Essayiste et journaliste au Soir, au Point, puis au Monde pour lequel il a suivi l'actualité de la City, Marc Roche est un fin connaisseur du Royaume-Uni, où il s'est établi en 1985. Il publie aujourd'hui un essai sur le Brexit qui sonne comme une voix discordante dans le concert d'opprobres et d'invectives contre les Britanniques. Non, dit-il, le Brexit ne vas pas déboucher sur le chaos. " La rupture des amarres va accoucher d'un pays non pas meilleur, mais différent ", explique Marc Roche. Et l'Union européenne, qui est engluée dans les problèmes du siècle - mondialisation, migration, robotisation -, serait bien inspirée de copier certains éléments de ce nouveau modèle britannique.
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Essayiste et journaliste au Soir, au Point, puis au Monde pour lequel il a suivi l'actualité de la City, Marc Roche est un fin connaisseur du Royaume-Uni, où il s'est établi en 1985. Il publie aujourd'hui un essai sur le Brexit qui sonne comme une voix discordante dans le concert d'opprobres et d'invectives contre les Britanniques. Non, dit-il, le Brexit ne vas pas déboucher sur le chaos. " La rupture des amarres va accoucher d'un pays non pas meilleur, mais différent ", explique Marc Roche. Et l'Union européenne, qui est engluée dans les problèmes du siècle - mondialisation, migration, robotisation -, serait bien inspirée de copier certains éléments de ce nouveau modèle britannique. TRENDS-TENDANCES. Quel type de Brexit aurons-nous ? Après le sommet de Salzbourg où les Européens ont rejeté le plan proposé par Theresa May, c'est l'impasse. La possibilité d'un Brexit " dur ", sans accord avec l'Union européenne, gagne en consistance. MARC ROCHE. Le Brexit réussira, qu'il soit hard ou soft. S'il est hard, la période initiale de souffrance sera un peu plus longue. Mais je pense qu'il est dans l'intérêt des deux parties de conclure un divorce à l'amiable, même minimal, même uniquement juridique, comme le propose le Financial Times qui se prononce pour un Brexit " aveugle " : on acte juridiquement la séparation le 29 mars, et l'on règle ensuite la nature des relations futures entre l'Europe et le Royaume-Uni pendant la période de transition, que l'on peut étendre au besoin. Sur le continent, on prédit le chaos pour le Royaume-Uni. En disant que le Brexit va réussir, vous dédramatisez l'événement ? Oui, c'est exactement cela. J'étais un remainer (partisan du maintien dans l'Union, Ndlr) de coeur, je suis devenu un brexiter de raison. J'étais certain que le Royaume-Uni allait rester dans l'Union européenne, et tirer profit d'une situation très favorable, en ayant un pied dedans, un pied dehors, en ayant imposé l'anglais comme langue européenne et en se taillant les plus beaux postes dans les institutions. Le résultat du référendum du 23 mai 2016 m'a donc totalement surpris. Cependant, dans les mois qui ont suivi, la morgue affichée par mes amis européens m'a encore davantage choqué. En dehors de l'Union, il ne pouvait pas y avoir de salut. Un pays membre courait à la catastrophe s'il quittait son giron. Or, le Royaume-Uni dispose d'atouts qu'il va pouvoir faire jouer à plein. Vous les exposez, tous ces atouts : la City, la possibilité d'ériger un paradis fiscal aux portes de l'Europe, les liens commerciaux et financiers avec la Chine, la flexibilité du marché du travail, l'économie de la connaissance, la qualité des universités anglaises, etc. Vous y ajoutez, aussi, la résilience peu commune du peuple britannique. Pourquoi ?Le pays n'est pas les Etats-Unis : il existe un service de santé public - décrié, certes, mais il existe -, un salaire minimum, des aides au logement, etc. Mais les Britanniques sont darwiniens. Chacun doit prendre son avenir en main. Le système de santé public prévoit par exemple que les consultations chez un généraliste ne dépassent pas sept minutes, et que vous changiez de médecin à chaque consultation. Vous êtes responsable de votre hygiène de vie et vous n'êtes pas censé tomber malade. Le pays accepte les inégalités. La société de classes y est aussi vibrante qu'au 19e siècle. C'est dû, me semble-t-il, à l'absence de révolution, mais aussi au fait que le pays n'a pas connu, contrairement au continent, l'occupation allemande, qui a bouleversé la société. En outre, le puritanisme anglais n'a