Mais le mensonge a pris d'autres proportions : nous sommes entrés dans l'ère de la réalité alternative, dans laquelle on substitue la vérité par une pâle copie plus ou moins vraisemblable en jurant dur comme fer que ce réel de carton-pâte est aussi solide que l'autre.
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Mais le mensonge a pris d'autres proportions : nous sommes entrés dans l'ère de la réalité alternative, dans laquelle on substitue la vérité par une pâle copie plus ou moins vraisemblable en jurant dur comme fer que ce réel de carton-pâte est aussi solide que l'autre. Prenez les deux accords européens qualifiés d'historiques qui ont été conclus ces derniers jours. L'un sur la dette grecque, l'autre, entre la France et l'Allemagne, sur la création d'un budget européen. La Grèce serait sortie de crise et pourrait enfin se financer entièrement auprès des marchés. La France et l'Allemagne auraient remis la zone euro sur les rails en créant ce budget commun qui doit, à partir de 2021, souder les divers membres de l'Union monétaire. Mais qu'y a-t-il réellement derrière ces jolies bannières ? Certes, il y a un élément historique indubitable : le premier ministre grec Alexis Tsipras a pour la première fois arboré une cravate (il avait juré d'en porter une lorsque la Grèce sortirait du programme d'assistance mis en place par l'Union européenne et le FMI). Mais pour le reste.... A l'analyse, en effet, l'accord grec n'est qu'une station de plus dans le chemin de croix imposé au pays depuis huit ans. Le dernier paquet d'aides se terminait en août et, puisqu'aucun membre de l'Eurogroupe n'était prêt à gommer ses créances athéniennes, il fallait repousser les échéances de quelques années afin d'ouvrir une fenêtre pour un refinancement par les marchés. On a donc allongé de 10 ans supplémentaires la durée d'une partie de la dette grecque sur laquelle une grande partie des intérêts ne seront payables qu'après 2032. Bref, on a conclu un accord qui rend les finances publiques supportables quelques années, permettant aux agence de rating de relever leurs notes sur la dette grecque afin d'inviter les investisseurs privés à en acheter. Mais la patronne du FMI Christine Lagarde n'a pas caché son scepticisme sur la soutenabilité à long terme de cette ardoise. Elle n'est pas la seule : on continue à demander aux Grecs un effort gigantesque qu'aucun autre pays dans l'histoire n'a pu réaliser : 3,5 % de surplus primaire chaque année jusqu'en 2022 et 2,2 % jusqu'en 2060. Ce n'est pas la première fois que, pour éviter de devoir parler de véritables transferts et d'abandon de créances, les membres de l'Eurogroupe se cachent derrière des projections surréalistes. En novembre 2012, ils avaient publié un communiqué hallucinant dans lequel ils soulignaient le caractère " crédible et soutenable " des mesures demandées à la Grèce en assurant que le pays allait voir son ratio d'endettement passer de 175 à 110 % du PIB en 2022. Le mensonge saute aux yeux aujourd'hui, où l'on constate qu'en raison de ces mesures d'austérité non tempérées, le PIB grec a chuté de 22 %, que le taux de chômage, malgré l'exil de plusieurs centaines de milliers de jeunes, dépasse toujours les 20 % et que le ratio d'endettement des pouvoirs publics reste figé au niveau insupportable de 180 % du PIB. Quant à l'accord franco-allemand sur le budget, il ne comporte ni montant, ni source de financement, ni certitude politique puisque le gouvernement Merkel peut plonger d'un jour à l'autre sur la crise migratoire. Et de toute façon, un tel accord nécessite un nouveau traité. Finalement, tout cela ne dépasse pas le stade de la déclaration d'intention. L'Europe, depuis trop longtemps, se paie de mots. Et cela ne la rend pas plus riche.