Charles Michel s'est donné jusqu'à la fin de ce mois de juillet pour boucler un accord entre les 27 membres de l'Union européenne sur un paquet budgétaire de 1.850 milliards d'euros qui comprend à la fois les 1.100 milliards du budget proposé pour la période 2021-2027 et les 750 milliards de fonds d'urgence destinés à lutter contre les conséquences de la crise sanitaire. C'est un défi pour le président du Conseil européen car les tensions restent vives entre les pays " frugaux " (Pays-Bas, Autriche, Suède, Danemark) et les autres.
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Charles Michel s'est donné jusqu'à la fin de ce mois de juillet pour boucler un accord entre les 27 membres de l'Union européenne sur un paquet budgétaire de 1.850 milliards d'euros qui comprend à la fois les 1.100 milliards du budget proposé pour la période 2021-2027 et les 750 milliards de fonds d'urgence destinés à lutter contre les conséquences de la crise sanitaire. C'est un défi pour le président du Conseil européen car les tensions restent vives entre les pays " frugaux " (Pays-Bas, Autriche, Suède, Danemark) et les autres. Que devrait comprendre ce plan de relance ? Patrick Artus, l'économiste en chef de la banque d'affaires Natixis, qui était l'invité de l'Ajef, l'association française des journalistes financiers, en a esquissé les principaux contours. D'abord, ce plan ne part pas de rien. " Il doit tenir compte des caractéristiques structurelles de l'Europe qui étaient là avant la crise, assure-t-il. La première caractéristique est que, depuis 10 ans, l'Europe (quand je dis l'Europe, je parle de la zone euro) est caractérisée par un excès important de son épargne par rapport à son investissement. Et cet excédent n'est pas tant dû à un excès d'épargne - car le taux d'épargne de la zone euro est à peu près le même qu'avant la crise des subprimes - qu'à un déficit d'investissement : le taux d'investissement est quatre points de PIB plus bas qu'avant la crise des subprimes. " Cela amène un manque d'investissement considérable : " Nous avons 500 milliards d'euros inutilisés pour l'instant en Europe, qui viennent essentiellement de deux pays : les Pays-Bas (dont l'excédent extérieur tourne autour de 10% du PIB) et l'Allemagne (dont l'excédent extérieur se situe entre 8 et 9% du PIB) ", explique Patrick Artus. Mais alors, où va cette épargne européenne si elle ne sert pas à investir en Europe ? " Elle est prêtée au reste du monde, avec un élément qui, pour moi, est assez choquant : la zone euro est devenue le premier financier des Etats-Unis. C'est elle qui a la plus grosse détention de dettes du Trésor américain, devant la Chine. A peu près la moitié de l'excédent d'épargne de l'Europe est prêtée aux Etats-Unis. " Deuxième élément : l'écartèlement des économies des membres de la zone euro. " Tout le monde a maintenant compris que la dynamique normale dans une union monétaire est la croissance de l'hétérogénéité, note Patrick Artus. Jean-Claude Trichet ( l'ancien président de la BCE, Ndlr) disait : du moment que nous avons la même monnaie, nous aurons les mêmes économies. Il n'y a rien de plus faux ! Car dès qu'on a la même monnaie, on se spécialise différemment. Il n'y a plus d'obstacles liés au risque de change et donc les économies divergent. " Pourtant, pendant les premières années de l'euro, les revenus par habitant des divers pays de la zone ont convergé... " C'était une convergence artificielle : les pays qui avaient un faible revenu par habitant se sont énormément endettés ". Mais aujourd'hui, la dynamique n'est plus celle-là : " Nous voyons désormais diverger le revenu par habitant, y compris pour la France. En 2007, le revenu par habitant dans l'Hexagone se situait à peu près au niveau de l'Allemagne. Aujourd'hui il est 12 ou 13% plus bas. L'Italie, qui avait un revenu par habitant de 10% plus bas que l'Allemagne, est désormais à moins 30 %... " Cet écartèlement s'explique naturellement. " Il est lié à la divergence des productions, souligne Patrick