Peu de secteurs ont été, ces deux dernières décennies, autant remaniés que celui de l'électricité et du gaz. Il y a un quart de siècle à peine, la gestion était centralisée: le Comité de contrôle de l'électricité et du gaz, l'organe de concertation qui réunissait producteurs et distributeurs d'énergie, employeurs et syndicats, statuait sur à peu près tout - de la comptabilité aux projets d'investissement en passant par le développement du réseau de gaz et d'électricité. Seuls les aspects pratiques étaient confiés au privé.
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Peu de secteurs ont été, ces deux dernières décennies, autant remaniés que celui de l'électricité et du gaz. Il y a un quart de siècle à peine, la gestion était centralisée: le Comité de contrôle de l'électricité et du gaz, l'organe de concertation qui réunissait producteurs et distributeurs d'énergie, employeurs et syndicats, statuait sur à peu près tout - de la comptabilité aux projets d'investissement en passant par le développement du réseau de gaz et d'électricité. Seuls les aspects pratiques étaient confiés au privé. Après la libéralisation, la révolution des pétroles et gaz de schiste, l'émergence des énergies renouvelables et la numérisation ont bouleversé le secteur: c'est donc un tout autre monde que celui dans lequel opère Grégoire Dallemagne, CEO de Luminus et nouveau président de la Fédération belge des entreprises électriques et gazières (Febeg). La production, le transport, la distribution et la vente ayant été scindés, les deux entreprises qui, en 1999, constituaient le secteur privé - les actuelles Electrabel et Luminus - ont vu leurs parts de marché grignotée par la concurrence. Un certain nombre de ces sociétés concurrentes ont aujourd'hui disparu ou ont succombé aux conséquences financières de la pandémie. Il y a quelques semaines, Engie, la maison mère d'Electrabel, créait par exemple Equans, une entité indépendante dans laquelle sont versés ses services techniques. La plus grande entreprise énergétique de Belgique, qui employait à une certaine époque 40.000 travailleurs, n'en compte donc plus que 7.000... Nous avons proposé à Grégoire Dallemagne de commenter les principaux défis qui attendent le secteur de l'énergie. La pandémie a déferlé ces 18 derniers mois comme un tsunami sur le secteur de l'énergie, qui a dû déployer des trésors d'ingéniosité pour permettre à ses clients de traverser la crise. Mais ce n'est sans doute rien à côté de ce que nous réserve le changement climatique. Grégoire Dallemagne se dit néanmoins "satisfait que l'Europe vise la neutralité climatique d'ici à 2050 et entende réduire les émissions de 55% à l'horizon 2030. Il s'agit là d'un défi énorme, qui va changer fondamentalement le système énergétique, l'économie et la société. L'Agence internationale de l'énergie annonce, dans son rapport Net Zero by 2050, que ces objectifs sont réalisables, pour autant que nous agissions maintenant." La transition vers un système énergétique décarboné va exiger des investissements colossaux. "Nous allons devoir fournir, au cours des 10 années qui viennent, des solutions d'une ampleur inconnue jusqu'ici, de manière à réduire de 55% les émissions de gaz à effet de serre. Il va également falloir investir dans l'innovation et le développement de l'entreprise, pour faire face aux 45% restants." Ces fonds seront consacrés aux énergies renouvelables, à l'hydrogène, au stockage, aux pompes à chaleur, aux réseaux de chaleur, à la mobilité électrique, aux systèmes de pilotage de la demande et à la capture, au stockage et à la réutilisation du CO2. Optimisés par les compteurs intelligents, les systèmes de pilotage de la demande pourraient faire leur entrée dans les foyers où la chaudière ou le congélateur, par exemple, pourraient être utilisés pour stocker l'énergie et l'injecter dans le réseau lorsque le besoin s'en fera sentir. La sécurité d'approvisionnement doit être assurée elle aussi. Or, tout porte à croire que l'on ne pourra plus compter sur le nucléaire à partir de 2025. Les tensions politiques s'intensifient autour de ce dossier, sur fond de difficultés d'obtention des autorisations pour les nouvelles centrales au gaz, pourtant incontournables. Reste que si le gouvernement va jusqu'au bout de son idée, le nucléaire ne fera plus partie du bouquet énergétique belge. Le remplacement des réacteurs nucléaires exige donc la construction de centrales au gaz. Un mécanisme de rémunération de capacité a été mis sur pied ; il sera ouvert à d'autres technologies encore, comme le stockage sur batterie et le pilotage de la demande. La neutralité climatique passera impérativement par l'efficacité énergétique et l'électrification, estime le président de la Febeg. "L'efficacité énergétique est la priorité des priorités. En même temps que l'électrification, dans le but de réduire la consommation totale. La meilleure énergie est celle qui n'est pas consommée." Paradoxalement, pour consommer moins, nous allons avoir besoin de beaucoup plus d'électricité. A mesure qu'elles vont se multiplier, les voitures électriques vont évidemment consommer mais l'un dans l'autre, elles permettront d'économiser l'énergie. "Une voiture électrique est trois fois plus efficiente qu'une voiture classique, résume Grégoire Dallemagne ; une pompe à chaleur, de trois à cinq fois plus qu'une chaudière. L'électrification va permettre une réduction massive de la consommation d'électricité." "La fiscalité mérite d'être revue également, pour que l'électricité et les molécules bas carbone ne soient à tout le moins plus discriminées par rapport aux sources