L'Organisation mondiale du commerce (OMC) estime que la croissance de l'activité économique mondiale pourrait être amputée de 0,7 à 1,3% cette année par le conflit en Ukraine. Cette croissance n'atteindrait alors que 3,1%. Mais l'impact sur le commerce mondial serait plus important: sa croissance serait réduite de moitié et passerait à 2,4%. En octobre, l'organisation tablait sur 4,7%.
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L'Organisation mondiale du commerce (OMC) estime que la croissance de l'activité économique mondiale pourrait être amputée de 0,7 à 1,3% cette année par le conflit en Ukraine. Cette croissance n'atteindrait alors que 3,1%. Mais l'impact sur le commerce mondial serait plus important: sa croissance serait réduite de moitié et passerait à 2,4%. En octobre, l'organisation tablait sur 4,7%. Ces chiffres peuvent paraître arides mais ils signifient de terribles conséquences. La diminution du commerce mondial, c'est une baisse des échanges, de l'innovation, de la disponibilité de certains produits et de certains aliments. La menace d'une famine pouvant toucher rapidement les pays les plus pauvres d'Asie et d'Afrique s'approche. "La Russie et l'Ukraine sont toutes deux de grands exportateurs de produits agricoles, notamment de céréales (blé, maïs, orge) et de produits à base de tournesol. Les exportations à partir des ports de la mer Noire ont été gravement perturbées. L'Afrique et le Moyen-Orient sont les régions les plus vulnérables, car elles importent plus de 50% de leurs besoins en céréales d'Ukraine ou de Russie", souligne l'OMC. Un nouvel ordre commercial du monde se dessine donc sous nos yeux. Environ la moitié de la population mondiale, des pays comme l'Inde, la Chine ou l'Afrique du Sud n'ont pas condamné la Russie: à côté des cinq pays qui se sont opposés à la résolution condamnant Moscou, 47 se sont abstenus ou étaient absents. "Nous n'avons pas assez mis en évidence le fait que certains Etats se sont abstenus parce qu'ils ne voulaient pas fâcher leur nouvel allié", dit Michel Hermans, professeur à HEC Liège - Ecole de Gestion de l'ULiège, et spécialiste de la mondialisation. Ainsi, 16 pays africains se sont abstenus de condamner la Russie. "La Russie s'est arrangée pour déstabiliser les Etats-Unis et l'Europe dans des régions où ils étaient pratiquement les maîtres du jeu", ajoute notre interlocuteur. Un autre signe de l'émergence de ce nouvel ordre commercial a été donné voici quelques jours par la secrétaire d'Etat américain au Trésor, Janet Yellen. Dans un discours à Atlanta, elle a invité les Etats-Unis à "développer et approfondir l'intégration économique (...) avec les pays sur lesquels nous savons que nous pouvons compter". Une mondialisation "entre amis", que l'OMC entrevoit également. Le scénario d'une fragmentation en deux blocs commerciaux n'est pas bon, ni pour l'économie en général, ni pour l'Europe en particulier. Une fragmentation des zones économiques devrait lourdement peser sur l'activité. L'OMC estime que dans ce cas, la croissance mondiale y perdrait 5 points, ce qui est beaucoup, car cette scission aurait pour conséquence de réinstaurer des tarifs douaniers très élevés. La Corée du Nord, par exemple, subit des droits de douane de 37% avec les Etats-Unis, alors que ces droits sont de 4% en moyenne pour la plupart des autres partenaires commerciaux. Ce qui vaut aujourd'hui pour la Corée du Nord s'étendra-t-il à la Russie et ses alliés? Certes, comme le rappelle Michel Hermans, la mondialisation issue de l'Uruguay Round en 1995 était loin d'être aboutie. "La mondialisation qui a été mise en place en 1995 a été essentiellement au profit du monde occidental et a donné la perspective d'ouverture vers les marchés émergents comme la Chine et la Russie. Mais cela fait un petit temps que l'on négocie la suite de l'Uruguay Round, sans succès." Le "Doha Round" qui devait suivre a été un échec. "Voilà 22 ans que nous pataugeons", poursuit Michel Hermans qui observe que dès lors, ce sont "les zones entre amis ou les zones où l'équilibre économique était plus aisé qui se sont développées". De nombreux accords commerciaux en Asie, en Amérique du Nord, entre l'Europe et certains grands partenaires commerciaux (Etats-Unis, Japon...) ont été signés. Ce que la guerre en Ukraine a changé, toutefois, c'est la dynamique. "Il y a eu un effet boule de neige. La guerre en Ukraine a aggravé une situation qui était déjà difficile, poursuit Michel Hermans. Aujourd'hui les sanctions ont réduit les marges de manoeuvre de négociations avec des pays considérés comme des agresseurs, essentiellement la Russie. Le covid a aussi alimenté la crainte d'un manque de livraisons. Il y a donc eu une volonté, pas nécessairement affichée, de restreindre les rela- tions avec des pays trop lointains et d'essayer de relocaliser une série d'entreprises dans les pays occidentaux". Et à ces facteurs politiques, et économiques sont venus s'ajouter des facteurs climatiques. "Pour résoudre les problèmes alimentaires nés de la guerre en Ukraine et du blocage des ports de la mer Noire par la Russie, l'Inde avait proposé d'augmenter ses exportations de blé. Mais les chaleurs affolantes qui ont sévi dans le pays réduisent les possibilités de livraisons. L'Inde a décidé de nourrir d'abord sa population." Un autre exemple parlant est celui du pétrole. L'Europe travaille à des sanctions pour essayer de se passer de gaz et de pétrole russe et cherche donc des fournisseurs alternatifs. "Mais se retourner vers les pays du Golfe pour avoir davantage de gaz et de pétrole, c'est oublier que ces pays n'ont pas condamné la Russie. Ils se sont abstenus parce que la Russie fait partie de l'Opep+, qui regroupe les producteurs de pétrole du Golfe, le Venezuela et la Russie", rappelle Michel Hermans. La position très prudente d'Israël dans ce conflit s'explique d'ailleurs parce que le pays a découvert du pétrole sur son territoire, ajoute-t-il. Dans cette mondialisation entre amis, tout le monde ne part pas du même pied. Les Etats-Unis apparaissent gagnants. Grands producteurs de gaz et de pétrole de schiste, ils ont aussi de grandes terres agricoles et ont des accès privilégiés à nombre de matières premières grâce à leurs liens avec l'Australie, le Canada et l'Amérique latine. L'Europe et l'Afrique, en revanche, apparaissent dans une situation bien moins confortable. L'Afrique parce qu'elle va souffrir de graves pénuries alimentaires et qu'elle ne peut toujours pas tirer les plus- values des richesses en matières premières qui se trouvent sur son sol. L'Europe a des terres agricoles, mais possède peu d'énergie (du charbon et un reste de gaz en mer du Nord) et très peu d'autres matières premières. "Le continent est encerclé par les conflits (en Ukraine, au Proche et au Moyen-Orient). Il risque de payer les pots cassés, avertit Michel Hermans. On voit d'ailleurs que les sanctions prises contre la Russie nous reviennent: on parle de pouvoir d'achat, d'inflation, de prix qui flambent dans l'immobilier, l'automobile... Et si la Russie parvient à détourner l'Afrique de l'Europe, ce serait une catastrophe, car l'Afrique est fournisseur à la fois de gaz et pétrole, mais aussi de nombreuses autres matières premières importantes."