Artus. Si vous avez une économie spécialisée dans les services bas de gamme comme le tourisme, vous avez un niveau de vie par habitant plus faible que celui généré par une économie spécialisée dans l'industrie ou les nouvelles technologies. Si nous ne faisons rien, l'hétérogénéité économique de la zone euro sera bien plus grande que celle que l'on observe aux Etats-Unis. Car là-bas, si un Etat perd un point de PIB, la moitié de la chute est compensée par le système fédéral. " Le prix Nobel d'économie Paul Krugman indique par exemple que lorsque la bulle immobilière a éclaté en 2008 en Floride, cet Etat a bénéficié de près de 40 milliards de dollars de transferts (33 milliards sous forme de baisse de contribution à l'Etat fédéral et 7 milliards sous forme d'aides diverses versée par le budget fédéral : augmentation des allocations de chômage ou des food stamps, des tickets d'alimentation). " Si la zone euro ne fait rien, sa situation sera pire que celle que connaissent les Etats-Unis. Elle sera caractérisée par une énorme hétérogénéité, avec des déserts économiques d'un côté et des régions prospères de l'autre. " La troisième caractéristique structurelle de l'Europe réside dans son déficit de niveau de gamme. " Que vous regardiez la taille des investissements en nouvelles technologies, la taille du secteur des nouvelles technologies ou la robotisation, nous sommes très en retard sur les Etats-Unis, le Japon et même certains pays émergents, avec là aussi une forte hétérogénéité entre Etats membres. " Il y a proportionnellement deux fois plus de robots dans l'industrie allemande que dans l'industrie française. Les faiblesses à ce niveau sont principalement concentrées en France, en Espagne et en Italie. Pour compléter l'analyse, il faut aussi se pencher sur les secousses provoquées par la crise elle-même. Celle-ci a mis en évidence deux sujets. Le premier, même s'il n'est pas lié à la crise sanitaire, est la question environnementale. " Les éléments climatiques n'ont rien à voir avec la crise mais nous faisons semblant de trouver un rapport entre les deux parce que cela nous arrange bien. Nous ne pouvons pas en effet ignorer la question environnementale plus aiguë. " L'autre spécificité de cette crise est que les secteurs d'activité qui vont se développer et créer de l'emploi ne sont pas les mêmes que ceux qui vont en perdre. Cette crise fabrique une déformation énorme de la structure sectorielle des économies. " Nous connaissons tous les gagnants et les perdants. Les gagnants sont les nouvelles technologies, le secteur de la santé, la pharmacie, la distribution en ligne, l'agroalimentaire. Les perdants sont les entreprises actives dans la distribution traditionnelle, l'automobile, l'aéronautique et le transport aérien, la construction de bureaux. " Or, souligne l'économiste, une déformation brutale de la structure de l'économie ne se passe jamais bien : "cela fabrique énormément de chômage structurel ". Les milliers de salariés qui vont perdre leur emploi dans l'automobile ou l'aéronautique ne vont pas nécessairement être réembauchés dans la santé ou les services informatiques. " Ceux qui pensent que l'on retrouvera rapidement le niveau d'activité d'avant la crise ne comprennent pas que nous sommes en face d'un choc très compliqué à gérer parce qu'il faut réallouer l'emploi. Et on a vu lors des crises précédentes que transférer l'emploi d'un secteur à l'autre n'est pas facile. Lors de la crise des subprimes, il y a eu une accélération de la désindustrialisation et une croissance rapide des services à la personne, et cela s'est passé dans la douleur. " Ceux qui pensent que l'on va sortir rapidement de la crise oublient clairement ces mouvements de plaques tectoniques qui ébranlent l'économie. Le plan de relance européen devrait donc corriger ces diverses faiblesses : l'absence d'investissement, l'hétérogénéité grandissante et le niveau de gamme des produits. " La bonne nouvelle, souligne l'économiste de Natixis, est que nous avons beaucoup