Les meilleurs ennemis du monde. Pendant une bonne dizaine d'années, le PS et la N-VA ont pu s'amuser à ce jeu de rôle, à se diaboliser mutuellement et à s'ériger en rempart de leur propre communauté. Bart De Wever, nous l'avons découvert lors de la campagne de 2007. Sur ses affiches électorales, il tenait en main un panneau de circulation invitant à faire attention à... un noeud papillon. Le ton était donné. En 2014, Paul Magnette avait fait du rapport à la N-VA un enjeu de la campagne. Il avait réussi le tour de force de pousser tous ses homologues francophones à refuser le principe d'une alliance avec les nationalistes... tout en se gardant bien d'être lui-même aussi explicite. Après le scrutin, Charles Michel, alors président du MR, avait fait demi-tour pour lancer la coalition suédoise. Ce demi-tour n'a jamais été avalé par une partie de l'électorat francophone et cela pèse sur les positionnements actuels des uns et des autres.
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Les meilleurs ennemis du monde. Pendant une bonne dizaine d'années, le PS et la N-VA ont pu s'amuser à ce jeu de rôle, à se diaboliser mutuellement et à s'ériger en rempart de leur propre communauté. Bart De Wever, nous l'avons découvert lors de la campagne de 2007. Sur ses affiches électorales, il tenait en main un panneau de circulation invitant à faire attention à... un noeud papillon. Le ton était donné. En 2014, Paul Magnette avait fait du rapport à la N-VA un enjeu de la campagne. Il avait réussi le tour de force de pousser tous ses homologues francophones à refuser le principe d'une alliance avec les nationalistes... tout en se gardant bien d'être lui-même aussi explicite. Après le scrutin, Charles Michel, alors président du MR, avait fait demi-tour pour lancer la coalition suédoise. Ce demi-tour n'a jamais été avalé par une partie de l'électorat francophone et cela pèse sur les positionnements actuels des uns et des autres. Aujourd'hui, le PS pourrait-il aussi faire demi-tour et négocier avec la N-VA ? Son président a clairement rejeté l'hypothèse (" négocier avec des nationalistes avec lesquels nous n'avons rien à voir, cela devient un vrai supplice", a-t-il déclaré) mais cela n'empêche pas de nombreuses voix de s'élever pour inviter les deux plus grands partis du pays à " prendre leurs responsabilités " et à rechercher un compromis. C'est clairement la tonalité qui ressort des commentaires de dirigeants d'entreprise recueillis par Trends et Trends-Tendances. " Je connais l'élasticité des partis, analyse Philippe Destatte, directeur général de l'Institut Destrée. Bien des choses impensables en campagne finissent par se débloquer par la suite. En 1988, à la sortie des gouvernements Martens-Gol, le PS ne voulait absolument plus de Wilfried Martens. Il est pourtant devenu Premier ministre d'un gouvernement avec les socialistes. " Mais ce qui était possible en 1988 ne l'est peut-être plus 32 ans plus tard. " A l'époque, les familles social-chrétiennes et socialistes représentaient ensemble 65% du Parlement, rappelle le politologue Pascal Delwit (ULB). Aujourd'hui, il n'y a plus de grandes familles politiques, le PS sort du plus mauvais score de son histoire et la N-VA est retombée à 26%. " L'émiettement électoral a affaibli les partis, ils n'ont plus la force suffisante pour assumer d'importants compromis. D'autant qu'ils ont des éléments plus radicaux dans leur dos, ce qui n'était pas le cas précédemment, pour le PS du moins. En outre, la place du parti nationaliste flamand sur l'échiquier politique a considérablement changé. En 1988, la Volksunie était un relativement petit parti, qui pouvait faire l'appoint en échange d'avancées institutionnelles. Aujourd'hui, la N-VA est ultra-dominante au nord du pays. Bien qu'étant en recul, elle totalise autant de sièges au Parlement fédéral que l'Open Vld et le CD&V réunis. Cela bouscule les postures de négociation de tous les partis. Hier, la VU regroupait des mandataires de droite et de gauche. Ce n'est pas le cas de la N-VA, résolument ancrée dans le camp conservateur. " Il y a eu des leaders CD&V au profil flamand très marqué, précise Philippe Destatte. Mais il n'y a jamais eu de suspicion de xénophobie de leur part. Sur ce terrain, la N-VA suscite un peu de gêne et je le comprends très bien. " Depuis le 26 mai, les équipes du PS et de la N-VA se sont régulièrement