Quel impressionnant C.V. que celui d'Etienne Davignon ! Entré un peu par piété filiale (son père était ambassadeur de Belgique à Berlin avant la guerre) dans la diplomatie à 27 ans comme stagiaire en charge du " service Congo ", il intègre vite le cabinet du socialiste Paul-Henri Spaak en 1961.
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Quel impressionnant C.V. que celui d'Etienne Davignon ! Entré un peu par piété filiale (son père était ambassadeur de Belgique à Berlin avant la guerre) dans la diplomatie à 27 ans comme stagiaire en charge du " service Congo ", il intègre vite le cabinet du socialiste Paul-Henri Spaak en 1961. Il vit de très près les heures dramatiques de la décolonisation et le chaos qui s'ensuivit. Il devient chef de cabinet de Paul-Henri Spaak à 32 ans, il le reste quand le social-chrétien Pierre Harmel lui succède. Il assure ensuite la présidence de la toute jeune Agence internationale de l'énergie entre 1973 et 1977. Il devient commissaire européen de 1977 à 1985. Puis il entrera à la Générale de Belgique dont il devient un des directeurs. En froid avec le gouverneur de l'époque, René Lamy, il songe très sérieusement à la quitter. Mais Carlo de Benedetti lance son OPA. Il reste donc pour défendre la " vieille dame " et devient un des piliers de Suez en Belgique. Il sauve aussi, avec Maurice Lippens, la Sabena du naufrage en 2002. Etienne Davignon raconte donc ses souvenirs dans un ouvrage (1) qu'il dédicace à la femme de sa vie, Antoinette Spaak. L'ouvrage fourmille de détails. Sur la crise congolaise et l'assassinat de Lumumba, résultat, dit Etienne Davignon, des luttes politiques intestines congolaises. Sur l'opposition, en 1957, des partenaires sociaux à l'entrée de la Belgique dans le Marché commun. Ils convainquent le Premier ministre Achille Van Acker, mais Spaak lui dit qu'il avait déjà paraphé le traité et que l'on ne pouvait plus revenir en arrière ! Sur la " formidable opportunité gâchée par l'Etat " quand Etienne Davignon propose à Jean-Luc Dehaene, en train de former le prochain gouvernement, de prendre 20% du capital de la Générale de Belgique. Quand on lui demande laquelle de ses trois vies - diplomate belge, commissaire européen ou homme d'affaires - il préfère, il répond : " Je les ai toutes aimées. C'est mon caractère : je suis content (attention, je ne dis pas satisfait) de ce que l'on me donne à faire. Et puis je suis Bruxellois, et j'ai donc eu la chance de ne pas avoir perdu le contact avec les personnes de mes activités antérieures. Jean-Claude Juncker, le président de la Commission, est un ami de 30 ans. Si j'habitais Malte, je ne le verrais plus... " Une galerie de portraits émaille ces souvenirs. Mais un, évidemment, se détache : celui de Paul-Henri Spaak. " J'ai commencé avec lui à 28 ans, dans un métier que je ne connaissais pas. Il était un maître, qui m'a fait gagner 10 ans dans ma vie. " Spaak lui apprend la patience, l'art de la négociation, la nécessité de maîtriser ses dossiers : " la superficialité, c'est la mort ". Il lui apprend aussi que l'on peut peser sur le cours des événements même si l'on ne représente " que " la Belgique. " Un certain nombre d'affirmations devenues politiquement correctes sont fausses, estime-t-il. Telles qu'un petit pays n'a rien à dire. Je donne une série d'exemples qui prouvent le contraire. " Mais à voir ces hommes d'Etat d'hier, on se demande si ceux d'aujourd'hui sont de la même trempe. " Je crois qu'il y en a encore, répond Etienne Davignon. C'est cependant une fonction qui est de plus en plus difficile. La pression qui s'exerce sur eux est sans commune mesure avec celles qui pesaient sur leurs prédécesseurs. Les réseaux sociaux créent la nécessité de répondre immédiatement. Or le temps est une dimension fondamentale afin de pouvoir juger ce qui doit être fait. " Dans cette vie, deux épisodes l'ont particulièrement marqué. Le premier est l'affaire du Congo. " Elle m'a appris ce que pouvait être la misère des gens. Un pays en plein chaos, avec une population