crise de 2008 : + 4 % pour + 3,8 % en Flandre (qui partait toutefois d'un niveau nettement plus élevé) et... - 2,6 % pour Bruxelles. " Pour un économiste, il est quand même interpellant de constater qu'une reprise aussi intense en emploi que celle que nous voyons maintenant n'empêche pas la consommation de rester à la traîne, concède Philippe Ledent. Les années 2017-2018 seront peut-être des années charnières à cet égard pour nous relancer dans une autre dynamique. " Qu'est-ce qui pourrait expliquer cette consommation atone des dernières années ? La piste la plus logique serait celle d'un manque de confiance des ménages. Les indicateurs sont plutôt positifs mais ils mesurent avant tout la confiance à court terme. A long terme en revanche, les incessantes discussions sur les pensions et le coût du vieillissement créent - paradoxalement car l'objectif des réformes est bien de garantir la soutenabilité financière - un nuage d'incertitudes qui peut inciter les personnes à " lisser leur consommation dans le temps ", estime Philippe Ledent. Une autre piste d'explication repose sur les mutations du marché de l'emploi : l'explosion des contrats intérimaires ou à durée déterminée, ainsi que le recours aux prestations en tant qu'indépendant, réduit la stabilité de l'emploi. Et que fait le citoyen prévoyant face à cette instabilité ? Il modère sa consommation pour avoir de quoi traverser les périodes plus difficiles. Notons à cet égard que si le volume d'emploi a mieux progressé en Wallonie qu'en Flandre, c'est grâce à l'emploi indépendant. Le phénomène est encore plus marqué à Bruxelles, d'après les chiffres 2003-2015 de l'ICN. Attention : on ne dit pas que l'indépendant est un statut précaire, on dit juste que c'est a priori moins stable qu'un contrat salarié à durée indéterminée. Un troisième élément joue dans l'appréciation d'ensemble de la situation wallonne : la diversité des situations territoriales. Les poches de forte pauvreté qui subsistent toujours en Hainaut entretiennent une image plus large d'incertitude économique et incitent dès lors une partie des acteurs à la prudence. Philippe Ledent ajoute à ce contexte économico-psychologique un aspect plus financier : " le retour du boomerang des taux bas ". " Cela devrait a priori doper la consommation, explique-t-il. Mais, généralement, le Belge thésaurise plutôt qu'il ne dépense les revenus de son épargne. Avec les rendements très bas actuels, il est tenté d'épargner un peu plus pour compenser. "