On les a comparés aux " jacques " d'autrefois, ces paysans désespérés par la famine et écrasés par les impôts, dont les " jacqueries " ont émaillé l'histoire. Il y a une parenté, jusqu'au costume : un " jacques " désignait un paysan, mais aussi la veste qu'il portait. Aujourd'hui aussi, les manifestants endossent toujours des vestes. Elles sont simplement devenues jaune fluo...
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On les a comparés aux " jacques " d'autrefois, ces paysans désespérés par la famine et écrasés par les impôts, dont les " jacqueries " ont émaillé l'histoire. Il y a une parenté, jusqu'au costume : un " jacques " désignait un paysan, mais aussi la veste qu'il portait. Aujourd'hui aussi, les manifestants endossent toujours des vestes. Elles sont simplement devenues jaune fluo... Ceux qui manifestent, aujourd'hui comme hier, sont en grande partie des habitants des régions rurales ou périurbaines, souvent poussés hors des grandes villes parce que s'y loger est devenu trop cher. Ils sont donc dépendants de la voiture pour conduire les enfants à l'école, aller travailler, remplir leur chariot au centre commercial parfois éloigné de 10 ou 20 km. Ils blâment la disparition des lignes de transports en commun, des bureaux de poste, des agences bancaires, des écoles, des petits hôpitaux de proximité. Ils se sentent abandonnés par l'Etat. Car la hausse du carburant, la volonté de limiter la vitesse à 80 km/h sur les routes de l'Hexagone, la stagnation des salaires, la difficulté de trouver un emploi se sont alliées au sentiment de faire partie d'un monde très, très éloigné de celui de la sphère politique et médiatique qui habite les grandes métropoles. Une sphère qui prend des décisions qui paraissent peut-être fondées dans leurs principes (qui n'est pas pour limiter le nombre de morts sur les routes ou réduire notre empreinte carbone ? ), mais qui visent dans les faits de nombreuses personnes habitées d'urgences plus immédiates. Le prétexte au mouvement - la hausse du prix de l'essence - n'est donc pas anodin. Mais il ne constitue qu'une flammèche d'un grand feu qui a pris de manière immédiate et spontanée, alimentée par les réseaux sociaux. En fait, ces révoltés sont les mêmes que ceux qui ont voté, de l'autre côté de l'Atlantique, pour Donald Trump, ou de l'autre côté du channel, en faveur du Brexit. Ceux qui ont poussé le Royaume-Uni hors de l'Union européenne sont aussi des ouvriers, des habitants de banlieues ou de villages plus ou moins lointains, éloignés tant géographiquement que culturellement de Londres ou d'Edimbourg. Eux aussi se sont sentis abandonnés par l'élite urbaine, interconnectée, souvent europhile (oui, même en Angleterre) et aisée qui occupe les leviers du pouvoir politique et économique. Et eux aussi pestent contre ceux qui les gouvernent et qui ont mené le Royaume-Uni au chaos, en organisant un référendum sur le Brexit pour de pures raisons de politiques intérieures, en promettant de décrocher la lune, promesse qui s'avère aujourd'hui assez difficile à tenir. Tout comme les " brexiters " britanniques, les " gilets jaunes " français présentent des revendications diverses et variées : certains s'emportent contre la hausse des taxes sur les retraites, d'autres vitupèrent contre le train de vie de l'Etat, d'autres veulent au contraire davantage de services publics, d'autres manifestent contre l'absence de travail, d'autres couvrent l'Europe d'injures, etc. Mais tous - tous - se plaignent, au final, de la stagnation du pouvoir d'achat et des pauvres perspectives qui sont données à leur descendance. Et face à ces défis, ils critiquent une certaine inefficacité de l'Etat. On aurait tort de voir en ces gens des beaufs en manque de manifestations et phagocytés par quelques partis extrémistes. La plupart, en France du moins, ne veulent justement pas de récupération politique. Ils représentent ces forçats du pouvoir d'achat qui sont la plupart du temps invisibles. Mais qui se révèlent suffisamment nombreux pour faire basculer une élection en France, au Royaume-Uni ou ailleurs.