"Un mystère", la présidente de la banque centrale américaine (Fed) Janet Yellen ne pouvait pas avouer beaucoup plus clairement ne rien en savoir. Et pas seulement elle. En Europe aussi, l'économie s'améliore nettement, et donc le président de la Banque Centrale européenne (BCE), Mario Draghi, planifie le démantèlement de ses mesures de stimulation, bien que l'objectif d'inflation de 2% est encore loin. La dure leçon pour la Fed et la BCE est la même: même avec des milliers de milliards d'argent frais, on n'achète pas l'inflation.
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"Un mystère", la présidente de la banque centrale américaine (Fed) Janet Yellen ne pouvait pas avouer beaucoup plus clairement ne rien en savoir. Et pas seulement elle. En Europe aussi, l'économie s'améliore nettement, et donc le président de la Banque Centrale européenne (BCE), Mario Draghi, planifie le démantèlement de ses mesures de stimulation, bien que l'objectif d'inflation de 2% est encore loin. La dure leçon pour la Fed et la BCE est la même: même avec des milliers de milliards d'argent frais, on n'achète pas l'inflation.Claudio Borio, l'économiste en chef de la Banque des règlements internationaux (BRI ou Bank of International Settlements - BIS), l'institution qui règle la circulation des capitaux entre les banques centrales, a comparé cela à En attendant Godot. "Pourquoi l'inflation reste-t-elle aussi obstinément faible ? C'est la question qui déterminera l'économie mondiale au cours des prochaines années. Ce qui est préoccupant, c'est que nous n'en savons rien."Le grand problème pour qui veut lever le voile sur le mystère de l'inflation ne réside pas dans l'absence d'explication possible, mais justement dans le fait qu'il y en ait tellement, sans qu'aucune ne soit concluante. Comparez cela à un jeu de Cluedo particulièrement frustrant: bien que vous récoltiez énormément d'indices, il n'y a pas moyen d'exclure de suspects. Donc, qu'est-ce qui maintient l'inflation à un niveau aussi faible aujourd'hui ? Tous les facteurs décrits ci-dessous, dans une proportion plus ou moins grande, ou en tout cas un petit peu.Il y a bien de l'inflation, mais nous la mesurons mal. Cela semble absurde, mais c'est une option sérieuse. L'inflation est une comparaison de l'évolution des prix d'une année à l'autre. Dans notre pays, les autorités comparent pour ce faire quelques milliers de produits d'un panier qui "reflète le plus étroitement possible le modèle de dépenses d'un ménage moyen". Des erreurs s'y glissent inévitablement. Régulièrement, des bizarreries apparaissent. Ainsi, depuis le début de cette année, les synthétiseurs en font partie. En avez-vous acheté un récemment ?Il n'est pas seulement difficile de déterminer ce que 'le Belge' consomme en biens et services. Parfois, c'est une prouesse de comparer les produits. Apple a par exemple lancé un iPhone à 1.000 dollars le mois dernier. Cela représente une sacrée dose d'inflation, semblerait-il, a priori. Seulement, une personne ayant le nouvel iPhone en poche n'achètera probablement pas ni appareil photo, ni réveil, ni GPS. L'iPhone est donc bien plus cher, mais il est aussi capable de beaucoup plus. Et si la qualité augmente plus que les prix, cela comprime l'inflation de manière cachée.L'économiste Milton Friedman fut le père des idées modernes sur l'inflation. Il considérait l'inflation comme un phénomène purement monétaire. "Son idée était que l'on peut toujours créer l'inflation", explique Lukas Daalder, Chief Investment Officer chez Robeco. "Si vous injectez simplement suffisamment d'argent dans l'économie, cela entraînera au bout du compte de l'inflation." Ces idées monétaristes à l'esprit, les grandes banques centrales ont injecté ensemble quelque 15.000 milliards de dollars dans les marchés ces dernières années en rachetant des actifs comme des obligations. L'objectif était de comprimer le taux d'intérêt pour stimuler l'économie, ce qui aurait ensuite conduit à de l'inflation.Cela ne s'est pas entièrement déroulé comme prévu. La faiblesse du taux d'intérêt a surtout incité les investisseurs et les épargnants à prendre davantage de risques dans leur quête vers le rendement, avec comme conséquence des cours records pour les actifs comme les obligations et les actions. Si l'on observe l'évolution des cours sur les marchés au cours des dernières années, on ne peut dès lors pas passer à côté de la constatation qu'il y a bel et bien de l'inflation, mais c'est de l'inflation financière. "Ce ne sont pas les prix des biens et des services qui augmentent, mais bien la valeur des assets comme les