croisées auprès des informateurs royaux. Pour rien ou, en tout cas, pas grand-chose. Bart De Wever a pourtant assuré être prêt à faire des compromis mais, du côté francophone, personne ne lui fait ouvertement confiance sur ce plan. A tort, selon le politologue Carl Devos (UGent). " Il est beaucoup plus difficile pour eux d'être dans l'opposition, où ils seront non seulement éclipsés, mais aussi associés au Vlaams Belang, confiait-il récemment à l'hebdomadaire Knack. Dans ce scénario, la N-VA risque de se radicaliser. De Wever est un frein à cette évolution d'une certaine aile de son parti. " " Objectivement, c'est compliqué pour les partis, reprend Pascal Delwit. Je vois bien ces appels du monde patronal, surtout en Flandre, à associer le PS et la N-VA sur un agenda quand même très ferré sur les préoccupations patronales. C'est difficile à envisager pour des socialistes francophones. Les partis ont été en campagne sur des programmes très différents, il y a un aspect très moralisant à vouloir maintenant qu'ils s'entendent en dépit de leurs programmes. " Ce à quoi Philippe Destatte rétorque, avec une pincée de provocation, que " les programmes électoraux n'ont jamais été la base des accords de gouvernement ". " Il faut apporter des réponses concrètes aux enjeux budgétaires, climatiques et sociaux, dit-il. C'est là-dessus qu'il faut négocier. " La difficulté, et le directeur de l'Institut Destrée en convient, c'est que le monde politique belge n'a pas quitté l'ambiance électorale au soir du 26 mai. Dès l'annonce des résultats, l'hypothèse d'un retour aux urnes a été évoquée. Ce serait une situation inédite : la Belgique a connu des chutes de gouvernement et des élections anticipées mais, jamais, un retour aux urnes sans avoir réussi à former un gouvernement, ne serait-ce que pour quelques mois. " Ce n'est pas ce que je souhaite ou ce que j'anticipe, précise Pascal Delwit. Mais je ne vois pas en quoi ce serait scandaleux. Ça se passe ailleurs en Espagne, en Israël. Parfois, même sans que les résultats ne changent beaucoup, le seul fait de retourner aux urnes installe une nouvelle dynamique. " Si les partis devaient opter pour cette option, nous les invitons à lire d'abord la contribution de Pierre Rion à notre dossier, histoire d'aider les citoyens à re-voter en connaissance de cause...Dette publique astronomique, niveau d'investissement au plus bas, révolution numérique, changement de la pyramide des âges, immigration : les défis ne manquent pas. Pour les relever, il nous faut de vrais leaders ", lance Ronnie Leten, président d'Ericsson et Epiroc, ex-CEO d'Atlas Copco " Il n'y a pas de temps à perdre. Nos leaders partent skier alors que le pays est en crise. Nos hommes politiques portent une énorme responsabilité. Au lieu de collaborer, ils s'observent mutuellement. Si le service achat reporte la faute sur la production et inversement, la concurrence rit sous cape. C'est vrai pour le pays également. Pour maintenir notre niveau de prospérité, nous devons tous nous retrousser les manches. Que chacun balaie devant sa porte et la rue n'en sera que plus propre. " Pour Ronnie Leten, de nouvelles élections " seraient une pure perte de temps ". " Je ne pense pas qu'une société puisse créer de la prospérité à long terme si une grande partie de la population coûte plus qu'elle ne rapporte ", avance l'ancien patron d'Atlas Copco à propos du programme du PS. " Certaines personnes sont de santé plus fragile que d'autres et peuvent recourir au système social dont nous pouvons être fiers. Mais le contrôle social quant au pourquoi d'une non-participation active à la société et donc d'une non-contribution devrait être beaucoup plus strict. Il faut tout faire pour remettre ces personnes au travail. La Belgique compte un million d'actifs de moins que la Suède, c'est plutôt interpellant, non ? Ce n'est pas normal. La santé des Belges serait-elle à ce point déficiente ? Voilà un problème que nous n'arrivons pas à résoudre. Par ailleurs, le coût salarial est toujours de 14% supérieur à celui de l'Allemagne mais personne n'en parle. " A propos de Paul Magnette : " Je pense que les politiques se préoccupent davantage de tactique et de positionnement dans les négociations gouvernementales que des questions vraiment fondamentales, comme par exemple comment rendre notre société plus prospère. S'ils pensent résoudre le problème