"Le rapport que Donald Trump a trouvé dans le bureau ovale ". Tel est le sous-titre donné par l'éditeur francophone au document prospectif publié en ce début d'année par la CIA. Des agents ont parcouru 35 pays et interrogé plus de 2.500 personnes " d'horizons complètement différents " pour esquisser les contours du monde dans lequel nous vivrons en 2035. C'est-à-dire dans moins de 20 ans, presque demain. " Nous ne prétendons pas détenir la 'réponse' ultime, lit-on dans l'avant-propos du rapport. C'est une invitation à discuter et à débattre sur la question de l'avenir. "
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"Le rapport que Donald Trump a trouvé dans le bureau ovale ". Tel est le sous-titre donné par l'éditeur francophone au document prospectif publié en ce début d'année par la CIA. Des agents ont parcouru 35 pays et interrogé plus de 2.500 personnes " d'horizons complètement différents " pour esquisser les contours du monde dans lequel nous vivrons en 2035. C'est-à-dire dans moins de 20 ans, presque demain. " Nous ne prétendons pas détenir la 'réponse' ultime, lit-on dans l'avant-propos du rapport. C'est une invitation à discuter et à débattre sur la question de l'avenir. " C'est ce que nous avons fait en extrayant huit grands thèmes de ce rapport et en les soumettant au regard d'experts belges et français. " N'oublions pas que le document de la CIA est un document politique à part entière, précise John Pitseys, docteur en philosophie et chercheur au Crisp. Avec ce texte, la CIA se positionne par rapport au gouvernement, l'administration sortante se positionne par rapport à l'administration entrante, les Etats-Unis se positionnent par rapport aux acteurs économiques et aux autres pays. " Autant dire que ces 300 pages ont été lues, relues et amendées par pas mal de monde avant d'être éditées. Ce prisme politique ne doit toutefois pas nous inviter à balayer ces rapports prospectifs produits par la CIA tous les quatre ans. De tels textes contribuent en effet à l'anticipation des évolutions de plus en plus rapides, d'un monde de plus en plus complexe. " La CIA ne s'amuse pas à écrire des scénarios de science-fiction, analyse Thomas Renard, de l'Institut Egmont. Elle essaie, comme d'autres, comme la Belgique le fait aussi, d'imaginer les scénarios de demain pour les anticiper. En matière de cybercriminalité par exemple, c'est fondamental. " L'économiste Bernard Kepenne (CBC) ne dit pas le contraire quand il évoque la nécessité de préparer aujourd'hui les formations qui permettront d'assurer les emplois de demain. Les huit témoins sollicités dans le cadre de ce dossier esquissent l'image d'un monde tiraillé par des forces contraires. Où les bouleversements climatiques feront émerger des énergies vertes toujours plus performantes et rentables. Où des technologies de pointe comme l'impression 3D contribueront à la réindustrialisation et la relocalisation d'emplois. Où les mégalopoles asiatiques atteindront leur taille critique et verront leur étoile pâlir face au réseau dense de métropoles européennes. Trends- Tendances vous convie à un voyage dans le temps. Prochain arrêt : 2035. Dans un monde politiquement chaotique, avec de lourds défis en matière de sécurité ou d'accès à l'eau, l'économie ne peut guère être florissante. Ce phénomène et celui de la montée des populismes se renforcent mutuellement pour contester la mondialisation. " Après 70 ans de grandes coopérations commerciales à l'échelle mondiale et régionale, la plupart des pays ont déjà érigé des barrières limitant le commerce des biens non agricoles, note la CIA. La volatilité des marchés financiers, l'érosion de la classe moyenne et la plus grande conscience des inégalités nourrissent l'idée que la libéralisation du commerce est allée trop loin. Le vieux règne de 70 ans de libéralisme économique à l'échelle mondiale affronte un retour de bâton populaire violent. " Nous assistons à un net regain de protectionnisme, avec en première les Etats-Unis, pourtant d'ordinaire l'un des plus chauds partisans de l'ouverture des marchés. " Les autres pays observeront avec attention les dirigeants américains et les signes de repli économique ", lit-on dans le rapport que Donald Trump a donc trouvé en entrant dans le bureau ovale. L'agence parle du " scepticisme commercial des Etats-Unis ". Comment se comporteront les économies nationales