d'épargne mal utilisée aujourd'hui. Il y a plus utile pour les Allemands que de prêter à 0,7% au Trésor des Etats-Unis ". Il faut qu'un assureur allemand, plutôt que d'acheter de la dette du Trésor des Etats-Unis, achète une obligation émise par une entité qui investit en Europe et qui lui inspire confiance. Comme les grandes institutions européennes : la Banque européenne d'investissement (BEI) ou l'ESM (le " fonds de secours " européen créé en 2012). " Les Européens achètent déjà tous les ans 80 milliards d'émissions de la BEI et tout le monde trouve que c'est une bonne idée, rappelle Patrick Artus. Il faut donc émettre de la dette européenne qui permettra de récupérer en Europe cet excès d'épargne. " Le programme de la Commission européenne va ainsi dans le bon sens. Le seul problème est qu'il n'est pas assez ambitieux. En effet, " 750 milliards d'euros sur trois ans, c'est trop petit. Il faudrait être capable d'établir un programme de 400 milliards par an pour canaliser le trop-plein d'épargne européenne vers les Etats et des entreprises périphériques ". Et puis, il y a cette hétérogénéité qui grandit. C'est le sujet au coeur du débat entre les frugaux et les prodigues. Ce plan de 750 milliards devrait concourir à renforcer l'homogénéité entre Etats membres. " Mais la solution sur la table aujourd'hui et qui consiste à prêter aux Etats au prorata de la taille de leur PIB est très mauvaise. Il faudrait prêter au prorata du sous-investissement constaté dans les pays. Et le pays qui, devant la France et l'Espagne, souffre le plus de sous-investissement aujourd'hui, est l'Italie : les entreprises de la péninsule n'ont pas augmenté leur investissement depuis 20 ans, ce qui explique que les gains de productivité dans ce pays sont nuls, voire même légèrement négatifs. Il faudrait donc être capable d'orienter une grande partie des investissements financés par les institutions de l'Union européenne dans les pays en déficit d'investissement. Mais c'est compliqué : les pays qui n'ont pas besoin de cet argent disent qu'ils en veulent quand même ! " Et puis, il y a le niveau de gamme. " Ce sont des banalités, mais il faut rappeler que l'Europe a en moyenne 1,5 robot pour 100 salariés dans l'industrie alors que le standard mondial est à 3, observe Patrick Artus. Nous avons un secteur technologique dont la taille est la moitié du standard mondial. Nous devons faire un gros effort pour attraper la moyenne. " Est-ce que cela passera par la relocalisation de certaines industries ? Patrick Artus ne le croit pas. " Il n'y a pas vraiment de délocalisation anormale du point de vue de l'économie. En France, par exemple, vis-à-vis de l'Europe de l'Ouest, nous sommes chers pour notre niveau de compétences. Il faut donc être extrêmement prudent sur ce sujet. Prenez l'exemple des principes actifs des médicaments : nous avons un excédent commercial sur les principes actifs, en particulier vis-à-vis de la Chine. Nous sommes montés en gamme : nous fabriquons des principes actifs à haute valeur ajoutée et nous avons envoyé le paracétamol en Chine. Si nous voulons relocaliser la fabrication de paracétamol, c'est en fonction d'impératifs stratégiques. Et donc, nous devrons payer plus cher ce produit. La politique de relocalisation n'est pas ce qui nous fera remonter en gamme. Ce qu'il faut, en revanche, c'est investir dans les industries des futurs. " Toutefois, ajoute l'économiste, la réindustrialisation crée certes de la richesse, mais en fonction de l'automatisation et pas nécessairement de l'emploi. Or, nous allons être confrontés à un terrible problème. " Il va falloir faire très attention à ce que nous faisons en politique de formation. Des centaines de milliers de personnes vont perdre leur emploi. Nous aurons un problème monstrueux de chômage structurel et de qualifications. " Comment le traiter ? C'est un des enjeux majeurs de la crise, conclut Patrick Artus car aujourd'hui, les organismes de formation professionnelle ne sont pas outillés pour y faire face.