d'énergies fossiles, plus polluantes", avertit notre interlocuteur. Cela a beau sembler aller de soi, mais la complexité de l'Etat belge ne facilite pas les choses. Si les recettes fiscales sur l'essence et le diesel diminuent, ce sera au détriment du budget fédéral, alors que les surcroîts de revenus de l'électricité iront au fédéral mais aussi au régional. Conséquence: la Belgique est un des pays d'Europe où l'écart entre les prix de l'électricité et du gaz est le plus élevé. "Pour un ménage belge, l'électricité est cinq fois plus onéreuse que le gaz ou le mazout, calcule Grégoire Dallemagne. Dans les pays du Nord, où l'électrification est plus avancée, le rapport tourne autour de 1,5. Il faut donc, comme le prévoient les accords de gouvernement fédéral, faire en sorte de réduire le surcoût que représente l'électricité." Les compagnies d'électricité et de gaz ont grandi dans un monde où le client payait par électron consommé. La philosophie qui consistait à vendre autant d'énergie que possible a désormais disparu au profit du principe de l'efficacité énergétique. La numérisation permet de faire des propositions innovantes et abordables - songeons au pilotage de la demande, mais aussi aux contrats d' energy as a service, en vertu desquels le fournisseur garantit un certain niveau de confort plutôt qu'un prix de fourniture. Simultanément, les tarifs dynamiques, qui consistent pour le client à payer le prix du marché et non plus un montant annuel moyen, font leur apparition. "Les fournisseurs d'énergie sont l'unique interlocuteur du client, constate Grégoire Dallemagne. Dans le futur, nous nous entretiendrons presque individuellement avec les consommateurs pour les intégrer dans la transition énergétique. Nous allons faire en sorte qu'ils puissent gérer efficacement leur consommation et leur production pour pouvoir profiter pleinement de leur participation au marché de l'énergie." Le modèle va changer non seulement au niveau de la vente mais aussi de la production. Dans un monde qui ne consommera quasiment plus que des énergies renouvelables, les frais de carburant n'existeront plus: "Il faudra donc voir comment répondre à la demande quand l'ensoleillement ou le vent seront insuffisants. Cette capacité - les centrales au gaz, le pilotage de la demande, le stockage - devra être rémunérée. A ce titre, le mécanisme de rémunération de capacité doit être considéré comme un contrat d'assurance souscrit par la compagnie. Cette capacité constituera un marché d'appoint, nécessaire à la sécurité d'approvisionnement". Il faudra, pour que ces mutations soient menées à bien, disposer d'un cadre législatif stable qui émette les nécessaires signaux à long terme et suscite la confiance des investisseurs, conclut le numéro 1 de la Febeg. "Pour les nouveaux projets en particulier, comme ceux du gaz renouvelable et décarboné, le développement de l'hydrogène et la capture du CO2, une coordination efficace entre le développement de l'infrastructure de production et celui de l'infrastructure de transport s'impose. Pour atteindre les objectifs de décarbonation, il va falloir simplifier et raccourcir les procédures d'obtention des autorisations, de manière à ce que les investissements puissent être réalisés dans les temps." Comme si ces bouleversements ne suffisaient pas, les producteurs et les distributeurs de gaz et d'électricité sont confrontés à une concurrence nouvelle, dont la plus visible est celle des majors du pétrole. Le français TotalEnergies s'est offert le fournisseur d'énergie Lampiris et, à l'instar de Shell et de BP, investit de plus en plus dans des parcs photovoltaïques et éoliens. Le conglomérat japonais Mitsubishi, propriétaire depuis l'an passé d'Eneco, joue désormais dans cette même cour. Simultanément, de plus en plus de fournisseurs de services cherchent à grignoter des parts du nouveau marché. Il peut s'agir d'entreprises technologiques, comme ThermoVault, qui utilise les chaudières pour stocker l'énergie, mais aussi d'organisateurs d'achats groupés, d'intermédiaires ou d'entreprises aujourd'hui installatrices de systèmes de chauffage ou de pompes à chaleur, qui pourraient demain proposer des contrats énergétiques. "On ne sera jamais de trop pour lutter contre le changement climatique, rit Grégoire Dallemagne. Le marché belge de la fourniture de gaz et d'électricité est non seulement extrêmement complexe, mais aussi très concurrentiel - complexe, parce qu'il s'articule en réalité autour de trois petits marchés, que régissent des règles et des dynamiques propres ; et concurrentiel parce qu'il se caractérise par une extrême faiblesse des marges et par le taux de changement de fournisseur le plus élevé d'Europe. Or, pour innover et investir de manière à réaliser la transition énergétique, il faut pouvoir disposer d'une certaine échelle. Nous assistons de surcroît à l'émergence de nouveaux acteurs, qui visent un coeur de cible particulier. Ce qui prouve que le jeu de la concurrence fonctionne. Nous accueillons tout intervenant, pour autant qu'il ne fausse pas les conditions." Mais c'est là que le bât blesse parfois, selon le président de la Febeg. Les organisateurs d'achats groupés et les nombreux intermédiaires, par exemple, ne sont liés par aucun de ces accords qui offrent un degré élevé de protection au consommateur. "Les conditions de concurrence ne sont donc pas équitables", estime Grégoire Dallemagne. Qu'inquiète également l'inégalité de répartition entre bénéfices et charges entre les parties actives auprès d'un même client. "Il arrive que les charges incombent exclusivement au fournisseur", déplore-t-il.