dans ce nouveau contexte ? Dans ces scénarios optimistes, la CIA met en avant l'émergence à terme d'une nouvelle génération d'entrepreneurs locaux performants, qui auront réussi à tirer parti du protectionnisme. " L'un des défis majeurs sera de stimuler la productivité, alors que les gains de productivité et la main-d'oeuvre stagnent, ajoute l'agence. Il faudra notamment faire face à une érosion du rendement économique due à la diminution de la population en âge de travailler aux Etats-Unis, en Europe, en Chine, au Japon et en Russie. " Les 60+ deviendront la classe d'âge la plus représentée au monde. Il n'y a pas de secret : ces indispensables gains de productivité viendront du progrès technologique, lequel est par ailleurs perçu comme destructeur d'emplois. Préparer les emplois de demain sans tuer trop vite ceux d'aujourd'hui, un fameux dilemme que les entreprises vivent déjà aujourd'hui et qui ne serait donc pas près de s'atténuer.Dans les prochaines années, les citoyens verront leur sécurité physique et économique vaciller de plus en plus. Cela entraînera une grave crise de confiance envers les Etats et les gouvernements, dont la mission est de répondre à ces besoins de sécurité. D'où instabilité politique, repli sur soi et montée des populismes. " La démocratie elle-même sera remise en question ", affirme la CIA, en soulignant le fait que les jeunes occidentaux sont moins enclins que leurs aînés à défendre la liberté d'expression. Les élus se retrouveront face à " une multiplication des acteurs (ONG, associations, etc.) capables de solliciter directement les citoyens et de construire leurs propres coalitions, en particulier sur Internet ". De nouveaux " détenteurs d'un droit de veto ", dit la CIA, qui brident l'action politique, empêchent l'adoption de mesures difficiles mais efficaces et " renforcent ainsi l'écart avec les attentes du public ". Le cercle vicieux dans toute sa splendeur. Pour sortir de ce cercle vicieux, il faudra avoir l'audace de reconstruire des ponts, plutôt que de miser sur le repli sur soi. " Les gouvernements, les organisations et les individus qui seront les mieux capables de repérer les opportunités et de s'y attaquer en coopérant seront les plus performants ", écrit la CIA. Les sources d'espoir viennent par exemple des technologies de l'information qui permettront une plus grande transparence des processus gouvernementaux, et par-là une plus grande confiance de la part des citoyens vis-à-vis de leurs dirigeants.L'évolution des technologies redéfinira les relations économiques. L'automatisation, la robotisation et l'intelligence artificielle ouvriront de nouvelles opportunités commerciales et changeront profondément les industries. Ce mouvement s'accompagnera de perturbations sur un marché du travail où des métiers disparaîtront, parfois de façon massive, comme dans le secteur du transport (de personnes et de marchandises), avec l'avènement des véhicules autonomes. " Tout cela posera des questions fondamentales sur la place de l'humain ", écrit la CIA. Mais les robots et les algorithmes ne sont pas destinés à remplacer toutes les tâches humaines. Les avancées technologiques dans le domaine de l'impression 3D nécessiteront des concepteurs et des techniciens à même de faire fonctionner les usines du futur. Le développement de cette nouvelle industrie aura un effet direct sur le commerce international. " L'impression 3D, devenant un élément routinier de la production de précision (...), augmentera le rôle de la production locale au détriment des chaînes d'approvisionnement plus diffuses ", prédit la CIA. La diminution des coûts de transport des matériaux liée à la proximité des nouveaux sites de production favorisera les usines les plus proches du client ou du centre de décision de l'entreprise. L'agence américaine s'attend à une relocalisation de certaines lignes de production et une diminution de l'avantage compétitif conquis par les pays à bas salaire. " L'arbitrage mondial du travail sera moins nécessaire ", en déduit la CIA. L'impression 3D pourrait donc enclencher un processus de réindustrialisation et de relocalisation de certains métiers dans des pays mis sous pression par la concurrence internationale, comme la Belgique.Etats fragilisés, réserves naturelles raréfiées, populations paupérisées... " Le risque de conflits, y compris les conflits entre