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Le monde politique répond-il suffisamment à la grogne sociale qui monte, disparate et morcelée? Les syndicats canalisent-ils la colère, représentent-ils une digue assez haute face aux risques de dérapages ou aux menaces de retours en arrière sociaux? Les réponses sont nuancées, mais le constat de tous les interlocuteurs contactés par nos soins est le même: jamais la situation n'a été aussi complexe en raison de la gravité des chocs, mais aussi de la disparité des réalités vécues, tant par les citoyens que par les entreprises. Politiques et syndicats louvoient comme ils le peuvent, pour maintenir la société à flots et préserver une cohésion fissurée comme jamais. "En Belgique, il y a un cadre de protection sociale supérieur à d'autres pays européens, en particulier grâce à l'indexation automatique des salaires qui atténue l'impact de l'inflation sur le pouvoir d'achat, entame Pascal Delwit, politologue à l'ULB. Néanmoins, choc il y a, c'est indéniable! Le poids de l'énergie ne se répercute pas entièrement. Et entre une inflation supérieure à la norme européenne et un taux d'intérêt sur l'épargne faible, il y a malgré tout une perte de pouvoir d'achat importante." D'autant que l'indexation des salaires ne survient pas pour tout le monde au même moment: un grand nombre de travailleurs ne seront indexés une première fois qu'en janvier 2023. Les aides politiques sont-elles à la hauteur? Ce sont, surtout, des rustines pour aider à passer le cap. "Nous sommes dans une pratique belge: on ne rajoute pas trop de structurel au conjoncturel, souligne le politologue. Les réponses sont des aides ou des réductions de charges mensuelles ou trimestrielles. Pour deux raisons. Premièrement, il n'y a pas une idée très claire d'où l'on va. Cette prudence est d'autant plus grande que cela doit se faire en articulation avec le travail de la Commission européenne, lui-même ralenti en raison des divisions. Deuxièmement, c'est un gouvernement à sept partis, toutes les discussions sont difficiles et débouchent sur le plus petit commun dénominateur. Et il faut oeuvrer dans un contexte où l'endettement en rapport du PIB est assez important. On ne peut pas tout faire, même si l'inflation mangera une partie de la dette." "Le gouvernement est mal pris face à la disparité des situations et au ressenti des citoyens, prolonge Min Reuchamps, politologue à l'UCLouvain. Les aides pour faire face à la hausse des coûts de l'énergie ont été jugées insuffisantes par beaucoup, mais une étude de la Banque nationale a démontré qu'une partie de celles-ci atterrissaient sur les comptes d'épargne. Cela invite certains à affirmer qu'il faut oser la question de l'impôt, afin que certains contribuent davantage pour aider les autres." Le politologue ajoute: "Les citoyens ont des demandes contradictoires. Ils expriment un besoin de protection de la part de l'Etat... mais avec de moins en moins d'envie d'y contribuer. A côté de cela, certains attendent une démarche plus radicale, un changement de système. La réponse politique à court terme aux crises qui se succèdent n'est déjà pas simple, mais elle est encore plus complexe à long terme." Au-delà des chèques, de la TVA réduite ou de cotisations sociales temporairement suspendues, n'y a-t-il justement pas une voie pour ce long terme? Ne passe-t-il pas par la réforme fiscale annoncée depuis le début de la législature? Oui, mais.... "Officiellement, il y a une dynamique de réflexion sur la réforme fiscale du ministre des Finances, Vincent Van Peteghem, explique Pascal Delwit. Mais personne ne croit en une réforme fiscale à la fin d'une législature, me semble-t-il. Je suis d'autant plus dubitatif qu'il y a des désaccords importants entre partenaires. La réflexion actuelle semble venir davantage de la volonté de son parti, le CD&V, de montrer qu'il s'est réveillé et qu'il travaille." En fait de longue haleine, il y a également du travail à fournir en matière énergétique, tant pour garantir le mix du futur que pour soulager le portefeuille des citoyens. Le Premier ministre, Alexander De Croo (Open Vld), a annoncé que l'on passerait "cinq à dix hivers difficiles". "En matière de consommation d'énergie, il est indispensable de changer de paradigme, insiste le politologue de l'ULB. Or, les gouvernements - cela ne concerne pas que le fédéral - sont en retard. Des mesures sont pourtant nécessaires, afin d'arriver à une consommation plus rationnelle. Par exemple la diminution de la vitesse sur les autoroutes, mais aussi l'isolation des bâtiments ou le développement du renouvelable. Une autre nécessité, c'est une vision plus structurelle de la relation entre le gouvernement fédéral et les fournisseurs d'énergie. Je ne dis pas qu'il faut nationaliser le secteur, mais il faut une affirmation plus forte de la part des autorités belges, avec une vision plus claire." "La société doit changer de disque dur et les politiques doivent accompagner ce changement, acquiesce Min Reuchamps. Mais pour cela, eux aussi doivent changer de disque dur. Ceci étant, les élus ne sont pas les seuls responsables: il y a parfois une plus grande envie d'agir en leur sein que dans d'autres groupes de pression. Sur le plan social, il est difficile d'apporter une réponse collective à des situations individuelles de plus en plus disparates. On pourrait songer à quelque chose comme une allocation universelle, mais cela va à l'encontre de cette société qui s'individualise de plus en plus." Au-delà de l'indexation automatique, la dynamique salariale