Pourriez-vous imaginer la vie sans Google, Amazon ou Facebook ? Aujourd'hui, quelques clics suffisent pour trouver une information, passer commande ou communiquer avec le monde entier. Les acteurs internet sont tellement puissants qu'ils n'hésitent pas à mettre hors-jeu les nouveaux venus aux idées révolutionnaires ou à les racheter pour asseoir un peu plus leur omnipuissance et étouffer la concurrence dans l'économie numérique. Le consommateur, qui croit être roi, est le dindon de la farce. La Danoise Margrethe Vestager, fille de pasteur devenue commissaire européenne à la Concurrence, à la poigne légendaire, s'efforce de remettre de l'ordre. Elle est célèbre pour avoir osé affronter Google et consorts, et leur avoir infligé des amendes de plusieurs milliards d'euros. Malgré cela, la lutte reste inégale. Il y a plus d'utilisateurs Facebook que de citoyens chinois. Et Amazon contrôle un écosystème commercial plus puissant que celui de bon nombre d'économies nationales.
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Pourriez-vous imaginer la vie sans Google, Amazon ou Facebook ? Aujourd'hui, quelques clics suffisent pour trouver une information, passer commande ou communiquer avec le monde entier. Les acteurs internet sont tellement puissants qu'ils n'hésitent pas à mettre hors-jeu les nouveaux venus aux idées révolutionnaires ou à les racheter pour asseoir un peu plus leur omnipuissance et étouffer la concurrence dans l'économie numérique. Le consommateur, qui croit être roi, est le dindon de la farce. La Danoise Margrethe Vestager, fille de pasteur devenue commissaire européenne à la Concurrence, à la poigne légendaire, s'efforce de remettre de l'ordre. Elle est célèbre pour avoir osé affronter Google et consorts, et leur avoir infligé des amendes de plusieurs milliards d'euros. Malgré cela, la lutte reste inégale. Il y a plus d'utilisateurs Facebook que de citoyens chinois. Et Amazon contrôle un écosystème commercial plus puissant que celui de bon nombre d'économies nationales. " Les grandes plateformes internet sont comparables à des Etats ", selon le rapport Competition Policy for the Digital Era commandité par Margrethe Vestager. Les sociétés de la Toile imposent leurs lois et étendent sans cesse leur terrain d'action, à tel point que les marchés semblent illimités et que les gouvernements en perdent le contrôle. Les règles européennes de libre concurrence ne sont pas caduques pour autant, conclut le rapport. Il convient de les adapter et de les affiner. Mais cela suffira-t-il ? TRENDS-TENDANCES. Ne vous sentez-vous pas désarmée face aux géants du numérique ? MARGRETHE VESTAGER. Oui et non. La logique qui sous-tend l'abus de pouvoir est toujours la même. Google a limité l'accès à ses applications Play Store aux fabricants de smartphones ayant intégré son moteur de recherche et son navigateur dans le but de neutraliser les moteurs de recherche et les navigateurs des concurrents. Cette tactique d'association existait déjà dans les années 1970 : il n'était pas rare que la vente de pistolets à clous fût associée à celle de clous pour les pistolets en question. Mais la rapidité est aujourd'hui fondamentale. Grâce aux avantages d'échelle et aux effets de réseaux, les sociétés internet arrivent à dominer le marché en un temps record alors qu'il faut pas mal de temps pour corriger le tir. On pourrait faire la comparaison avec un cambriolage. Les cambrioleurs volent tous les objets précieux en cinq minutes alors que la police et la justice mettent un temps fou pour retrouver les coupables et les juger. Dans l'économie nouvelle, tout tourne autour des données, ce qui ne facilite pas votre travail. Aussi innovant soit-il, un algorithme sans accès à l'ensemble des données sera nettement moins performant qu'un algorithme dépassé avec accès à toutes les données. D'où l'importance de la transférabilité des données à une société internet concurrente, et du multi- homing qui permet à l'utilisateur de consulter plusieurs plateformes numériques différentes simultanément. Si les consommateurs se laissent enfermer dans un écosystème numérique unique, les nouvelles sociétés aux idées nouvelles auront du mal à percer. L'autorité en matière de concurrence que vous représentez ne peut-elle pas forcer les sociétés numériques à partager leurs données ? Ce n'est pas aussi simple. Nous ne pouvons intervenir que si une entreprise usurpe sa