Etats, augmentera considérablement au cours des 20 prochaines années. " Ce risque sera même si constant que nous devrons nous habituer à vivre " dans une zone grise entre guerre et paix ", avec des conflits plus diffus, plus divers et plus déstabilisants. Plus diffus car la force militaire n'est plus réservée à des Etats, les groupes activistes ou les gangs criminels ont accès à " un éventail toujours plus large de moyens plus ou moins meurtriers pour obtenir ce qu'ils veulent ". Et des sociétés militaires privées se déploient en complément ou à la place des armées classiques. Le danger peut venir de partout, avec une menace terroriste généralisée. Plus divers, car l'arsenal des moyens s'étoffe. D'une part, les armes de destruction massive deviennent plus accessibles, à la fois en raison des évolutions technologiques (armes biotechnologiques) et de l'affaiblissement des Etats - celui-ci permettra aux groupes terroristes de s'emparer de l'arme atomique. D'autre part, les cyberattaques, la coercition économique, la désinformation de la population adverse multiplient les possibilités d'action, jusque dans l'espace et le cyberespace. " La diversité des formes de conflit mettra en question la capacité des gouvernements à se préparer efficacement au plus grand nombre d'éventualités ", pointe la CIA. Plus déstabilisants enfin, car il ne s'agit plus de vaincre militairement sur le champ de bataille mais de prendre des avantages géopolitiques et psychologiques, en détruisant des infrastructures capitales chez l'adversaire ou cherchant à miner la cohésion sociale, tantôt par de la propagande, tantôt par des actions plus musclées. " Les civils seront de plus en plus ciblés, parfois pour monter des groupes ethniques, religieux ou politiques les uns contre les autres, dans le but de perturber la coopération et la coexistence au sein des Etats ", estime la CIA.2016 a été l'année la plus chaude depuis le début des mesures en 1880. Seize des 17 années les plus chaudes ont eu lieu après 2000. Les émissions de gaz à effet de serre de ces dernières années sont telles que la hausse des températures sur le globe est une certitude pour les 20 prochaines années. " Les politiques de réduction des émissions appliquées actuellement n'y changeront rien ", assène la CIA. Les dérèglements climatiques accéléreront l'augmentation du niveau des mers et la fonte des glaces, et provoqueront la multiplication des tempêtes, inondations, incendies, pannes de courant, destructions d'infrastructures, épidémies, etc., surtout dans les zones densément peuplées, comme les mégalopoles et les côtes. D'ici 2035, plus de la moitié de la population mondiale fera face à des pénuries d'eau. La croissance démographique, la consommation croissante et la production agricole épuiseront les réserves d'eau. " Plus de 30 pays, dont presque la moitié est situé au Moyen-Orient, subiront d'ici 2035 un stress hydrique massif qui risque d'exacerber les tensions économiques, sociales et politiques ", souligne la CIA. Pour répondre à ces différentes menaces, certains pays ou certaines organisations tenteront de manipuler le climat grâce à la géo-ingénierie. Selon la CIA, cette science futuriste utilisera des techniques visant à retirer le CO2 de l'atmosphère, ou encore à jouer sur les rythmes de précipitations en éclaircissant chimiquement les nuages. Elle tentera aussi de faire baisser la température sur Terre en limitant les radiations solaires via l'injection d'aérosols dans la stratosphère, ou en installant des miroirs en orbite dans l'espace. Une utilisation de ces procédés ne se fera cependant pas sans risques, avertit la CIA : " La moindre tentative pour tester ou mettre en oeuvre des techniques de géo-ingénierie à grande échelle créerait immédiatement des tensions et des inquiétudes sur les risques et potentialités de conséquences accidentelles ".Entre 2000 et 2015, le nombre de migrants internationaux a augmenté de 41 %, pour atteindre le total record de 244 millions de personnes vivant hors de leur pays d'origine, d'après les chiffres des Nations unies. Dans le monde, une personne sur 112 est un réfugié, un demandeur d'asile ou un déplacé intérieur. La CIA estime que l'augmentation du nombre de migrants se poursuivra dans les prochaines années, " en raison des grosses inégalités de revenus, de la persistance des conflits et des tensions ethniques et