"Les hommes et femmes politiques sont-ils conscients du véritable problème qui nous attend ?" se demande Nout Wellink. L'économiste était président de la Banque des Pays-Bas durant la crise financière et s'inquiète des dettes que la crise de la Covid-19 entraine pour l'ensemble des pays européens. Il développe ce sujet en profondeur dans Ontgelden, un livre dans lequel il fait le lien entre ses souvenirs de la crise de 2008 et celle du coronavirus. Malgré de nombreuses différences, la situation ne lui paraît que trop familière.
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"Les hommes et femmes politiques sont-ils conscients du véritable problème qui nous attend ?" se demande Nout Wellink. L'économiste était président de la Banque des Pays-Bas durant la crise financière et s'inquiète des dettes que la crise de la Covid-19 entraine pour l'ensemble des pays européens. Il développe ce sujet en profondeur dans Ontgelden, un livre dans lequel il fait le lien entre ses souvenirs de la crise de 2008 et celle du coronavirus. Malgré de nombreuses différences, la situation ne lui paraît que trop familière. Que pensez-vous de la gestion de la crise économique par les pays européens ?Nout Wellink : D'énormes programmes budgétaires ont été mis en place, à juste titre, mais les taux d'endettement vont bien sûr augmenter en conséquence. Il y a de fortes chances que les pays les plus faibles, comme l'Italie et la Grèce, voient leur dette s'envoler par rapport à celle des états membres plus forts. Le taux d'intérêt imposé aux pays de l'Europe du Sud finira par croître à nouveau, comme nous l'avons observé en 2012. Nous devons donc absolument commencer à réfléchir aux possibles conséquences de cette évolution. Devons-nous communautariser les dettes au niveau européen, ou les restructurer ? Dans une union monétaire comme la zone euro, tout le monde trinque dès qu'un état membre est en difficulté. Nous ne pouvons plus nous permettre de fermer les yeux. La Banque centrale européenne rachète massivement les dettes publiques pour éviter une telle situation. N'est-ce pas une bonne solution ? Nout Wellink : C'est une solution temporaire. La BCE ne pourra pas gommer les différences entre les états membres indéfiniment. Jamais dans l'histoire un problème n'a été résolu en faisant tourner la planche à billets. Cela ne crée que des situations semblables à celle en Amérique latine. La BCE sait également pertinemment qu'elle ne pourra pas continuer à agir ainsi pour très longtemps, et elle devrait commencer à avertir les états membres. Les taux d'intérêt vont à nouveau augmenter, et l'inflation menace également de revenir, bien que nous ne sachions pas encore quand cela se produira. Quand je vois ce que le monde politique continue à sortir de son chapeau pendant cette crise sanitaire, j'ai malheureusement l'impression que tout le monde pense que l'argent ne sera plus jamais un obstacle. Ce n'est évidemment pas juste. Les dettes devront être remboursées d'une manière ou d'une autre. L'inflation ou la croissance économique peuvent peut-être nous aider quelque peu, en effet, tout comme les mesures d'austérité ordinaires et l'augmentation des impôts. C'est ainsi. J'ai l'impression que tout le monde pense que l'argent ne sera plus jamais un obstacle.La BCE est depuis longtemps beaucoup plus impliquée que quand vous étiez président la Banque des Pays-Bas. Qu'en pensez-vous ? Nout Wellink : Je soutiens pleinement ce que fait la BCE aujourd'hui, mais à partir de 2015, j'ai souvent été très critique envers sa politique. Après la crise, elle n'a jamais cessé de racheter les obligations des états. On disait alors : regardez ce que fait le Japon, la Banque Nationale agit également de la sorte, et il n'y a jamais eu de problème. C'est peut-être vrai, mais cette stratégie n'a pas non plus mené à une augmentation structurelle de la productivité et de la croissance économique. La BCE ne résoudra pas les problèmes fondamentaux des pays comme l'Italie. Dans votre livre, vous plaidez en faveur d'un plan Marshall destiné à l'Europe du Sud. Les Pays-Bas ont-ils été trop radins au cours des discussions sur les mesures de soutien Covid ?Nout Wellink : Oui, je trouve les Pays-Bas assez radins. Surtout au début de la crise : quand quelqu'un est en train de se noyer, vous le ramener d'abord sur la berge avant de lui faire la