situation dominante sur le marché. Si elle a beaucoup investi dans la constitution de bases de données, difficile de faire fi de pareil investissement. La Commission européenne réfléchit à la question : comment encourager le partage de pools de données ? Les fabricants de voitures autonomes qui ont accès aux données de leurs concurrents pourront encore mieux servir leur clientèle. A condition toutefois que le citoyen garde la mainmise sur ses données personnelles. Le règlement général sur la protection des données (RGPD) assure la protection des données à caractère personnel, un droit rarement exercé. Qui a le temps de décortiquer les nombreuses pages de conditions d'utilisation avant de cocher la case " I accept " ? Et les sociétés internet dominantes deviennent ainsi encore plus puissantes. Le marché a un rôle à jouer. Il existe par exemple de petits programmes pour effacer l'historique des recherches dans votre navigateur et vous aider à sélectionner les cookies. Encore faut-il faire l'effort de les trouver et de les installer. De petites sociétés proposent de le faire pour vous. Pareil pour l'indemnité à laquelle vous avez droit en cas de retard de votre avion. Le particulier doit investir pas mal de temps et d'énergie pour se faire indemniser mais certaines sociétés peuvent le faire à sa place moyennant une commission. Ces sociétés ont un rôle à jouer dans l'économie numérique. Ne comptez pas sur les grandes entreprises pour assurer ce service. Seules vos données les intéressent. Vous avez opposé votre veto à la fusion des activités ferroviaires du français Alstom et de l'allemand Siemens, ce qui a fortement déplu aussi bien à Paris qu'à Berlin. Etes-vous de ces " technocrates qui vivent dans le passé ", comme l'affirme le CEO de Siemens ? (petits rires) Le contrôle des projets de fusion est déterminant pour l'avenir. La fusion projetée par Alstom et Siemens présentait deux problèmes : les trains à grande vitesse et les systèmes de signalisation. Sur ces deux marchés spécialisés, une fusion des deux constructeurs se serait soldée par de gigantesques parts de marché en Europe, sans véritable concurrence. Dans le secteur des trains à grande vitesse, il y a bien un concurrent chinois de taille mais qui n'a pas encore exporté en dehors de la Chine. Et puis, Alstom et Siemens ne m'ont jamais expliqué en quoi la fusion serait bénéfique pour la fabrication de trains de meilleure qualité. Cela ne plaît ni à Paris ni à Berlin qui cherchent à créer des champions européens capables d'affronter sur le marché international les concurrents chinois largement subventionnés. Quitte à outrepasser les règles de concurrence européennes. Le marché crée des champions, pas la politique. Une entreprise obligée de se battre sur le marché européen a toutes les chances de s'imposer sur le marché mondial. Il y a encore fort à faire pour conforter le libre-échange sur le marché européen : uniformisation des règlements, sensibilisation à une qualité optimale, investissement dans la recherche et l'innovation, formation complémentaire des travailleurs. L'autorité se doit de pourvoir à un terreau fertile générateur d'entreprises fortes. Ce n'est pas aux politiciens à dire : " Voici mon entreprise préférée, fi des autres ". Ce serait la porte ouverte au clientélisme politique. Et aux échecs retentissants. Aux frais des contribuables. Bon nombre de contribuables doivent se contenter de revenus modestes, une réalité dont les politiciens doivent tenir compte. La concurrence stimule les investissements et les innovations, mais pousse aussi les prix à la baisse, ce qui est plus important encore pour de nombreux citoyens. Quand on dispose de peu de revenus, le prix d'un billet de train peut faire une énorme différence. Les politiciens veulent aussi avoir leur mot à dire quand les entreprises d'Etat chinoises envisagent d'acquérir une entreprise européenne d'importance stratégique, dans le secteur énergétique ou le service public par exemple. Etes-vous d'accord ? Absolument. Même si l'acquisition ne fausse pas la concurrence, elle peut créer des problèmes sociétaux, au niveau de la sécurité ou de l'environnement par exemple. L'Europe est une économie de marché mais une économie de marché sociale. La démocratie a le dernier mot. Notre démocratie est confrontée aux désagréments de la révolution numérique, la manipulation des élections entre autres. Notre