est d'ailleurs le prochain brûlot qui attend le gouvernement fédéral, en raison d'un échec attendu de la concertation sociale. Le risque d'une modération salariale absolue envenime en effet le climat... même si elle se justifie en partie. "Il est inacceptable d'avoir des salaires bloqués, hors indexation, pour une longue durée, clame Thierry Bodson, président de la FGTB. Si on ne modifie pas la loi de 1996 (qui encadre la modération salariale en veillant à limiter les écarts avec les pays voisins, Ndlr), cela pourrait même être davantage: on risque des blocages jusqu'en 2028. Ce serait d'autant plus de nature à susciter la colère que, par ailleurs, on sait que certains dans la majorité ou à la FEB voudraient toucher au mécanisme de l'indexation des salaires." "La majorité gouvernementale actuelle s'est installée en affirmant clairement qu'elle ne modifierait pas la loi de 1996, analyse Jean Faniel, directeur général du Centre de recherche et d'information socio-politiques (Crisp). C'est le fruit d'un équilibre, lié au fait que l'on ne toucherait pas non plus à l'indexation automatique des salaires. Les choses ont toutefois changé dès lors que le gouvernement a pris cette décision, cet automne, visant à minimiser le coût de cette indexation pour les entreprises via une suppression momentanée des cotisations patronales. Cela aura un impact indéniable sur la compétitivité, et donc sur la norme salariale. Les syndicats ont des raisons d'être mécontents." "Quand on prend des mesures de réduction des charges pour deux trimestres, ce n'est pas rien, acquiesce Marie-Hélène Ska, secrétaire générale de la CSC. Cela représente environ un milliard d'euros et on octroie cela autant à Total et aux bancassurances, dont les gains atteignent des records, qu'au boucher ou au boulanger qui n'en peuvent plus. C'est emblématique: on maintient la loi de 1996, mais on considère que cette réduction des cotisations sociales n'aura aucun impact sur la norme salariale. Pourtant, cela améliore la compétitivité, tout de même! On est hors-sol..." Pour autant, au-delà de la mobilisation de ce 9 novembre, les syndicats voient plus large qu'une opposition frontale sur un dossier symbolique. "C'est la première fois que nous menons une mobilisation qui n'est pas contre les entreprises ou contre une décision gouvernementale inacceptable, souligne Marie-Hélène Ska. Nous exprimons notre inquiétude face à une situation difficile et extrêmement inégalitaire. Notre rôle est de ne pas hurler à tort et à travers. Nous sommes les premiers à dire que les réponses à apporter à la crise actuelle ne sont pas simples. Et nous savons qu'il est faux de dire que rien n'a été fait." La secrétaire générale de la CSC reconnaît que les syndicats canalisent la colère actuelle. Mais leur mission est plus profonde: "Au-delà, notre grand défi consiste à faire en sorte que tout le monde reste à bord, ce qui est loin d'être évident. Car ce qui est nouveau dans la crise actuelle, c'est le fait qu'elle touche les gens très différemment. Ce n'est donc pas seulement une question de revenu moyen. Je peux travailler dans la même entreprise, gagner la même chose, mais avoir une situation familiale différente, des personnes à charge, être propriétaire ou pas, avoir bénéficié d'un soutien pour isoler la maison ou placer des panneaux photovoltaïques... Ce qui crée beaucoup d'angoisse dans la population, c'est que plus personne ne se sent réellement protégé." Un constat qui rejoint une de ses préoccupations de longue date: "Des milliers de personnes sont aujourd'hui en décrochage complet, souvent des jeunes, rappelle Marie-Hélène Ska. Le grand risque de périodes comme celles-ci, c'est que ces personnes sortent tout simplement des radars. On les regarde parfois avec indifférence, parfois avec dégoût. Nous n'accepterons jamais cet état de fait." Alors, oui, il faut davantage de justice fiscale! "Un changement profond s'impose, c'est évident, poursuit la syndicaliste. Avec l'épidémie de covid et la crise actuelle, tout le monde a pris conscience que le rôle de l'Etat est plus important que jamais. La mythologie du 'stop fiscal' est une impasse parce qu'elle réduit la capacité d'action de l'Etat. Oui, il faut plus d'Etat, mieux d'Etat." L'allocation universelle, néanmoins, suscite peu son enthousiasme: "Nous sommes davantage prudents à ce sujet: comment financer ces 500 ou 600 euros de base? Et puis certains avantages sociaux pourraient être menacés. A la CSC, nous sommes davantage dans une logique de redistribution". Pour les syndicats, on le voit, la lutte continue. Car l'enjeu actuel est démocratique, clament-ils. "L'intérêt d'organisations interprofessionnelles comme les nôtres, c'est d'avoir des revendications pour l'ensemble du monde du travail, d'éviter le corporatisme et de mettre en place une véritable solidarité, insiste Thierry Bodson. Nous évitons d'invoquer des solutions simples. Des réductions d'impôts, c'est bien, mais nous sommes là pour rappeler qu'il y a un autre enjeu majeur qui se cache derrière cela: le financement de la sécurité sociale." "Le grand risque, c'est qu'il n'y ait plus de collectif, mais un ensemble d'individualités, conclut Marie-Hélène Ska. La conséquence serait que chacun se crée un monde fantasmé, comme on le voit déjà dans un grand nombre de pays européens. C'est un danger majeur pour nos démocraties. Et il faut reconnaître que le gouvernement actuel, malgré les difficultés qui sont les siennes, n'est pas dans le déni. Je n'ose imaginer ce que cela aurait été avec le gouvernement de 2014."