"En pleine crise, le patron de Carrefour Alexandre Bompard a dit que son groupe avait fait en six mois ce qui aurait dû lui prendre six ans, tant les habitudes de consommation avaient évolué. Paradoxalement, le monde s'est accéléré en s'arrêtant", lance l'essayiste Martial You, qui illustre ce constat dans son dernier ouvrage (*).
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"En pleine crise, le patron de Carrefour Alexandre Bompard a dit que son groupe avait fait en six mois ce qui aurait dû lui prendre six ans, tant les habitudes de consommation avaient évolué. Paradoxalement, le monde s'est accéléré en s'arrêtant", lance l'essayiste Martial You, qui illustre ce constat dans son dernier ouvrage (*). TRENDS-TENDANCES. La crise a donc été un accélérateur?MARTIAL YOU. Oui. Nous savions que l'e-commerce montait en puissance, mais avec la crise, il a fallu faire soudainement basculer de nombreuses petites entreprises vers le click & collect et le digital qui n'étaient pas auparavant la priorité de ces entreprises. Et l'incitation à le faire a été énorme: tout le monde s'est arrêté en même temps, et donc le redémarrage été simultané. Il y a eu une injection d'argent énorme de la part des Etats qui sont redevenus des régulateurs, fixant des objectifs industriels, fléchant les investissements. Avant la crise, tout le monde savait que nous allions vers une révolution digitale mais personne ne savait à quoi elle allait ressembler. Aujourd'hui, nous voyons émerger un axe digital, la 5G, la maîtrise des données et une économie industrielle verte. Sans le virus, nous n'aurions pas travaillé autant à ces objectifs?Prenons l'hydrogène: l'utiliser comme énergie propre nécessite une mise de départ tellement énorme qu'avant la crise, nous n'avions pas la capacité de financer cette politique. Mais aujourd'hui, il existe désormais une possibilité intelligente d'associer les investissements français, belges, allemands... C'est aussi vrai pour d'autres secteurs. Lorsqu'en France, le Premier ministre Jean Castex a expliqué que sur les 100 milliards du plan de relance français, 25% allaient être dirigés vers les PME, certains ont critiqué: quoi, seulement 25%? Mais 25 milliards d'euros pour les PME, c'était totalement inenvisageable avant la crise. Cet argent est emprunté. Cela ne vous inquiète pas?Je fais le pari que si nous parvenons à enclencher plusieurs décennies de croissance, si nous tenons un cap clair sur nos priorités industrielles, cet argent ne sera pas investi à fonds perdu et la dette sera soutenable. Avec la crise, nous sommes obligés d'opérer un changement brutal, nous savons que beaucoup d'emplois disparaîtront, mais nous sommes aussi obligés de réinventer les choses. Bref, la crise force au changement... C'est une vieille constante dans l'histoire. On le voit déjà avec la chute de Constantinople qui a permis la révolution de l'imprimerie, et plus près de nous, avec ce qui s'est passé à l'issue des deux guerres mondiales. Nous sommes aujourd'hui aussi à un moment de bascule. Avec le confinement et le recours au télétravail, le monde du travail se réorganise, une nouvelle géographie se met en place qui reposera un peu moins sur les grands centres urbains et un peu plus sur les villes moyennes. Celles qui sont situées à moins de deux heures de train de Paris sont en train de retrouver de l'intérêt et voient les prix de l'immobilier grimper. Car la crise a fait la démonstration par l'absurde que les entreprises étaient capables de s'organiser en distanciel. Et c'est une véritable avancée. Mais vous dites que celui qui est en télétravail n'a plus nécessairement un emploi protégé... En effet, parce que si l'entreprise voit qu'une fonction peut être exercée à distance, elle pourrait être tentée de l'externaliser. La crise a été une revanche des cols bleus sur les cols blancs: elle a démontré la nécessité d'avoir des gens à la production, dans l'industrie et de relocaliser certaines activités. Mais elle a aussi fait s'interroger sur la nécessité d'avoir encore dans son staff des fonctions administratives ou de contrôle qui sont, à mon sens, menacées. Mais à l'inverse, l'entreprise se dira qu'il est aussi possible d'aller chercher des compétences. Il y a, par exemple, de nombreux francophones qui travaillent dans la Silicon Valley et qui ont une expérience de ce monde digital. Ils pourraient servir d'experts pour les entreprises en Europe sans quitter la Californie. Comment cette digitalisation forcée touche-t-elle aussi l'école?En France, avec le confinement, 12 millions d'élèves et 870.000 professeurs se sont soudain retrouvés sur les plateformes vidéo. La crise a changé le monde de l'éducation. Et je crois qu'elle va aider à l'éclosion d'une école, la Digi-SchRool, mêlant le digital, l'école ( school) et renforçant la collaboration entre parents, élevés et professeur (c'est l'aspect crew, équipage). Vous imaginez un système de notes pour les professeurs qui fonctionnerait comme des likes sur les réseaux sociaux?L'enseignement se prête bien à cette capacité à sortir des murs de la classe. On voit déjà des stars de l'enseignement des maths sur YouTube qui peuvent avoir des revenus complémentaires. C'est épanouissant de faire connaître ses compétences au-delà de sa classe et de son environnement immédiat. Le digital peut aussi amener une autre relation et conduire à une revalorisation des bons professeurs en fonction de ce qu'ils font. La crise est-elle aussi une opportunité pour l'Europe de sortir d'une position de "vassal digital" des Etats-Unis ou de la Chine?Elle a permis de faire évoluer la réflexion sur le côté intrusif des technologies digitales dans nos vies. Il y a trois façons d'envisager le sujet. Dans la vision asiatique (pas seulement chinoise), le groupe est plus important que l'individu. Rogner la liberté des individus n'est pas si grave. La vision américaine est protestante: je n'ai rien à cacher, je ne suis donc pas choqué si la technologie vient chercher des données dans ma vie privée. La vision européenne est plutôt héritée du siècle des Lumières: l'individu prime sur le groupe, c'est l'association des diverses individualités qui constitue le peuple. C'est, je pense, la réponse la plus crédible à la chasse aux données et à la mainmise des machines sur notre vie privée. L'Europe peut avoir un rôle d'arbitre et édicter les règles du jeu. Elle a une carte à jouer car ni les Etats-Unis, ni la Chine n'ont intérêt à évoluer dans un monde bipolaire gouverné par une relation conflictuelle qui serait destructrice de valeur. Ils ont intérêt à avoir une Europe pouvant servir d'arbitre, d'autant que l'Europe est un marché qu'ils ne peuvent ignorer. C'est donc à nous d'être intelligents et de faire corps entre pays européens. Il y a beaucoup de positif. Mais est-ce gagné?Ce n'est pas gagné mais il y a un espoir car aujourd'hui, sur le plan politique et économique, nous pouvons décider de notre destinée. Avant la crise, en Europe, nous avions l'impression de subir le monde. Désormais, nous sommes en capacité de reprendre les choses en mains. Si nous y arrivons, alors la crise nous aura fait gagner quelque chose.