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Comment comprendre le lien entre les oligarques russes, le Kremlin et la guerre en Ukraine ? Les explications de Tatiana Kastouéva-Jean, qui dirige le Centre Russie/NEI de l'Ifri, l'Institut français des relations internationales que nous avons interrogée dans le cadre d'une réunion organisée par l'Ajef.Une première chose à comprendre, dit-elle, est que "les oligarques d'aujourd'hui représentent autre chose que ceux des années 90. Ils ne constituent pas un groupe homogène". En fait, on peut même distinguer cinq familles.La première regroupe justement les oligarques historiques, ceux qui ont fait fortune à la chute du communisme, dans les années 90. "Ils pouvaient alors influencer la chose politique en Russie. Une expérience qu'ils ont perdue depuis", explique Tatiana Kastouéva-Jean. L'affaire de Mikhaïl Khodorkovski, ancien PDG de Ioukos, emprisonné pendant dix ans, gracié en 2013 et qui, menacé de nouveau d'arrestation, vit à Londres depuis 2015, est emblématique de cette perte de pouvoir. "Cette affaire est un message très clair envoyé aux oligarques : ne vous mêlez pas de politique si vous voulez garder vos fortunes", souligne-t-elle.Le deuxième groupe est constitué par les amis personnels de Vladimir Poutine, tels Iouri Kovaltchouk ou les frères Rotenberg. "Ce sont ses amis du judo, qui se sont enrichis au fur et à mesure que Vladimir Poutine progressait en politique..." Ils ont bénéficié de contrats très lucratifs comme la construction du pont de Kretch, entre la Russie et la Crimée, qui a été donnée à Stroïgazmontazh, une des sociétés d'Arkadi Rotenberg. "Mais ils n'ont pas fait partie de la quarantaine d'hommes d'affaires réunis par Poutine après le lancement de la guerre en Ukraine. Ce sont des amis proches, politiquement dans l'ombre, qui influencent la vision de Poutine. Iouri Kovaltchouk semble selon les rumeurs être un des rares à pouvoir encore approcher Vladimir Poutine pour discuter de sa vision du monde, du besoin de rétablir la sphère d'influence russe... mais politiquement ils ne sont pas à la manoeuvre".Le troisième type est celui des oligarques fonctionnaires. "Ce sont des gardiens d'actifs, des personnalités comme Igor Setchine. Il a été le secrétaire de Poutine. Il se trouve aujourd'hui à la tête du groupe pétrolier Rosneft. C'est Poutine qui l'a nommé pour gérer le groupe, qui ne lui appartient pas".Il y a aussi les oligarques proches des structures de pouvoir, notamment le FSB (les services secrets). Ils se sont enrichis parce qu'ils ont pu faire pression sur les entreprises."Et le cinquième groupe est constitué par les hommes riches qui ne dépendent pas de l'Etat, tel Vaguit Alekperov, qui est le grand actionnaire du groupe pétrolier Lukoil", ajoute Tatiana Kastouéva-Jean.On le voit, ces groupes sont très différents. Mais ce qui les rapproche est qu'ils n'ont pas d'influence directe sur la prise de décision politique. "Ils ne font pas partie du Conseil de sécurité, qui est l'instance de décision, observe la directrice de l'Ifri. Le Conseil de sécurité, c'est là où la décision pour l'Ukraine a été prise. Elle est restée secrète jusqu'au bout. Seuls le ministre de la Défense Sergueï Choïgu, le chef de l'état-major Valery Gerasimov et quelques responsables du contre-espionnage du FSB étaient au courant. Mais les milieux d'affaires, les militaires ne l'étaient pas", souligne-t-elle.Certes, une petite dizaine d'oligarques se sont exprimés depuis l'entrée en guerre. "Mais ils sont restés prudents, critiquant indirectement les décisions de Poutine, note Tatiana Kastouéva-Jean. Ils ont tenu des propos contre la guerre, contre la façon d'atteindre les objectifs. Mais il n'y a pas eu de critiques directes contre Poutine, ils restent prudents. Ils ont tous diversifié leurs actifs, avec une partie cachée dans les structures offshores. Poutine avait initié un mouvement de nationalisation (après l'invasion de la Crimée, il avait promis une amnistie fiscale aux investisseurs rapatriant leurs capitaux). Jusqu'à présent, ils trouvaient qu'il était plus intéressant pour eux de rester à bord plutôt que de quitter le navire. On leur permettait de continuer leur business, on fermait les yeux sur les schémas offshores, les pratiques de corruption."Les sanctions aujourd'hui n'ont donc pas d'impact direct sur la prise de décisions de Vladimir Poutine. Les oligarques n'ont pas de possibilité d'exercer une quelconque pression. Ils sont au contraire très dépendants. "Poutine peut toujours décrocher son téléphone et leur demander de vendre des devises pour soutenir le rouble..." Mais alors pourquoi les sanctions visent-elles les oligarques ? "Parce que l'on poursuit l'objectif de couper tous les canaux de financement, toutes les poches qui peuvent financer l'effort de guerr"e, répond Tatiana Kastouéva-Jean.