en intensifiant encore un peu plus la pression fiscale sans améliorer l'efficacité, cela ne marchera jamais. Autrement dit dans le jargon commercial : on ne peut pas augmenter constamment le prix sans quoi les ventes s'en ressentiront. " Be. L. Qui n'avance pas, recule. La situation actuelle nuit à notre réputation dans le monde, à notre moral et à notre discipline budgétaire, déclare Martine Reynaers de Reynaers Aluminium. Après plusieurs tours de carrousel inutiles, je préconise de nouvelles élections. Même si le résultat du dernier scrutin n'a visiblement pas permis de former une coalition. " Le risque de voir la politique de redressement économique freinée par une possible coalition avec le PS semble inévitable, une fois de plus : " Le PS est encore plus nombriliste que les autres partis. Monsieur Magnette est un démagogue à mes yeux mais j'imagine que les Belges francophones voient certains politiques flamands de la même façon... " Be. L. "La situation est particulièrement inquiétante et tout à fait irresponsable. Si une entreprise faisait preuve de pareille négligence, elle ferait faillite à la moindre crise économique, prévient Wouter Torfs. La SA Belgique compte sur le Roi, son président de conseil d'administration, pour donner au pays une équipe de direction capable d'en assurer la gestion au quotidien. Mais les partis politiques se préoccupent uniquement de leurs propres intérêts, le PS en particulier. Son refus de négocier avec le plus grand parti de Flandre est tout simplement inconcevable. Il met ainsi en péril l'avenir du pays. " " Les trains circulent, les magasins sont ouverts mais des décisions fondamentales doivent être prises de toute urgence en matière de changement climatique, de croissance économique, d'emploi, de fiscalité et surtout de déficit budgétaire. Présenter la facture aux générations futures est tout simplement honteux. Il est grand temps de réfléchir à la structure de l'Etat, à la propension des communautés à coopérer. Nous sommes clairement dans l'impasse, signe que la structure actuelle a atteint ses limites. " " Les entreprises sont impuissantes face à la politique de l'autruche. La pire chose qui puisse arriver dans notre secteur est une forte baisse de confiance des consommateurs due à plusieurs facteurs comme le Brexit, le coronavirus et la situation précaire de quelques entreprises-phares. Le laisser-aller n'est plus de mise. " Pour prendre ces décisions fondamentales, il faut un minimum de consensus de part et d'autre de la frontière linguistique, assure Wouter Torfs. " Je ne crois pas en une coalition Vivaldi sans majorité en Flandre. Je retiens mon souffle jusqu'aux prochaines élections. Une coalition violette-jaune est le seul scénario positif. La N-VA et le PS seront alors bien obligés de mettre de l'eau dans leur vin, ce qui n'a rien d'humiliant. " S.F. "Je ne suis pas inquiet. Si la question était posée par un homme politique, je lui répondrais qu'il ne faut pas surestimer l'impact de la politique sur l'économie régulière, plaisante Peter Vyncke, CEO de l'entreprise énergétique Vyncke, depuis son lieu de vacances en Autriche. La politique a peu ou prou d'influence sur l'économie mais pourvoit l'infrastructure, la sécurité, la réglementation, etc. Ce n'est pas un effet à court terme : ce n'est pas parce qu'il n'y a pas de gouvernement qu'il y a plus d'embouteillages. " Peter Vyncke ne comprend pas les 33 CEO qui ont manifesté leur opposition à de nouvelles élections dans une lettre ouverte la semaine dernière. " Je pense, au contraire, qu'il est urgent d'organiser un nouveau scrutin. Après les élections, le PS pourrait être encore plus puissant et le Vlaams Belang devenir le plus grand parti de Flandre, voire majoritaire avec la N-VA en Flandre. A ce moment-là, rien n'ira plus. Il n'y aura plus qu'à espérer que deux personnes censées comme Bart De Wever et Elio Di Rupo se mettent à table et disent : "La Belgique ne doit pas nécessairement être coupée en deux mais telle qu'elle existe actuellement, cela ne va plus. Que faire ? " Un peu comme lors de la scission de la Tchécoslovaquie, quand les têtes bien pensantes se sont réunies à Brno. Confédéralisme ou séparatisme, le débat est d'ordre sémantique dans l'Europe d'aujourd'hui. Après une dispute, des enfants de 10 ans peuvent se réconcilier en se faisant la bise. C'est plus difficile pour des hommes