pas d'empathie pour la pauvreté. Pour ces raisons, le Royaume-Uni est capable de réaliser les réformes nécessaires pour adapter son économie aux nouveaux défis qui surgissent. Et puis, les Brritanniques sont toujours sensibles à l'appel du grand large. C'est effectivement la déclaration de Winston Churchill : " Chaque fois que nous aurons à choisir entre l'Europe et le grand large, nous choisirons le grand large ". Churchill avait cette vision d'un Royaume-Uni à l'intersection de trois cercles : l'Europe, le Commonwealth et les pays anglophones avec en premier lieu les Etats-Unis. Les Britanniques sont entrés dans l'Union européenne à reculons. Ils l'ont rejointe pour des raisons mercantiles : ils devaient sauver leur économie, ils étaient l'homme malade de l'Europe, ils avaient subi en 1976 l'humiliation d'un sauvetage par le Fonds monétaire international. Mais, oui, les Britanniques sont viscéralement liés au grand large. Tous ont de la famille aux Etats-Unis ou dans un pays du Commonwealth. De plus, lors de Seconde Guerre mondiale, les pays du Commonwealth sont venus immédiatement au secours du Royaume-Uni, alors que l'Europe du continent était considérée comme un repaire de collaborateurs. Et l'Europe est également vue comme peu démocratique ?Le Royaume-Uni n'est pas l'Irlande, la France ou les Pays-Bas ( où l'on a fait revoter lorsque les référendums rejetaient certains traités européens, Ndlr). C'est un pays qui respecte la volonté populaire. Les remainers refusent d'accepter la décision du 23 juin, prise à 52 %, ce qui constitue pourtant un écart bien plus important que celui par lequel les Québécois ont rejeté l'indépendance en 1995 ( 50,58 % des voix, Ndlr). Et lorsque l'on considère la seule Angleterre, l'écart en faveur du Brexit est de 12 %. Mais que répondre à ceux qui disent, comme le président français Emmanuel Macron encore tout récemment, que ce référendum repose sur un mensonge ?Ce n'est pas vrai. Les mensonges étaient dans les deux camps. Les remainers ont dit, s'appuyant sur d'énormes rapports, qu'un vote en faveur de la sortie de l'Union serait synonyme d'un effondrement de l'économie. Effondrement qui ne s'est pas produit. Les Britanniques ont en réalité voté avec leurs tripes contre la libre circulation des travailleurs. Une liberté perçue par les classes populaires comme une concurrence cassant les salaires et comme une pression supplémentaire, en période d'austérité, sur les services publics (les hôpitaux et l'éducation) et sur les prix des logements. Les minorités ethniques ont également voté en partie pour le Brexit, car elles percevaient la libre circulation de ces chrétiens blancs européens comme discriminatoire. Paradoxalement, le Brexit a été une arme fatale au populisme, qui a été éradiqué de la scène politique britannique. Le problème actuel de l'Union européenne est le manque de respect de la volonté populaire, le mépris qui se dégage de cette " technocratie non élue " qui siège à Bruxelles et l'absence de contrôle du Parlement européen sur la Commission. A ce sujet, l'affaire Selmayr est exemplaire ( la nomination tout sauf transparente de Martin Selmayr, chef de cabinet de Jean-Claude Juncker comme secrétaire-général de la Commission européenne, Ndlr). Tout cela fait le nid du populisme. En comparaison, le Brexit a effectivement tué le parti nationaliste populiste UKIP, qui ne fait plus que 1 % des voix. Le Brexit est un constat d'échec de l'Union européenne ?Du point de vue du Royaume-Uni, l'Union européenne n'a pas fonctionné, en raison notamment de son incapacité à résoudre ce problème de l'immigration. Tony Blair porte, avec David Cameron qui a organisé le référendum, une très lourde responsabilité en n'ayant pas imposé en 2004 un contrôle sur l'immigration polonaise. Résultat : sur une décennie, un million de Polonais ont émigré au Royaume-Uni. Lorsqu'ensuite David Cameron a essayé désespérément de dire aux Européens : " J'ai ce référendum, aidez-moi à limiter la libre circulation des personnes ", aucune main ne s'est tendue. Toutefois, si les Britanniques quittent l'Union européenne, ils ne quittent pas l'Europe. Ils désirent une Union européenne forte. Simplement, ils la veulent comme partenaire, sans en faire partie.Marc Roche, " Le Brexit réussira ", éditions Albin Michel, 238 pages, 18,50 euros.