En 1842, Eugène Sue, feuilletoniste et dandy, évolue avec aisance dans le Paris flamboyant des beaux quartiers. Un soir, un ami l'emmène au théâtre assister à un drame où il est question d'une famille pauvre harcelée par des huissiers pour une dette ridicule. Le jeune homme éclate de rire. Qui a pu écrire une fiction pareille ? N'y voir aucun cynisme : Sue ignore purement et simplement le sort des classes populaires, pourtant présentes au coeur du quartier de la Cité à quelques centaines de mètres seulement de chez lui. Après tout, le dandy a quelques excuses. La presse à peine née peine à être lue et Les Misérables ne seront publiés que 20 ans plus tard...
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En 1842, Eugène Sue, feuilletoniste et dandy, évolue avec aisance dans le Paris flamboyant des beaux quartiers. Un soir, un ami l'emmène au théâtre assister à un drame où il est question d'une famille pauvre harcelée par des huissiers pour une dette ridicule. Le jeune homme éclate de rire. Qui a pu écrire une fiction pareille ? N'y voir aucun cynisme : Sue ignore purement et simplement le sort des classes populaires, pourtant présentes au coeur du quartier de la Cité à quelques centaines de mètres seulement de chez lui. Après tout, le dandy a quelques excuses. La presse à peine née peine à être lue et Les Misérables ne seront publiés que 20 ans plus tard... Deux siècles après, difficile de faire valoir le même alibi. Et pourtant, il nous est tout aussi facile d'ignorer une réalité vécue par des millions de gens parfois proches de nous. Car si Sue manquait d'informations, nous avons, nous, définitivement basculé dans une société de surinformation. Alors que nous sommes bombardés de nouvelles en continu, notre aveuglement ne procède plus par ignorance ou par zones d'ombre, mais au contraire par trop plein et éblouissement. Paradoxalement, plus un fait sera répété, moins il aura de chance d'imprimer notre rétine cognitive aveuglée. De même que l'ouverture sur l'immensité de l'information proposée par Internet se heurte à un phénomène qu'Eli Pariser, auteur et militant, a identifié sous le nom de " bulles de filtres " : le fait que nos propres choix - notamment sur les moteurs de recherche et les réseaux sociaux - finissent par paramétrer notre vision du monde en fonction à nos propres critères. Pensant, découvrir " le " monde en circulant dans l'immensité d'Internet, nous ne faisons que parcourir " notre " monde façonné par les algorithmes mis en place par nos propres choix. Ainsi Internet se transforme-t-il en un immense champ d'informations troué de points aveugles. Pour autant, il est illusoire d'imputer notre ignorance à ce biais technologique et en particulier aux algorithmes. On décrit trop souvent les bulles de filtre comme des caches qui nous empêcheraient de prendre connaissance des points de vue adverses, rendant par exemple un Républicain américain ignorant des arguments du camp des Démocrates (et inversement). Or, en ces temps de polarisation extrême, on constate que chaque camp est au contraire confronté en permanence aux thèses adverses : #JeSuisX produit immédiatement un #JeNeSuisPasX. Notre ignorance n'est pas subie, elle est choisie : ce n'est pas le manque d'information qui nous fait ignorer les arguments adverses mais notre propre surdité aux arguments en question qui explique notre ignorance. Car les bulles de filtres ne nous sont pas extérieures comme cela nous arrange de le croire. On a tendance à jeter l'anathème sur les algorithmes dans nos machines qui nous imposeraient nos choix, alors que c'est notre " algorithme intérieur " qui est la cause première de notre surdité aux autres. De même que nous avons tendance à croire que notre " algorithme intérieur " serait neutre. Or, que nous le voulions ou non, il est le produit d'une histoire, d'une culture et d'une société données de même qu'il est naturellement conditionné par notre appartenance sociale, raciale ou de genre. Pour autant, sommes-nous totalement assignés à cet " algorithme intérieur " en fonction de notre genre, race ou classe sociale ? Selon certains, ce serait le cas. Et ceux-ci de défendre qu'il est structurellement impossible pour une personne de race, de genre ou de classe sociale différents de comprendre - et a fortiori de ressentir ou de vivre - ce à quoi l'autre est confronté. Notre bulle de filtres serait-elle alors increvable ? Pourtant, quelques mois après sa sortie au théâtre, Eugène Sue s'exfiltre de son quartier doré et entreprend une plongée dans les bas-fonds du Paris populaire. Déguisé en ouvrier peintre - comme un transfuge - il y recueillera jour après jour la matière narrative des Mystères de Paris, roman-feuilleton qui durant un an captivera et bouleversera la France entière, de l'ouvrier au ministre. Au fil des épisodes, ce qui devait n'être qu'un divertissement se transformera en un témoignage ardent sur la dure condition du peuple et un cri de révolte avant Hugo et Zola. Sue aura donc fait éclater non seulement sa propre bulle de filtres mais aussi une vérité que beaucoup, même à quelques centaines de mètres de là, ignoraient. Et ouvert ainsi la voie aux barricades de la révolution de 1848.