politiques. " Peter Vyncke compare la disparité de points de vue entre le PS et la N-VA à deux unités de production. " Elles ne se gèrent pas de la même façon. La Flandre et la Wallonie sont deux Régions différentes qui ont d'autres priorités, d'autres défis à relever. Pour y arriver, il faut deux hommes d'Etat compétents. Di Rupo a la carrure nécessaire, ce qui n'est pas le cas du jeune Magnette. La Wallonie ne doit pas craindre l'interruption soudaine des transferts. Selon la nouvelle loi sur le mariage, la durée de la pension alimentaire ne peut être supérieure à celle du mariage. Nous avons été mariés 185 années, donc... Par contre, la Wallonie doit investir cet argent de manière à ce que dans deux ou trois ans, elle n'ait plus besoin de 8 ou 10 milliards mais puisse se contenter de 7. " Toute politique de redressement est impossible avec le PS, selon l'Ouest-Flandrien : " L'impulsion doit venir des Régions. Le CD&V est le seul parti traditionnel qui semble en être conscient. Avec le départ de Gwendolyn Rutten, l'Open Vld a toutes les chances de gagner les élections haut la main. Nous vivons une époque passionnante. Même mes amis belgicistes et royalistes se rendent compte qu'on ne peut pas continuer ainsi. Avec un type comme Magnette, un deal est impossible mais il y a suffisamment de francophones avec qui c'est possible. Le pourcentage d'imbéciles est aussi élevé en Flandre qu'en Wallonie et comme nous sommes plus nombreux, il y a même plus d'imbéciles flamands en chiffre absolu. J'entends Pieter Timmermans de la FEB dire que les entreprises belges souhaitent instamment un nouveau gouvernement. De qui se fait-il le porte-parole ? En tout cas, moi, on ne m'a pas demandé mon avis. L'économie régulière ne souffre pas de l'absence de gouvernement, au contraire. Un gouvernement inexistant a ceci de bon : il ne peut pas prendre de décisions stupides. Je me demande si la Première ministre Sophie Wilmès a bien compris le concept de gouvernement en affaires courantes, elle qui a alloué 1,2 milliard d'euros supplémentaires au budget européen. " L.H. " Je m'inquiète du fait que les politiques ne se préoccupent que de leurs propres intérêts et pas de l'intérêt général. Le pouvoir et l'obtention d'un maximum de voix au prochain scrutin sont les seules choses qui les intéressent, lâche Joris Peumans, CEO du groupe de technologie HR GeneHRations. Sans le dynamisme de leaders responsables, nous perdons de notre combativité économique. Mais vous connaissez la chanson : trop d'emprise des autorités mettent les entreprises et les consommateurs sous pression. Les autorités doivent de toute urgence lâcher du lest et se reconcentrer sur leur principale mission. " Joris Peumans n'est pas tendre vis-à-vis du PS : " Le PS doit la mettre en veilleuse, il a trop de prétention. Il veut offrir des cadeaux sociaux mais ce n'est pas possible. Il faut savoir gouverner sa bouche selon sa bourse. Les Wallons et les Bruxellois doivent tout faire pour rehausser le taux d'emploi. On ne peut pas les sponsoriser indéfiniment. D'un autre côté, si on considère les 150 dernières années... on leur est peut-être redevable. Il a fallu pas mal de temps avant que les paysans ne deviennent des industriels et des spécialistes du service. " " La N-VA et le PS ont du mal à s'entendre. Mais aux yeux des électeurs, la N-VA commence elle aussi à pinailler, ce qui pourrait profiter au VB. Dommage. Les partis autres que le VB et le PTB feraient mieux de renoncer à leur cordon sanitaire. Trop d'électeurs ne sont pas pris au sérieux, ce n'est pas correct. Cela se paiera. Il vaudrait mieux les embarquer dans l'aventure pour qu'ils se rendent compte qu'il n'est pas aussi simple de tenir le gouvernail. " A.M. Selon Luc Betrand (Ackermans & van Haaren), le système électoral est une des raisons du statu quo belge: " Comme dans de nombreux pays, l'électorat est fragmenté et il est très difficile de concrétiser les résultats du scrutin dans la formation d'un gouvernement. C'est encore plus difficile quand l'électorat est réparti sur trois Régions. Je ne comprends pas pourquoi, au niveau fédéral, il n'est possible de voter que pour les représentants politiques 'de sa rue'. De toute évidence, ce système ne donne pas vraiment le choix à l'électeur mais revient à déléguer son choix à la vision des présidents de parti. Nous n'avons pas besoin de 150 