maisons, les obligations et les actions", selon Daalder.Les économistes qui essaient de prévoir l'inflation se basent surtout sur le marché du travail. L'idée est simple : si la plupart des gens sont au travail, les entreprises trouvent plus difficilement de nouveaux employés. Ces derniers peuvent dès lors exiger des salaires plus élevés. Cela entraîne à son tour des coûts plus élevés, et donc les entreprises demandent des prix plus élevés pour leurs produits ou services. En d'autres mots, la pénurie sur le marché du travail conduit à l'inflation. Le fait que le niveau des prix augmente à peine signifie en conséquence tout simplement que le marché du travail ne s'est pas suffisamment remis de la crise.Parmi les économistes, il existe pas mal de doute sur la relation inverse entre inflation et chômage. "La courbe de Phillips (qui reflète la relation à court terme entre chômage et inflation, NDLR) ne s'applique plus", souligne Bruno Colman, le responsable des recherches macroéconomiques chez Degroof Petercam et professeur à la Vlerick Management School. "Celle-ci date encore des années septante. Actuellement, il n'y a presque plus d'inflation salariale."Il est en effet frappant de constater comment le chômage s'est réduit dans beaucoup de pays à un niveau historiquement bas et qu'il existe malgré tout peu de pression sur les salaires. Selon Colmant, certains changements structurels du marché du travail pèsent sur l'inflation salariale. "Il est plus difficile d'exiger un salaire plus élevé si vous pouvez être remplacé par un ordinateur ou bientôt par un robot doté d'intelligence artificielle. Les employés négocient aussi plus souvent individuellement. Les grands accords salariaux appartiennent au passé."Le lecteur d'un certain âge se souvient encore clairement de la raison de l'inflation jusqu'à 15% dans les années septante: du fait du cartel pétrolier de l'OPEP, les robinets se sont fermés et les prix ont flambé à toute vitesse. "Du fait des crises pétrolières, les gens prévoyaient de l'inflation, ce qui les a conduit à exiger des plus hauts salaires, et c'est devenu une spirale auto-entretenue", explique Daalder. Comme à l'époque, les prix pétroliers font aujourd'hui des cabrioles imprévisibles. Or l'énergie est devenue une composante moins importante des prix, explique Daalder. Certainement dans une économie de services. Il y a aussi plus d'alternatives, comme les énergies solaire et éolienne, et du fait de l'évolution du pétrole de schiste, l'OPEP semble avoir perdu le contrôle sur les prix pétroliers. Daalder relève néanmoins que l'inflation des matières premières ne doit pas être considérée comme morte. "Un nouveau cartel autour des matières premières de la nouvelle économie comme le cobalt ou le lithium, utilisées dans les batteries, est toujours susceptible de naître."Le monde a profondément changé au cours du dernier quart de siècle. Avec la chute de l'Union soviétique et l'ouverture de la Chine, 1,6 milliard de personnes supplémentaires sont arrivées sur le marché du travail. Des centaines de millions de Chinois se sont tracé une route pour sortir de la misère, principalement en inondant le reste du monde de produits bons marché. Ce miracle économique pèse toutefois sur l'inflation en Occident. Bruno Colman croit toutefois que la Chine a moins d'impact aujourd'hui, "parce que les salaires y ont augmenté". Le pays vend également autre chose que de la camelote aujourd'hui.Il existe encore des masses de gens qui réclament une petite place dans l'économie mondiale. Certains économistes croient que l'Afrique pourra peut-être prendre le rôle de la Chine, ce qui signifie que la globalisation comprimera encore l'inflation à l'avenir. Mais selon Daalder, ce ne sera plus dans la même proportion. "L'émergence de la Chine a été sans précédent: un stock gigantesque de travail bon marché, et surtout bien organisé, est arrivé sur le marché. Les pays africains sont plus petits et ils ne sont pas dirigés de manière centralisée comme la Chine.""Le temps où l'on achetait un livre au magasin du coin est révolu. À l'époque, ce livre était peut-être moins cher dans un magasin trois rues plus loin, mais cela, vous ne le saviez pas. À présent, les prix sont plus facilement comparables, et vous pouvez difficilement demander plus de concurrence, certainement pour des produits standards." Par cet exemple, Daalder souligne combien l'arrivée de l'e-commerce a changé le monde en profondeur. Il n'est pas seulement beaucoup moins cher d'expédier des colis d'un magasin que d'exploiter une chaîne entière de magasins. Les magasins et les entreprises n'ont