La crainte d'une pénurie de gaz cet hiver monte au sein des industries qui en consomment abondamment. Ce serait la conséquence de la stratégie du président russe, Vladimir Poutine, qui utilise l'énergie comme une arme de guerre. La Belgique réactualise son plan d'urgence et organise un éventuel délestage, en déterminant les entreprises susceptibles d'être en première ligne des coupures.
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La crainte d'une pénurie de gaz cet hiver monte au sein des industries qui en consomment abondamment. Ce serait la conséquence de la stratégie du président russe, Vladimir Poutine, qui utilise l'énergie comme une arme de guerre. La Belgique réactualise son plan d'urgence et organise un éventuel délestage, en déterminant les entreprises susceptibles d'être en première ligne des coupures. "La Belgique a la chance d'avoir un réseau d'approvisionnement assez diversifié, tempère Peter Claes, président de l'Ifiec Europe, la Fédération européenne des consommateurs industriels d'énergie. Seuls 4 ou 5% de nos besoins viennent de la Russie, ce qui est très peu en comparaison avec l'Allemagne. La Norvège est notre principal fournisseur, via les Pays-Bas. On dispose du potentiel de gaz liquéfié (GNL) via Zeebrugge, voire Dunkerque. Nous avons une interconnexion avec l'Angleterre. Bref, il faut déjà que beaucoup de choses se passent mal avant que l'on connaisse un problème d'approvisionnement. Mais il est important de s'y préparer parce que les conséquences pourraient être désastreuses." D'où l'importance de réactualiser le plan existant, un travail en cours, en tenant compte des spécificités propres à certains secteurs. Mais cela doit aller plus loin. La première préoccupation de nos entreprises, c'est le niveau actuel des prix. "Il est devenu prohibitif pour certaines activités industrielles, souligne Peter Claes. Progressivement, cela touche un nombre croissant d'entreprises parce que, comme les ménages, certaines d'entre elles subissent l'indexation de leur contrat. Ce sont des hausses énormes. Voici à peine un an, le prix du gaz était de 25 euros le MWh, il est aujourd'hui à 120 ou 130 euros le MWh. Cinq fois le prix! Sachant que les prix aux Etats-Unis, en Amérique latine, en Australie ou dans la plupart des pays africains n'ont pas bougé, nous sommes dans une position de compétitivité qui se dégrade." Certaines entreprises tentent de répercuter ces hausses dans leur prix de vente. Mais d'autres dépendent des prix du marché. "N'oublions pas que cela s'ajoute aux hausses du coût des matières premières ou à l'indexation des salaires, complète le président de l'Ifiec Europe. C'est une bombe à retardement. Petit à petit, cela va peser sur notre tissu industriel. Certaines activités sont déjà réduites en Europe comme la production d'ammoniac, la sidérurgie, le zinc... L'effet domino est enclenché. Et cela n'est pas fini. Il est probable que la Russie arrête totalement ses exportations de gaz, cela fera encore augmenter les prix. Et d'autres pays vont appeler à la solidarité européenne... Cela risque de causer des dégâts structurels à notre tissu industriel." "Ce prix du gaz élevé a, en outre, un effet direct sur l'électricité, dont le prix du marché est fixé en partie par des centrales à gaz, précise Luc Sterckx, président de la Febeliec, la fédération belge des entreprises consommatrices d'énergie. Cela pèse déjà sur une entreprise très dépendante de l'électricité comme Nyrstar (zinc et plomb, Ndlr), qui a arrêté une chaîne de production en France." Febeliec met également en garde contre le désavantage potentiel de la Belgique. "Nous avons fait réaliser une étude par Lloyds au début d'année, explique Luc Sterckx. Elle a démontré que les taxes et les rétributions payées sur le prix de l'électricité sont bien supérieures à celles des pays voisins. Nous insistons auprès du gouvernement pour qu'il agisse et ramène au moins le prix au niveau de nos proches concurrents. Le gouvernement doit choisir le nid dans lequel il met ses oeufs et soutenir ses industries." C'est d'autant plus essentiel que cette industrie "énergivore" est proportionnellement plus importante chez nous que dans d'autres pays comme l'Allemagne, ajoute le président de Febeliec. "On peut mesurer l'impact sur les investissements ou l'emploi, souligne Luc Sterckx. Une étude réalisée par la KULeuven à notre demande démontrait qu'une hausse de 10% du prix de l'électricité engendrerait une baisse d'un demi-milliard des investissements et la perte potentielle de quelque 12.000 emplois par an. Ce n'est pas du blabla!" Le monde politique prend-il la mesure de l'enjeu? "On pourrait mieux faire. Je comprends que les politiques soient plus sensibles au grand public, aux ménages, mais on oublie que le bien-être économique dépend aussi de l'avenir de l'industrie." "Que ce soit clair: nous ne sommes pas opposés à ce que l'on aide les ménages les plus vulnérables, insiste Peter Claes. Face à une telle hausse des prix, il est évident qu'un chèque de 100 euros ne suffit pas pour les moins nantis. Nous ne réclamons pas une aide limitée à l'industrie. Mais nous demandons que l'on se rende compte de l'impact structurel potentiel. Si la situation actuelle se prolonge, on risque de perdre une série d'activités industrielles sans beaucoup d'espoir qu'elles reviennent un jour. Si on commence à perdre les activités ammoniac, zinc ou non-ferreux, cela risque d'enclencher un processus irrémédiable. Cela, je ne pense pas que nos politiciens s'en rendent compte." Au contraire. "Une des actions des autorités européennes consiste à accélérer encore les obligations en matière de réduction de CO2 pour l'industrie et de relever encore la barre pour les énergies renouvelables, souligne le directeur de l'Ifiec. Je ne dis pas qu'il ne faut pas le faire, mais cela n'est pas vraiment de nature à aider notre industrie. Cela devient critique." La solution passerait par des exigences ajustées à l'urgence, des taxations modérées en Belgique ou le soutien précis à certaines activités qui risquent de disparaître. Et des décisions "simples". "En Belgique, on n'applique pas une réduction sur les tarifs de transmission pour les profils de consommation stable. L' Allemagne le fait depuis 10 ans, la France et les Pays-Bas aussi. Pourquoi cela ne se fait-il pas chez nous? C'est un désavantage majeur. Nyrstar a trois sites dans ces trois pays: en Belgique, cela représente un désavantage de 4 ou 5 millions. C'est pourtant une mesure facile à prendre pour au moins rester compétitif par rapport aux pays voisins." Quant au plan d'urgence pour sécuriser l'approvisionnement, il doit être utilisé de façon judicieuse: "Il faut monitorer secteur par secteur, avec une approche aussi individuelle que possible. Certaines industries vont arrêter de produire si le prix du gaz est à un certain niveau. Chaque type de production a son seuil. Pense-t-on à cela dans le plan d'urgence? Prévoit-on de tenir compte des industries qui ne peuvent pas prendre le moindre risque? Va-t-on mettre en place une plateforme où des entreprises peuvent offrir du gaz et avec quelle rémunération?" "L'industrie est disposée à trouver des solutions, insiste Luc Sterckx. Nous ne disons pas que nous voulons être prioritaires alors que le reste de la population souffre, pas du tout. Mais il faut veiller à la survie de pans entiers très sensibles aux explosions des prix de l'énergie." Il en va de l'avenir du secteur, à l'heure où tous les partis plaident en faveur d'une réindustrialisation de l'Europe.