religieuses qui s'enveniment ". Cette tendance sera renforcée par l'aggravation des problèmes environnementaux, qui créeront de plus en plus de réfugiés et déplacés climatiques. La mauvaise gestion par les Etats de ces déplacements toujours plus importants de population renforceront la création de camps de réfugiés " de longue durée ". Un phénomène déjà en cours, puisqu'on compte actuellement 32 camps de réfugiés existant depuis plus de 26 ans. " Ces colonies temporaires sont vouées à devenir des villes permanentes, privées toutefois d'infrastructures, d'activités économiques diversifiées et d'institutions gouvernementales planifiées et dirigées ", explique la CIA. L'Europe restera en première ligne de ces déplacements de population, en raison de l'instabilité qui continuera de régner dans sa périphérie proche. Selon la CIA, ces migrations pourraient contribuer à répondre au besoin de main-d'oeuvre qui se fera sentir sur un continent européen confronté au vieillissement de sa population. Mais les politiques de limitation des flux migratoires contrecarreront l'apport que ces forces de travail pourraient fournir aux économies européennes.Ecrit avant l'élection de Donald Trump (et, comble de l'ironie, finalement destiné à ce denier), le rapport de la CIA est sur ce point étrangement prophétique. Selon l'agence américaine, nous sommes entrés dans une ère " post-vérité" ou " post-factuelle ". Désormais, les faits sont à géométrie variable, en fonction du message que telle personne ou telle organisation veut faire passer. " Les tentatives mal intentionnées de manipulation des citoyens sont assez aisées dans un tel contexte ", constate la CIA. A l'avenir, les groupes et mouvements de pensée seront de plus en plus polarisés, et en quelque sorte enfermés dans leurs opinions. Une situation renforcée par la puissance des réseaux sociaux, qui confortent les individus dans leur vision du monde en leur proposant uniquement des liens vers des sites et des articles confirmant leur mode de pensée, explique la CIA : " Les sphères de l'information et des médias, de plus en plus ségréguées, durciront encore les identités à travers des algorithmes offrant des réseaux sociaux et des recherches sur mesure ". L'agence américaine voit cependant une possibilité de sortir de cette ère de la " post-vérité " et des fake news : " La création d'organisations médiatiques et technologiques fournissant des rapports objectifs et assurant un processus de vérification des faits transparent serait un pas en avant vers la mise en place d'un lien de confiance renforcé avec les gouvernements et les institutions ".Rien n'arrête la métropolisation de la planète : en 2035, les deux tiers des habitants de la planète vivront dans des villes. Et même des mégavilles puisque l'on devrait passer de 28 à 41 agglomérations de plus de 10 millions d'habitants. Pour le meilleur et pour le pire. " Tout dépendra de la capacité des Etats à gérer les contraintes politiques, économiques et sociales de cette soudaine croissance urbaine ", écrit la CIA. Bien organisée, l'urbanisation fournit " le cadre, la main-d'oeuvre et l'impulsion pour une croissance durable ". Elle permet des économies d'échelle dans les infrastructures publiques et de services, tout en favorisant la créativité grâce à la concentration et au mélange des savoirs. Jusqu'à 85 % des innovations technologiques et scientifiques proviendraient de ces métropoles. A l'inverse, les villes mal administrées deviennent " des incubateurs de pauvreté, d'inégalités, de crimes, de pollution et de maladies ". Les choix d'infrastructures portés aujourd'hui pèseront donc lourdement sur le destin de ces mégavilles et, par là, sur celui de la planète. Le développement des villes impactera la gouvernance publique. La CIA s'attend à une intensification de la perte de crédit des dirigeants nationaux, impuissants à protéger leurs populations face aux bouleversements technologiques et environnementaux. Mais en parallèle à un renforcement du rôle des élus locaux, qui prendront en charge de plus en plus de besoins éducatifs, financiers, légaux ou sécuritaires. Les associations, les entreprises voire des mouvements religieux pourraient aussi assumer une partie des services publics. Les maires des grandes villes deviendront des personnalités de plus en plus influentes, contribuant par-là à un émiettement du pouvoir.