morale. Le fonds Corona n'est tout simplement pas suffisant pour remettre les économies européennes sur les rails. Je comprends que les politiques néerlandais doivent prendre en compte l'opinion publique, mais il est également dans l'intérêt des Pays-Bas qu'un pays comme l'Italie connaisse à nouveau une croissance économique. La confiance entre les états membres n'est pas toujours la même. L'histoire nous montre que certaines promesses n'ont jamais été tenues. Les Pays-Bas doivent montrer qu'ils veulent volontiers aider les autres pays européens, à condition que ceux-ci se lancent également dans des réformes. Aujourd'hui, les banques aident à éviter l'effondrement du reste de l'économie. Toutefois, la crise du coronavirus ne va-t-elle pas finir par les mettre elles aussi à nouveau en difficulté ? Nout Wellink : La crise sanitaire est un test beaucoup plus difficile que tous les tests de résistance auxquels les banques ont été soumises par les superviseurs ces dernières années. Les risques utilisés lors de ces "stress tests" pour calculer les ratios prudentiels ne sont pas comparables aux vrais risques que nous observons aujourd'hui. De plus, les réserves des banques européennes ont toujours été limitées par rapport à celles des banques américaines. Que se passe-t-il lorsque les autorités cesseront de maintenir artificiellement l'économie en vie ? Beaucoup n'arriveront pas à rembourser leurs dettes et les faillites seront inévitables. À ce moment-là, nous verrons si nos banques sont assez solides pour traverser cette crise. Je ne peux rien prédire, mais je n'en suis pas tout à fait convaincu. Après votre passage à la Banque des Pays-Bas, vous avez travaillé pour des banques chinoises. Dans votre livre, vous donnez l'impression que depuis, vous ne voulez plus entendre dire du mal de la Chine, ou j'exagère ? Nout Wellink : Vous exagérez. J'essaie de mettre un terme à certains préjugés, c'est un fait. Je suis un des seuls Européens à avoir véritablement travaillé dans entreprise publique chinoise. L'Industrial and Commercial Bank of China (ICBC) est une des plus grandes banques du monde et possède plus de clients qu'il n'y a d'Européens. Je vois de l'intérieur les limites d'une économie contrôlée par le Parti communiste, mais j'en observe également les bons côtés. Je remarque donc que les Chinois nous répondent souvent, notamment lors de discussions à propos la propriété intellectuelle. Vous savez, un pays de la taille de la Chine, avec les ambitions qu'on lui connait, va prendre sa place dans le monde, c'est écrit. Dans l'Histoire, de tels changements de pouvoir ont souvent été accompagnés de guerres et de conflits, et je ne veux pas que mes enfants et petits-enfants aient à grandir dans un tel monde. La China a évidemment une autre philosophie que l'Occident, mais nous ne pouvons pas vraiment nous permettre d'adopter l'attitude des États-Unis, ni de nous penser missionnaires cherchant à changer le monde, comme nous l'avons été au cours des siècles passés. Dans une série de dossiers économiques, comme TikTok, Huawei ou la 5G, l'Occident ne fait plus confiance à la Chine ? Est-ce justifié ? Nout Wellink : Actuellement, il n'y a aucune preuve que Huawei transmet des données aux autorités chinoises. Il s'agit donc, en effet, d'une question de confiance. Nous devons nous protéger le mieux possible contre ces risques de sécurité, et les Chinois en font de même, mais vous devez savoir qu'il en va aussi ici de très gros enjeux commerciaux. Les parties prenantes jouent tellement gros qu'il est compréhensible que les Américains essaient de déstabiliser leurs concurrents. Dans tous les cas, nous ne devons pas diviser le monde en blocs de pouvoir distincts, car nous dépendons tous l'un de l'autre. La crise du coronavirus nous a prouvé cette dépendance. Nous aurions pu sauver de très nombreuses vies si nous avions pris au sérieux ce qu'il se passait en Chine dès janvier. Les autorités ont isolé une province entière de la taille de la France, c'était du jamais vu. Deux semaines plus tard, elles construisaient de nouveaux hôpitaux. Au lieu de fixer nos écrans de télévision, nous aurions mieux fait d'en tirer des leçons. Les Pays-Bas n'auraient alors peut-être pas dû faire face à un manque de place dans les hôpitaux. Malheureusement, l'Europe ne s'est réveillée que quand l'Italie s'est vue submergée.