également quasi plus de latitude pour augmenter leurs prix, du fait que la concurrence est beaucoup plus affûtée. La combinaison de diminution des coûts et de réduction du pouvoir de fixation des prix, qui conduit à une diminution des prix, a été baptisée l'amazonification de l'économie, du nom du plus important magasin en ligne, Amazon. Comme l'importance de l'e-commerce va encore augmenter, la pression désinflatoire du commerce internet continuera également à exister.Avec son iPhone à 1000 dollars, Apple a démontré que certaines entreprises peuvent encore bel et bien définir librement la politique de prix de leurs produits. "L'internet ne veille pas automatiquement à une concurrence parfaite", prévient Daalder. "Puisque des géants comme Apple, Google, Facebook et Amazon sont à ce point dominants, nous courons le risque de la formation de monopoles." Tout ce qui peut être numérisé est bien moins cher. Grâce aux services de streaming, pour le prix d'un CD, vous obtenez un accès illimité à une collection musicale infiniment grande. Pour les informations, depuis bien longtemps, vous ne devez plus acheter de journaux papier et des services gratuits comme Wikipedia mettent des trésors d'informations en libre accès. Et il y a encore bien des évolutions à venir qui infléchiront les coûts. Le big data, l'intelligence artificielle et les réseaux neuronaux rendront les entreprises encore beaucoup plus efficientes.La numérisation ultra rapide de l'économie s'appuie ensuite sur la loi de Moore, qui établit que la puissance de calcul des puces informatiques double tous les deux ans. Cela a un impact direct et indirect sur le niveau des prix, explique Colman. "Les biens d'équipement comme les ordinateurs deviennent toujours moins chers, ce qui conduit à moins d'inflation. Et notre économie devient de plus en plus intensive en capitaux et de moins en moins intensive en travail, ce qui conduit à une diminution des salaires et donc à nouveau à moins d'inflation."C'est une discussion de l'oeuf et de la poule, mais l'inflation et les prévisions d'inflation ont un solide impact mutuel. "Les gens pensent que l'inflation a disparu et que la croissance restera faible", observe Colmant. "Si vous ne croyez pas qu'un produit deviendra plus cher, vous avez peu de raisons de dépenser de l'argent maintenant pour l'obtenir. Vous pouvez tranquillement attendre encore un peu. Si tout le monde en est convaincu et reporte sa consommation, cela conduit à moins d'inflation. De cette manière, cela devient une prophétie auto-réalisatrice."Daalder souligne elle aussi le caractère auto-entretenu de la diminution d'inflation. "Une entreprise connaît ses coûts. Mais dans le prix auquel elle met un produit sur le marché, il y a aussi les prévisions d'inflation. Le prix d'un produit est donc aussi dépendant des prévisions en matière d'exigences salariales et des prix anticipés des matières premières par un entrepreneur. En d'autres mots, si personne ne prévoit d'inflation, cela deviendra de plus en plus difficile d'en créer."Pour finir, celui qui prévoit peu d'inflation sera moins rapidement enclin à emprunter. Car il ne prévoit pas que la valeur de sa dette diminuera à mesure que l'argent perdra de la valeur. Si on emprunte moins, il y a davantage d'argent thésaurisé dans les banques. Dans ce cas, il y a moins d'argent disponible dans l'économie et les prix n'augmentent également pas.Il y a peu de choses dont le vieillissement de la population n'a pas encore été incriminé. Il en va ainsi aussi de la faiblesse de l'inflation. Les gens vivent plus longtemps et épargnent par conséquent davantage pour leurs vieux jours. L'argent économisé n'est pas dépensé et ne nourrit donc pas l'inflation. Colman cite encore un effet indirect du vieillissement. "Les plus jeunes générations prévoient également moins de croissance. Elles épargnent donc aussi davantage. Et elles font moins d'enfants, ce qui renforce encore le vieillissement de la population."Le lien entre le vieillissement de la population et l'inflation est source de débat intense et les recherches démontrent les deux directions. Selon Colman, la relation est très difficile à comprendre du fait que le vieillissement est encore un phénomène plutôt récent. "Tous les économistes, d'Adam Smith à Karl Marx et Milton Friedman, ont travaillé dans un monde où l'évolution démographique est positive. À présent, celle-ci est négative. Prenez la Belgique : la population croît, mais l'âge moyen augmente aussi. Il y a aujourd'hui plus de 11 millions de Belges, mais ceux-ci sont en moyenne plus âgés et ils épargnent aussi davantage."