De nombreux citoyens le ressentent, mais peu l'expriment : cette crise entretient un sentiment d'impuissance qu'un domaine révèle parfaitement, à savoir les dangers environnementaux. Il y a le ressenti d'un risque systémique, c'est-à-dire auquel on ne peut échapper. Même les intellectuels et les responsables académiques semblent quitter la scène du débat public. Le découragement civique est incontestable. Cette situation suscite une morosité silencieuse. Est-ce de la mélancolie ? L'épuisement d'un modèle ? Ou, pire, est-ce une dépression sociale ou un burn-out sociétal ?

Quelle est l'origine de cet état moral ? Il y a un facteur, dont je soupçonne qu'il est d'une envergure considérable. C'est la perte des valeurs supérieures qui guidaient la pensée collective. L'État est devenu pusillanime. Cela conduit aux manques de prospectives, à la politisation des postes à responsabilités, à l'étouffement des compétences qui voudraient se révéler, mais surtout à l'inhibition de l'action décisive. Ni détruite ni épanouie, l'énergie collective a été absorbée par les pouvoirs publics.

D'aucuns citeront alors les revendications communautaires comme déclencheur des défiances économiques. Rien n'est sans doute plus faux. Ce n'est pas la régionalisation qui est en cause : des pays prospères, telle la Suisse, l'ont expérimenté dans le respect total des différences et des démocraties. D'ailleurs, qui pourrait avancer que des revendications d'identité culturelle ne soient pas légitimes ? Si des revendications régionales entraînaient une déconfiture économique, cela se serait constaté dans de nombreux pays. Or ce n'est pas le cas.

En fait, l'État n'a pas formulé une ambition collective. C'est cela le chromosome faible du Royaume. Or il faudrait peu de choses pour retrouver l'étoffe d'un pays visionnaire. La sphère politique devrait ambitieusement reconquérir l'opinion publique dans un projet de société apaisé. Concomitamment, il faudrait donc renforcer le contrôle démocratique des décisions de l'État. Mais ces exigences portent en elle des avertissements, car la défiance par rapport au monde politique découle d'une appréhension à l'égard des politiques publiques. De surcroît, les élections possèdent une capacité décroissante de représentation et deviennent moins efficaces pour légitimer les pouvoirs politiques.

Sans l'adhésion démocratique et l'affermissement de cette démocratie dans le champ politique, des malaises sociaux semblent prévus, donc prévisibles. Ils seront sans doute aggravés par le fait que la mobilité sociale a décru au cours des dernières années, que la proportion de la population en dessous du seuil de pauvreté a dangereusement augmenté et que la société de l'information a accentué les clivages sociétaux dans un contexte où la révolution digitale a accru l'émiettement social.

Le temps nous est donc compté pour réengager les citoyens dans un contrat social solidaire.

Bruno Colmant,

Membre de l'Académie Royale de Belgique

De nombreux citoyens le ressentent, mais peu l'expriment : cette crise entretient un sentiment d'impuissance qu'un domaine révèle parfaitement, à savoir les dangers environnementaux. Il y a le ressenti d'un risque systémique, c'est-à-dire auquel on ne peut échapper. Même les intellectuels et les responsables académiques semblent quitter la scène du débat public. Le découragement civique est incontestable. Cette situation suscite une morosité silencieuse. Est-ce de la mélancolie ? L'épuisement d'un modèle ? Ou, pire, est-ce une dépression sociale ou un burn-out sociétal ? Quelle est l'origine de cet état moral ? Il y a un facteur, dont je soupçonne qu'il est d'une envergure considérable. C'est la perte des valeurs supérieures qui guidaient la pensée collective. L'État est devenu pusillanime. Cela conduit aux manques de prospectives, à la politisation des postes à responsabilités, à l'étouffement des compétences qui voudraient se révéler, mais surtout à l'inhibition de l'action décisive. Ni détruite ni épanouie, l'énergie collective a été absorbée par les pouvoirs publics. D'aucuns citeront alors les revendications communautaires comme déclencheur des défiances économiques. Rien n'est sans doute plus faux. Ce n'est pas la régionalisation qui est en cause : des pays prospères, telle la Suisse, l'ont expérimenté dans le respect total des différences et des démocraties. D'ailleurs, qui pourrait avancer que des revendications d'identité culturelle ne soient pas légitimes ? Si des revendications régionales entraînaient une déconfiture économique, cela se serait constaté dans de nombreux pays. Or ce n'est pas le cas.En fait, l'État n'a pas formulé une ambition collective. C'est cela le chromosome faible du Royaume. Or il faudrait peu de choses pour retrouver l'étoffe d'un pays visionnaire. La sphère politique devrait ambitieusement reconquérir l'opinion publique dans un projet de société apaisé. Concomitamment, il faudrait donc renforcer le contrôle démocratique des décisions de l'État. Mais ces exigences portent en elle des avertissements, car la défiance par rapport au monde politique découle d'une appréhension à l'égard des politiques publiques. De surcroît, les élections possèdent une capacité décroissante de représentation et deviennent moins efficaces pour légitimer les pouvoirs politiques. Sans l'adhésion démocratique et l'affermissement de cette démocratie dans le champ politique, des malaises sociaux semblent prévus, donc prévisibles. Ils seront sans doute aggravés par le fait que la mobilité sociale a décru au cours des dernières années, que la proportion de la population en dessous du seuil de pauvreté a dangereusement augmenté et que la société de l'information a accentué les clivages sociétaux dans un contexte où la révolution digitale a accru l'émiettement social. Le temps nous est donc compté pour réengager les citoyens dans un contrat social solidaire.Bruno Colmant,Membre de l'Académie Royale de Belgique