On a assisté, ces derniers jours, à un sérieux glissement dans les sujets d'actualité. Tout est parti du crime odieux d'un policier américain blanc dont a été victime un suspect noir. Le film horrible, que chacun a vu, est un exemple des multiples abus dont sont responsables les polices américaines, qui tuent 1.000 personnes par an, et pas toujours en état de légitime défense.
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On a assisté, ces derniers jours, à un sérieux glissement dans les sujets d'actualité. Tout est parti du crime odieux d'un policier américain blanc dont a été victime un suspect noir. Le film horrible, que chacun a vu, est un exemple des multiples abus dont sont responsables les polices américaines, qui tuent 1.000 personnes par an, et pas toujours en état de légitime défense. Ce problème concret d'abus de pouvoir policier est à l'origine de manifestations contre le racisme qui est, certes, un des aspects réels - mais non le seul - des exactions policières aux Etats-Unis. Des polices d'autres pays se sont vues accusées avec, apparemment, beaucoup moins de justification. Et au final, on a, en Belgique, déboulonné des statues du roi Léopold II, qui régna à titre personnel sur le Congo de 1885 à 1908, avant d'en transférer la souveraineté à la Belgique. Le seul point commun est l'identité raciale des victimes. Les critiques contre ce roi sont pour le moins justifiées. Elles portent sur une surexploitation de la main-d'oeuvre africaine et sur des sévices particulièrement graves (l'affaire dite des " mains coupées ") et elle n'est même pas explicable par les moeurs de l'époque. Déjà en 1904, une commission d'enquête internationale avait été constituée pour constater les graves excès commis sous le régime de Léopold II. C'est d'ailleurs ce qui obligea celui-ci à céder la souveraineté, au départ personnelle, sur le Congo à la Belgique en 1908. Il semble donc bien que, même dans le contexte de l'époque qui tolérait la colonisation, le roi Léopold II se soit comporté comme un criminel. Le fait que la décolonisation ait donné lieu, elle aussi, à de multiples violations des droits de l'homme par des dictateurs africains n'excuse en rien le comportement d'un roi européen. Tout cela doit assurément conduire nos autorités publiques à revoir leur position à son égard. Il n'y a plus aucun motif légitime pour reconnaître à ce personnage un droit à être glorifié par des rues à son nom, des statues le présentant en conquérant ou d'autres célébrations. Nous avons le droit à un processus de " mémoire historique ", et de revoir le point de vue officiel sur un personnage qui fut le chef de l'Etat belge. Ceci ne justifie évidemment pas que des statues soient détruites par des émeutiers, ni que ceux-ci en profitent pour saccager des magasins, comme ce fut le cas lors de la manifestation du 8 juin. Il s'agit là de délits dont on espère qu'ils seront poursuivis. Un tel processus de mémoire historique a eu lieu dans beaucoup d'autres pays, dont l'Espagne d'après Franco qui a rebaptisé les multiples avenues dédiées au dictateur, décédé en 1975, et ôté toutes ses statues se trouvant dans l'espace public. Tout cela est parfaitement légitime et il est normal que la Belgique agisse de la même manière pour une période certes plus ancienne mais bien sombre de son histoire. Ce n'est sans doute, en revanche, pas une raison pour considérer qu'il faille créer sur le sujet une " conception officielle de l'histoire " et l'enseigner de manière identique dans toutes les écoles du Royaume. La vérité historique doit être établie par les historiens et enseignée par les professeurs dans des écoles auxquelles il faudrait reconnaître une certaine marge d'appréciation. Dans un Etat qui se revendique du respect des libertés, ce n'est pas le Pouvoir qui dit comment l'Histoire doit être racontée. Et il n'y a pas non plus de raison de nous culpabiliser, nous les Belges d'aujourd'hui, ni de reconnaître une responsabilité à la Belgique ou à l'ensemble des personnes de race blanche dans les exactions commises à la fin du 19e siècle. Les responsabilités sont individuelles et non collectives et il n'y a aucun motif de nous reprocher des actes commis avant notre naissance par un monarque mort depuis plus d'un siècle. Personne n'est responsable des actes commis par ses parents, ni par ses ancêtres, et Léopold II n'était ni l'un d'entre eux ni quelqu'un ayant agi en notre nom. Il a d'ailleurs agi avant 1908 en son nom personnel et non comme roi des Belges. Nous pouvons également, peut-être avec de bonnes raisons, supprimer toutes les " rues Jules César " de nos villes en jugeant qu'il ne s'agissait que d'un conquérant qui a massacré beaucoup de gens, en a réduit d'autres en esclavage et s'est emparé des richesses gauloises. Tout cela peut se justifier mais il n'y a pas de raison d'imputer la moindre culpabilité de ces actes aux Italiens, ni même aux Romains d'aujourd'hui.