parlementaires. La moitié suffirait, des parlementaires élus librement par le peuple. Je suis persuadé que 15 à 20% des voix du sud du pays iraient à des Flamands à la stature d'homme d'Etat. Et inversement. Jean-Luc Dehaene et Charles Michel étaient très populaires de l'autre côté de la frontière linguistique. Cela changerait considérablement la donne. Mais c'est évidemment inacceptable pour les présidents de parti du sud et probablement aussi pour les nationalistes du nord. " Des nouvelles élections seraient-elles souhaitables? " Elles ne résoudront rien, assure Bertrand. Un référendum sur le système électoral serait plus approprié. Tant que les hommes politiques ne peuvent être élus que localement, les problèmes locaux resteront prioritaires et il n'y aura pas de véritables hommes d'Etat. Tant au nord qu'au sud, nous manquons d'une personnalité capable d'intervenir au niveau national. D'où une certaine polarisation. " Luc Bertrand finit sur une note positive: " Les Belges sont talentueux et capables de travailler dur. Il est grand temps que les politiques fassent passer l'intérêt général avant leurs propres intérêts." Be.L. "Cessons de croire qu'en continuant la même chose, nous aboutirons à d'autres résultats. " Pour Yvan Verougstraete, CEO fondateur de Medi-Market et Manager de l'Année, l'enjeu n'est pas de savoir s'il faut discuter avec la N-VA, mais plutôt de repenser notre système électoral. Sans partis nationaux (l'exception est le PTB-PVDA), sans circonscription électorale nationale, sans incitant à se préoccuper des électeurs des autres communautés, le système ne peut qu'aller dans le mur. " Inéluctablement, cela tourne au match de foot où chacun supporte son équipe, dit-il. Un politicien, comme un entrepreneur, doit rendre des comptes à ses clients. Les clients des partis francophones, ce sont les électeurs francophones. Idem du côté flamand. Ils doivent optimiser le bien-être de leurs clients, pas celui de l'équipe d'en face. Comment voulez-vous que cela fonctionne ? Tout conduit institutionnellement au blocage. " Yvan Verougstraete invite donc le monde politique à " reconstruire d'urgence des ponts " entre les communautés - ce qui signifie recréer des partis politiques nationaux ou à tout le moins des circonscriptions nationales - ou à envisager sereinement les modalités d'une séparation. " Un divorce en bonne et due forme, cela peut parfaitement s'envisager de manière intelligente et non passionnée, argue-t-il. Et cela n'empêche pas de réfléchir, dans un second temps, à des collaborations entre les trois ou quatre Régions autonomes qui seraient issues de ce divorce. Et vous verrez, on peut très bien coopérer sans créer des institutions, des parlements, des gouvernements spécifiques. " Existe-t-il vraiment deux ou trois démocraties côte à côte dans notre pays ? Le Manager (francophone) de l'Année ne se prononcera pas de manière ferme. Il convient que le Vlaams Belang doit une partie de son succès à une campagne plutôt sociale, qui a touché les couches populaires. " Les résultats électoraux reflètent sans doute un malaise plus général, un besoin d'une taxation plus juste, une aspiration à une société plus inclusive, estime-t-il. Mais électoralement, ce malaise s'exprime de manière très différente selon les circonscriptions. Vous ne pourrez jamais marier le PS et le Vlaams Belang. " C.D.C. " Je dois dire que le programme socioéconomique de la N-VA me convient assez bien. " Pierre Rion, business angel, président du Conseil du numérique et pionnier de l'oenologie wallonne, se profile sans hésitation sur la droite de l'échiquier politique. " Mais j'ai toujours défendu le travail du socialiste Jean-Claude Marcourt comme ministre wallon de l'Economie et j'ai de fortes convictions écologistes ", ajoute-t-il. Pierre Rion ne va pas jusqu'à souhaiter l'émergence d'un parti de type N-VA au sud du pays, à la fois parce qu'il rejette en bloc le volet séparatiste de son programme (" quoi qu'ils disent, cela reste en tête de leurs statuts ") et parce que " certaines tendances au sein du MR défendent déjà une ligne idéologique assez proche ". " Quand je fais les tests sur les sites des journaux avant les élections, je me retrouve un peu partout sauf aux extrêmes, sourit-il. Je ne suis jamais à plus de 65% en phase avec un parti. " On l'aura compris, Pierre Rion ne rejette pas a priori l'idée d'une