qui va être perdue parce qu'il n'y a plus ni structures ni règles.... Sans être exagérément sensible, ça vous fait quelque chose. " L'autre mauvais souvenir est lié à sa période comme commissaire européen devant s'atteler à la restructuration de la sidérurgie. " On a attaqué la crise trop tard, ce qui a raccourci la période d'adaptation. Le fait d'être brûlé en effigie à Longwy n'est pas agréable mais ce qui vous touche vraiment, c'est le nombre d'emplois perdus. Même si vous êtes persuadé que c'était nécessaire pour sauver les autres. " Et Etienne Davignon avertit : attention à la répétition de l'histoire. " Lorsque les choses vont mieux, on croit que l'amélioration restera constante, alors que des changements structurels sont en train de s'opérer. Pour consommer moins, les voitures deviennent plus légères, et l'on remplace des éléments de tôle par du plastique. " Que ce soit en diplomatie, à l'Europe ou dans le monde des affaires, on a souvent l'impression que lorsqu'un dossier était particulièrement difficile, on appelait Davignon. " Oui, sourit-il, comme la Sabena. C'est cette notion qui veut que lorsque l'on se rend chez le médecin et que ses remèdes ne fonctionnent pas, on va chez le rebouteux ! C'est une légende. Mais comme elle ne vous est pas totalement défavorable, alors on la laisse courir ! " Lorsque Fortis a sombré, Etienne Davignon a donc été pressenti pour assumer la présidence du groupe. Mais lors d'une assemblée mémorable de décembre 2008, il n'a pas gagné le vote des actionnaires. " Fortis est la seule erreur structurelle que j'aie jamais commise dans ma vie, dit l'homme d'affaires. Il y avait trois éléments au problème et je n'en ai considéré que deux. J'avais les compétences, j'étais prêt à 'rentrer dans le lard' des Néerlandais qui avaient mangé leurs paroles. Mais même si j'avais quitté le conseil de Fortis depuis trois ans, j'étais encore considéré comme faisant partie de l'establishment qui avait été à la base du désastre. Je n'ai pas anticipé que les gens qui avaient souffert de cette situation ne pouvaient pas m'accepter comme étant leur représentant. " Et Etienne Davignon lâche une dernière préoccupation. Sur l'avenir du pays, dont le problème n'est pas culturel - " la dernière grande enquête montre qu'à l'exception de la migration, il y a une feuille de papier à cigarette entre ce que pensent les Flamands, les Wallons et les Bruxellois " - mais structurel. " La Belgique est le seul pays que je connaisse qui n'ait pas de hiérarchie des normes, dit-il. Nous n'avons pas anticipé qu'il y aurait des problèmes qui impliqueraient nécessairement la nécessité pour les entités de travailler ensemble. Les problèmes que devra affronter le prochain gouvernement ont presque tous des aspects régionaux limités : le budget fédéral, la sécurité énergétique, le climat, la montée des inégalités, la migration. Or, poursuit-il, nous avons des lieux de collaboration entre Régions et Communautés, mais qui n'ont pas d'obligation de résultats, seulement des obligations de papotage. C'est cela qui me préoccupe. " Et cela est d'autant plus difficile que les politiques des deux grandes Communautés ne se comprennent plus. " Lors des discussions du pacte d'Egmont entre les partis traditionnels, le FDF et Hugo Schiltz, ces gens n'étaient pas nécessairement d'accord. Mais ils s'entendaient bien. Une des idioties humaines les plus grandes, c'est de croire que l'on doit pas s'entendre avec les gens qui n'ont pas les mêmes idées que vous. " Toujours président de Bozar, encore coprésident de la Sabena, administrateur de plusieurs sociétés, conseiller, etc., qu'est ce qui fait encore courir Etienne Davignon ? " Lorsque je reviens de vacances, je me dis : bon sang, tu es quand même un peu bête de revenir, confie-t-il. Mais je suis un paresseux qui a besoin d'être utile. C'est importante pour mon équilibre. Je ne voudrais toutefois pas me retrouver dans la situation où l'on dirait de moi : ce pauvre vieux, que va-t-on faire de lui ? Mais c'est un sujet que je traite. "