démocratie a su contrôler les dérives de la première révolution industrielle - conditions de travail inhumaines et travail des enfants par exemple. Pourquoi n'arriverait-elle pas à maîtriser les excès de la révolution numérique ? La démocratie européenne en a vu d'autres. L'Europe était physiquement et mentalement anéantie après les deux guerres mondiales. Elle est aujourd'hui l'endroit le plus prospère du globe. Mais sommes-nous en mesure de pérenniser cette prospérité ? Les grandes innovations technologiques sont non plus européennes mais américaines et chinoises. L'avenir se construit chaque jour. Je suis plutôt optimiste quand je vois les start-up innovantes fleurir à Paris, Berlin et ailleurs en Europe. Mais leur rachat par Google ou d'autres géants stoppe leur développement. Pour poursuivre sur leur lancée, les start-up ont besoin de capitaux et d'expertise. C'est pourquoi l'Union européenne cherche à mettre en place un marché de capitaux unique. De manière à ce qu'une entreprise qui démarre bénéficie non seulement des fonds nécessaires mais puisse aussi compter sur de nouveaux actionnaires et les connaissances indispensables à sa croissance. Une nouvelle génération d'entreprises de renom devrait bientôt émerger en Europe. Dans l'intérêt du consommateur, espérons-nous. Le consommateur devrait se montrer plus curieux vis-à-vis des nouvelles entreprises. S'il se laisse enfermer dans l'écosystème numérique d'un géant, il entérine sa puissance. Au risque de me répéter : à nous de bâtir notre avenir, un avenir dans lequel nous nous voyons vivre. Je n'aimerais pas vivre dans la société chinoise de demain où chaque citoyen se voit attribuer une note dite de " crédit social " en fonction de son comportement. Si on grille un feu rouge, la note diminue (et si votre score est peu élevé, vous pouvez perdre certains droits comme l'accès à la sécurité sociale, Ndlr). Si le monde continue à tourner comme aujourd'hui, nous risquons de devenir les simples rouages d'une énorme machine. Dans la guerre commerciale avec la Chine, la fermeté du président américain Donald Trump force le respect, y compris de l'opposition démocrate aux Etats-Unis. L'Europe serait-elle trop conciliante vis-à-vis de la Chine ? Nous sommes Européens et entendons le rester. Les Américains sont les Américains. L'avantage pour l'Europe est de pouvoir compter sur la Chine, un partenaire important dans d'autres domaines comme le climat. Rassurez-vous. Après la crise financière, l'Europe s'est momentanément enfermée dans sa bulle mais elle reprend confiance en elle. Nous n'avons pas peur de dire aux Chinois ce que nous avons sur le coeur. Les entreprises chinoises sont les bienvenues en Europe mais l'inverse doit être vrai aussi (des pans entiers de l'économie chinoise restent inaccessibles aux entreprises occidentales, Ndlr). L'Europe veille au respect de la libre concurrence sur son marché et il doit en être de même pour les entreprises européennes confrontées à une concurrence déloyale en Chine, comme les crédits bon marché et toutes sortes d'aides aux entreprises locales. Nous ne pouvons tolérer que la Chine rachète des entreprises en Europe pour ensuite les booster avec de l'argent bon marché afin de biaiser la concurrence. Toutes ces questions sont sur la table des négociations mais il faudra du temps pour les résoudre. Vous évoquez le regain de confiance en soi de l'Europe. Ce n'est pas vraiment l'impression que donne l'avancée des populistes européens... Le populisme a toujours existé. Son emprise est d'autant plus grande que les autres partis politiques n'apportent aucune réponse aux principales préoccupations des citoyens, comme la crainte de ne pas pouvoir assurer une meilleure vie à leur progéniture. Soyons fiers de notre démocratie européenne. On peut fort bien la soutenir et faire preuve d'esprit critique. Mettons-nous d'accord sur l'évolution de la démocratie européenne. Si les Etats membres veulent prendre des mesures, que ce soit au niveau de l'immigration illégale, du changement climatique ou de la cybercriminalité, ils devront le faire ensemble. Ceux qui refusent de collaborer finiront par ne plus rien contrôler. Le véritable défi pour l'Europe consiste non pas à dresser la liste des mesures à prendre mais à se surpasser. Peu importe si la solution retenue est la vôtre ou la mienne. Seules comptent les solutions qui donnent les résultats escomptés.