négociation avec la N-VA. Il convient cependant que la personnalité de Theo Francken ne facilite pas toujours les choses. " Je l'ai reçu au Cercle de Wallonie, tout comme Jan Jambon, explique-t-il. Ce fut très courtois et sans trop de caricature. Mais parfois, il joue de la provocation et cela fait monter la tension. Notez, Paul Magnette fait la même chose. Or, quand vous l'avez en face à face au Cercle de Wallonie, il est beaucoup moins radical. " Comment rétropédaler aujourd'hui que la machine infernale semble si bien enclenchée ? " Plusieurs personnes talentueuses et expérimentées ont jeté l'éponge, la musculation des deux côtés devient inquiétante, répond Pierre Rion. Pour faciliter la recherche d'un compromis, on pourrait peut-être inviter des experts de la société civile. Ils devraient certes avoir le soutien du Parlement et donc des partis, mais ils pourraient avancer vers la recherche de compromis sans risquer, ensuite, de se le faire reprocher par leur base électorale. " Pour lui, le retour aux urnes n'est pas une solution car cela risquerait de polariser encore plus les choses. " Si c'est l'option, alors, il faut publier tous les débats, toutes les notes de négociation depuis le 26 mai, conclut Pierre Rion. Si on rend ces discussions publiques, le citoyen pourra mieux apprécier la complexité de la situation. Et, peut-être fera-t-il alors le pas que le monde politique n'ose franchir. Mais le citoyen a besoin d'être éclairé pour cela. " C.D.C. "Que veut exactement la N-VA ? Je l'ignore. Mais je pense qu'écarter le premier parti du pays des négociations ne serait pas très démocratique et ne ferait sans doute qu'aggraver le problème. " Salvatore Curaba, fondateur de la société informatique Easi, élue entreprise de l'année en 2019, comprend toutefois les réserves du monde politique francophone à l'égard des mandataires les plus radicaux, et parfois les plus provocateurs, de la N-VA. " Je ne pourrais pas négocier avec quelqu'un qui ne me veut pas du bien, qui ne partage pas mes valeurs humaines, assure-t-il en réponse à la question sur Theo Francken. Mais il faut alors pouvoir accepter les conséquences d'une non-négociation. " Salvatore Curaba trouve le spectacle politique de ces derniers mois particulièrement " désolant ". " Plus personne ne regarde l'intérêt général, les intérêts particuliers de chaque parti ont pris le dessus, dit-il. Je ne sais pas si on peut revenir en arrière après un tel niveau d'escalade. " Il se dit d'autant plus " désolé " que, sur le terrain, il y a moyen de faire fonctionner les choses comme... Easi. L'entreprise se développe en effet tant en Flandre qu'en Wallonie, elle est désormais dirigée par deux CEO, un flamand et un francophone. " Tout se passe très bien car nous n'avons qu'un seul objectif : l'intérêt d'Easi dans son ensemble, résume Salvatore Curaba. Nous parlons des langues différentes, les idéologies des principaux partis ne sont pas les mêmes. OK, et alors ? Je ne veux pas que la Belgique, la Wallonie, la Flandre ou Bruxelles soient pénalisées par cette situation. Je suis un pragmatique, je regarde les solutions. Et si la solution est un approfondissement du fédéralisme, pourquoi pas ? La qualité la plus importante pour un chef d'entreprise comme pour un politicien, c'est le courage. Ne nous contentons pas de demi-pas, osons aller jusqu'au bout de nos raisonnements pour dégager une solution durable pour la Belgique. " C.D.C. OncoDNA est l'un des fleurons du tissu économique émergent en Wallonie. Cette start-up créée par le pharmacien Jean-Pol Detiffe aide les oncologues à choisir le traitement le plus approprié pour leurs patients, grâce au séquençage génétique et à l'analyse des données. " Nous avons une vision mondiale, avec des patients à travers toute la planète, précise Jean-Pol Detiffe. Mais il faut se rendre à l'évidence : pour une société wallonne comme la nôtre, il est plus facile de développer du business en Allemagne, en Espagne ou en France qu'avec des hôpitaux flamands. Des oncologues sont intéressés par notre savoir-faire mais nous voyons bien que certains laboratoires ont de vives réticences rien qu'à l'idée d'envoyer des prélèvements à Charleroi. " Ce constat ne rend pas le patron d'OncoDNA particulièrement optimiste quant à l'avenir du pays. Quand il voit que la France va investir un milliard d'euros pour développer la médecine génomique, il