Les hommes politiques ne font, de nos jours, que rarement référence à des principes philosophiques, à l'exception peut-être des groupes islamistes et de l'extrême gauche marxiste. A l'image d'Alexander De Croo qui, récemment, relativisait très nettement son engagement libéral et préférait se montrer pragmatique et gestionnaire, la plupart de nos dirigeants se bornent à faire allégeance, d'assez loin, à des notions extrêmement vagues et parfois dépourvues de toute signification, comme "gauche" ou, plus rarement, "droite".
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Les hommes politiques ne font, de nos jours, que rarement référence à des principes philosophiques, à l'exception peut-être des groupes islamistes et de l'extrême gauche marxiste. A l'image d'Alexander De Croo qui, récemment, relativisait très nettement son engagement libéral et préférait se montrer pragmatique et gestionnaire, la plupart de nos dirigeants se bornent à faire allégeance, d'assez loin, à des notions extrêmement vagues et parfois dépourvues de toute signification, comme "gauche" ou, plus rarement, "droite". Il est donc surprenant de voir Emmanuel Macron, ancien ministre d'un gouvernement socialiste mais qualifié de "libéral" par ses adversaires et souvent gaulliste dans ses actes politiques, déclarer, parlant de la lutte contre la pandémie, que "nous sommes en train de réapprendre à devenir une Nation. On s'était progressivement habitués à être une société d'hommes libres, nous sommes une Nation de citoyens solidaires". Pour une fois, on trouve, en quelques phrases, des choix clairs relevant de la philosophie politique. Chaque mot est visiblement choisi. Pour le président de la République française, nous sommes des "citoyens", avant d'être des "individus" ; nous sommes "solidaires" avant d'être "libres" et nous vivons dans une "nation" plutôt que dans une " société ". Tout se tient: il nous faut être des éléments d'un ensemble (la Nation) avant d'être nous-mêmes (des individus) ; nos libertés ne se conçoivent, si elles existent encore, que subordonnées à un intérêt national. Nous sommes des moutons qui devons suivre un troupeau lui-même dirigé par "le père de la Nation", c'est-à-dire bien sûr Macron. On pourrait contester le point de départ du raisonnement: il est difficile de dire que la France (ceci vaut aussi pour la Belgique) est aujourd'hui une société d'individus libres alors que l'Etat collecte 55% de ce que chacun gagne et qu'il réglemente, soumet à autorisation ou impose à peu près toutes les activités. Mais d'un point de vue plus philosophique, il est sans doute plus important de distinguer l'énorme recul que cette conception implique sur le plan des libertés. Benjamin Constant avait, à très juste titre, opposé les "libertés des modernes", celles issues des Lumières, de la Révolution française et de la Révolution américaine - ces droits de l'individu - aux "libertés anciennes" qui, dans le meilleur des cas, comportaient le droit d'être un citoyen, un membre de la Cité, ayant le droit de vote, de participer aux décisions collectives et, éventuellement, d'être nommé à certaines fonctions. Benjamin Constant remarquait que dans ce monde ancien, "on admettait comme compatible avec cette liberté collective l'assujettissement complet de l'individu à l'autorité de l'ensemble." Il ajoutait: "Toutes les actions privées (y) sont soumises à une surveillance sévère. Rien n'est accordé à l'indépendance individuelle, ni sous le rapport des opinions, ni sous celui de l'industrie (...) Dans les choses qui nous semblent les plus utiles, l'autorité du corps social s'interpose et gêne la volonté des individus". Pour une fois, ce retour au mondeancien est clairement exprimé par un homme politique. Nous le constations déjà avec regret et préoccupation sous de nombreux aspects: dans les atteintes à la liberté d'expression, à celle du travail, à celle d'entreprendre. Aujourd'hui, ce choix d'un système totalitaire, cette régression par rapport aux Lumières, est exprimé sous forme de principes. Ce n'est, hélas, pas propre au président français: cette régression est commune à toutes nos sociétés.