La réalité économique est malheureusement un peu plus complexe que la fable. C'est ce que nous enseignent les réactions face au plan de relance franco-allemand de 500 milliards d'euros. Un plan qui devrait être financé par des obligations émises par la Commission, et destiné avant tout à donner de l'air aux économies du sud de l'Europe, asphyxiées par l'absence de touristes et leur endettement colossal.
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La réalité économique est malheureusement un peu plus complexe que la fable. C'est ce que nous enseignent les réactions face au plan de relance franco-allemand de 500 milliards d'euros. Un plan qui devrait être financé par des obligations émises par la Commission, et destiné avant tout à donner de l'air aux économies du sud de l'Europe, asphyxiées par l'absence de touristes et leur endettement colossal. Mais voilà, ce projet révolutionnaire - puisque ce serait un des premiers gestes de vraie solidarité financière intra-européenne - donne des boutons aux quatre " radins " de l'Union. Les Pays-Bas, l'Autriche le Danemark et la Suède veulent bien aider les plus fragiles du club, mais seulement en leur accordant des prêts remboursables et sous condition que les bénéficiaires présentent des plans d'économie une fois sortis de récession. Car dans cette morale de fourmi, la frugalité doit être récompensée. N'est-ce pas l'ancien ministre néerlandais des Finances, Jeroen Dijsselbloem qui, pour expliquer le soutien accordé sous condition lors de la crise de la zone euro, avait déclaré : " Vous ne pouvez pas dépenser tout l'argent dans l'alcool et les femmes et ensuite demander de l'aide " ? Il est bien commode de penser que si des pays comme l'Italie, l'Espagne ou le Portugal ont des dettes publiques qui risquent de devenir incontrôlables, c'est parce que ces cigales folles et dégénérées ont dépensé leur argent dans " l'alcool et les femmes ". Mais ce n'est pas exact. La crise actuelle n'a rien à voir avec un mauvais comportement budgétaire. Et le cliché des " pays du club Med " paresseux face à des pays du Nord courageux et travailleurs est simplificateur et, pour tout dire, faux. L'Italie dégage depuis des dizaines d'années un surplus primaire (c'est-à-dire un solde budgétaire hors dépense d'intérêt) plus élevé ou égal à celui de l'Allemagne. C'était aussi le cas de l'Espagne jusqu'à la crise de 2007. En réalité, parce qu'elle est inachevée, parce qu'elle n'a pas organisé de transferts fiscaux, parce que l'emploi n'y est pas mobile, parce qu'il n'existe pas de gouvernement centralisé, la zone euro a accueilli une masse de " passagers clandestins " : il y a ceux, au Sud, qui ont pu emprunter à des taux d'intérêt trop bas. Mais il y a aussi ceux, au Nord, qui ont pu exporter trop bon marché et qui peuvent se permettre, comme les Pays-Bas, de pratiquer un dumping fiscal dommageable aux finances des autres pays européens. La zone euro, pourtant, c'est aussi le coeur de l'Union européenne, et donc du premier marché mondial. Et en faire partie est un atout incommensurable, que l'on habite Rome ou La Haye. Ce plan de relance franco-allemand et son financement solidaire sont donc doublement essentiels : ils doivent permettre aux membres les plus fragiles de l'Union de se relever de cette crise d'une brutalité inouïe. Mais ils doivent aussi prouver l'utilité du projet européen, notamment en Italie où désormais plus de 40% de la population penchent vers l'euroscepticisme. Face à de tels enjeux, la radinerie n'est pas de saison. Ce plaidoyer pour un financement solidaire est d'ailleurs tenu par des personnalités que l'on n'aurait pas vu dans ce rôle, tel Wolfgang Schäuble : l'ancien grand argentier allemand, qui avait piloté sous les critiques le sauvetage de la zone euro en 2012, est bien placé pour percevoir la gravité du choc actuel et ses conséquences à moyen terme. " Si l'Europe veut avoir une chance, dit-il, elle doit maintenant faire preuve de solidarité et prouver qu'elle est capable d'agir. Il est primordial pour l'Allemagne, ajoute-t-il, que l'Europe se remette sur pied ". Pas seulement pour l'Allemagne.