sait que la Belgique ne pourra pas rivaliser. " Avec l'éclatement des compétences, monter un tel projet ambitieux et fédérateur est impensable chez nous ", regrette Jean-Pol Detiffe. Heureusement, il y a encore des investisseurs qui regardent sans trop d'oeillères par-delà les frontières régionales. OncoDNA se réjouit ainsi de la présence dans son capital d'Ackermans & van Haaren et de la SFPI, l'un des derniers acteurs qui " agit avec une vue fédérale pour créer des champions ". Mais cela ne suffit pas. " Les partis nationalistes rassemblent aujourd'hui plus de 40% des voix, analyse Jean-Pol Detiffe. Ils ont des relais dans le monde industriel et la haute administration. Et peu à peu, cela gangrène ce qui reste en commun. Nous sommes actifs dans un domaine très pointu et nous devons bien constater que la plupart des initiatives sont lancées en Flandre. Le fédéral est bloqué et c'est la seule Région qui dispose de marges budgétaires pour compenser. Le pays avance vraiment à deux vitesses. Des décisions fédérales pourraient pourtant défendre la médecine de précision qui permettra, à terme, de réduire le coût des soins de santé. " Ces décisions fédérales, qui pourrait les prendre ? On l'aura compris, Jean-Pol Detiffe ne fonde pas beaucoup d'espoir en la N-VA. " Les fondamentaux d'un parti ne peuvent pas changer radicalement, estime-t-il. On l'a vu avec le gouvernement Michel qui a vécu dans un chantage permanent de la part de ce parti. Pourquoi l'Open Vld et le CD&V n'osent-ils pas se déscotcher ? " Cela dit, ce contexte n'empêche pas OncoDNA de grandir. La firme vient de lever 19 millions d'euros pour financer son expansion internationale et ses développements informatiques. Elle emploie actuellement 50 personnes, essentiellement à Gosselies, et envisage de créer 20 emplois en 2020. Ce développement a été possible, précise-t-il, grâce au soutien du gouvernement wallon au secteur des biotechs. " Le côté positif de tout cela, c'est que cela nous réveille, conclut Jean-Pol Detiffe. Il faut prendre son destin en mains, chacun en est conscient maintenant. " C.D.C. Et la transition écologique dans tout cela ? Laurent Neuville, du bureau A+ Concept (Liège) spécialisé dans la construction durable, se désespère de voir l'inertie politique face aux enjeux climatiques. " Les partis se bloquent les uns les autres sur les questions socioéconomiques, alors que l'urgence, la priorité, devrait être ailleurs, assure-t-il. Si on ramène le chômage à 3% mais que les températures moyennes augmentent de 3°, tout cela n'aura pas servi à grand-chose. Sans un accord sur une politique stricte, avec des moyens budgétaires suffisants et des dispositions contraignantes, nous n'y arriverons pas. " Le fait que le premier parti du pays soit aussi celui qui exprime les plus vives réticences envers les enjeux climatiques ne facilite évidemment pas les choses. " Il faut être nuancé, précise cependant Laurent Neuville. La politique environnementale de la Flandre est plus ambitieuse que ce que nous avons en Wallonie et à Bruxelles. Cela montre quand même que la N-VA (qui préside le gouvernement flamand avec Jan Jambon, Ndlr) a aussi conscience de ces enjeux. " Mais, jusqu'à présent, cette prise de conscience ne se traduit guère au niveau fédéral. " Les compétences ont été saucissonnées et il manque un vrai chef d'orchestre pour mobiliser tout le monde, ajoute le responsable d'A+ Concept, membre de la coalition Kaya, qui fédère près de 200 entreprises actives dans " une économie régénérative ". Nous n'arrivons même pas à dégager un consensus pour mesurer l'impact carbone d'un projet de construction dans la durée. Pendant ce temps, d'autres pays, notamment la France, avancent. " Et ce n'est même pas une question d'argent, ajoute notre interlocuteur en pointant les 280 milliards placés sur les livrets d'épargne et le peu d'importance accordée à la fiscalité verte. " Si nous voulons vraiment réduire nos émissions de gaz à effet de serre et avancer vers une économie décarbonée, c'est un effort de guerre qu'il faut décréter, martèle Laurent Neuville. Cela implique une vision à long terme et du courage politique. " C.D.C. " Des blocages, on en connaît aussi dans le business. Vous croyez qu'on n'est jamais dans une impasse quand on négocie avec les syndicats, avec des fournisseurs ou avec la grande distribution ? " Fabienne Bister, qui a cédé la moutarderie familiale en décembre dernier et se reconvertit depuis dans le coaching, invite les différents partis à " prendre de la hauteur " et à faire preuve de " créativité ". " A tout problème, il existe au moins trois ou quatre solutions, dit-elle. Mais pour les voir, il ne faut pas s'enfermer dans son petit monde et dans ses croyances très limitatives. " Or, apparemment, chacun s'est bien enfermé dans son petit monde. Fabienne Bister regrette ces clichés persistants sur le Wallon assisté et le Flamand entreprenant. " Ils ne correspondent pas à la réalité de terrain et sont très dommageables pour le fonctionnement du pays, estime-t-elle. On ne travaille plus sur de vrais projets portés par de vrais gens mais sur des clichés. Or, fondamentalement, le nord et le sud du pays ne sont pas très différents l'un de l'autre. Je reviens du Vietnam et du Cambodge. Là, la vie, c'est autre chose... " L'évolution du pays et des partis politiques a fait que les mandataires se connaissent de moins en moins, qu'il n'y a plus de lieux informels où ils se croisent en dehors des tables de négociation. " Or, il est difficile de négocier un compromis avec quelqu'un à qui l'on n'a jamais parlé avant ", résume Fabienne Bister. Est-il trop tard pour agir ? " On ne peut pas laisser pourrir une situation comme celle-ci, répond notre interlocutrice. S'il faut aller vers un fédéralisme accru, allons-y. Nous avons vécu six réformes de l'Etat et nous sommes toujours vivants. Pourquoi faudrait-il avoir peur d'une septième ? Que Paul Magnette ou Bart De Wever devienne Premier ministre, serait-ce vraiment le scénario du pire ? Après tout, Elio Di Rupo a été Premier ministre et la Flandre y a survécu (les partis de sa coalition avaient même progressé aux élections de 2014, Ndlr). " Fabienne Bister espère que les partis dépasseront leurs oppositions pour élaborer " le vrai projet fédérateur que les gens attendent ". " Regardons les vrais problèmes, conclut-elle. Quand la Chine met la main sur plein de ressources dans les pays des alentours, se disputer pour un trou dans la sécurité sociale, c'est un problème de riches ! " C.D.C. "Nous avons rendu notre pays non démocratique. " Pour Thierry Huet, CEO de la biscuiterie Desobry (Tournai), le blocage politique actuel ne provient pas de différences culturelles entre les communautés -" faites du business et vous verrez tout de suite que Wallons et Flamands sont beaucoup plus proches que Wallons et Français ou Flamands et Néerlandais "- mais bien de notre système politique. " Aux élections que l'on dit pourtant fédérales, je ne peux pas voter librement pour tous les candidats, explique-t-il. L'élection est confinée à un arrondissement, à une communauté. Cela pousse les gens à gonfler les muscles, à exacerber les petits problèmes. Je pense que si nous pouvions voter pour des candidats et des candidates d'autres Régions, il y aurait une plus grande modulation de fréquence, une meilleure prise en compte des enjeux globaux. Pourquoi n'ai-je pas le droit de voter pour des gens de valeur comme Koen Geens ou Alexander De Croo ? " Thierry Huet plaide pour une vraie circonscription fédérale, voire pour le retour de partis politiques fédéraux (le seul aujourd'hui, c'est le PTB-PVDA...), afin de pousser les citoyens et les mandataires politiques à s'intéresser un peu plus à ce qui se passe dans les autres Régions du pays. " Il faut aller vers l'autre au lieu de toujours monter en épingle les petites différences, poursuit-il. Comment peut-on en même temps discourir sur l'Europe et être incapable de se parler entre Charleroi et Anvers, entre Arlon et Ostende ? C'est sidérant. J'en viens à me demander si nous méritons encore d'accueillir la capitale de l'Europe et le siège de toute une panoplie d'organismes internationaux... " Aller vers l'autre, cela signifie accepter le dialogue avec la N-VA. " C'est un parti démocratique et, en tant qu'entrepreneur, je me sens proche de leur vision économique, précise le patron de Desobry. En Flandre, il existe une vision plus anglo-saxonne de l'économie alors qu'au sud, l'approche est plus étatique. Nous devons absolument changer notre approche pour créer plus de richesse en Wallonie. Notre PIB par habitant stagne à 85% de la moyenne européenne. Si nous voulons rattraper cette moyenne, cela prendra de 15 à 20 ans. C'est immense comme défi. " C.D.C.