L'OCDE, le " club des pays riches ", émettra ses prochaines prévisions le 21 novembre. On saura alors à quel point l'économie mondiale est affectée par les tensions commerciales. Avant cette grande opération de communication, Laurence Boone, économiste en chef de l'institution depuis plus d'un an, a rencontré un petit groupe de journalistes appartenant à l'Association française des journalistes économique et financiers. Et son message se veut positif. Il y a, bien sûr, des motifs de préoccupation : une croissance qui faiblit, un paysage géopolitique qui voit se multiplier des facteurs de tension, une population qui vieillit et un malaise général dans la population. Mais il y a aussi des solutions.
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L'OCDE, le " club des pays riches ", émettra ses prochaines prévisions le 21 novembre. On saura alors à quel point l'économie mondiale est affectée par les tensions commerciales. Avant cette grande opération de communication, Laurence Boone, économiste en chef de l'institution depuis plus d'un an, a rencontré un petit groupe de journalistes appartenant à l'Association française des journalistes économique et financiers. Et son message se veut positif. Il y a, bien sûr, des motifs de préoccupation : une croissance qui faiblit, un paysage géopolitique qui voit se multiplier des facteurs de tension, une population qui vieillit et un malaise général dans la population. Mais il y a aussi des solutions. TRENDS-TENDANCES. Les prochaines prévisions de l'OCDE ne nous parviendront que le 21 novembre, mais que peut-on dire aujourd'hui de la croissance mondiale ? LAURENCE BOONE. La croissance mondiale n'a pas cessé de ralentir depuis 2018. Or, c'est aussi à partir de ce moment que nous avons vu apparaître les tensions commerciales qui ont mis fin à la reprise synchronisée célébrée en 2017. Tensions commerciales d'abord entre les Etats-Unis, la Canada et le Mexique, ensuite entre les Etats-Unis et la Chine, avec en toile de fond les tensions entre les Etats-Unis et l'Europe. Le taux de croissance des échanges commerciaux est passé de 5% en 2017 à presque zéro aujourd'hui. Et comme une grande part des échanges commerciaux concerne des biens plutôt que des services, la production industrielle a plongé elle aussi, et le taux de croissance des investissements s'est effondré, lui qui était à 4% en 2017 évolue désormais en dessous de 1%. Car les tensions commerciales ont pour effet principal de créer de l'incertitude et de mettre à l'arrêt les investissements. Le Brexit est un cas d'école. Depuis le début des négociations de sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne, le taux de croissance des investissements au Royaume-Uni est un encéphalogramme plat, les entreprises ne sachant pas si elles auront encore accès au Royaume-Uni et comment, elles n'y investissent plus du tout. Est-ce parti pour durer ?Cette situation va en effet durer. Car il y a peu de raisons de penser que cette mécanique, qui a mis fin à l'ouverture du monde aux échanges internationaux, puisse s'inverser prochainement. Prenons la Chine. Même si un accord devait intervenir avec les Etats-Unis, il n'affecterait que la surface des choses et la véritable question ne sera pas traitée. Car le problème n'est pas vraiment la balance commerciale. C'est plutôt l'inquiétude d'une remise en cause de nos modèles en raison des transferts de technologie, des questions sur la protection de la propriété intellectuelle et de l'avance prise par la Chine dans le domaine du numérique. C'est une question de concurrence entre les leaders internationaux. Cette révolution numérique provoque aussi beaucoup d'inquiétude dans nos populations. Elle a amené beaucoup de gagnants mais également beaucoup de perdants. Je suis économiste et je crois que ma profession n'a pas prêté assez d'attention à l'impact que pouvait avoir sur les personnes cette révolution numérique couplée à l'ouverture des échanges. D'une part, c'est vrai, elle a sorti des millions de personnes de la pauvreté, en Asie et en Amérique latine. Mais nous avons aussi laissé dans notre territoire des personnes décrocher. Ce sont aujourd'hui ces personnes qui sont inquiètes et qui peuvent conduire à des choix de politique économique moins favorables à la croissance. Et donc à terme moins favorables à l'élévation du revenu et du niveau de vie de tous. Le vieillissement de la population commence aussi à peser sur la croissance au Japon, en Allemagne et dans d'autres pays qui se caractérisent par une faible croissance démographique. Tout cela contribue à ancrer nos économies dans des taux de croissance très modestes. Une croissance modeste et des inégalités qui s'aggravent, non ?La montée des inégalités ne date pas de la crise financière. Depuis plus de 20 ans, le revenu de 40% de la population, ceux qui sont les moins aisés, stagne. Plus inquiétant encore, on ne parle pas seulement d'une inégalité de revenus, mais d'une inégalité des chances. Les moins aisés ont moins accès à l'éducation, à la santé ou à un logement de bonne qualité. Les conditions pour élever leurs enfants sont moins bonnes et donc, dès le départ, ils ont moins de chances. Ces inégalités amoindrissent la confiance dans les gouvernements, dans leur capacité à mener des réformes, à protéger la population et à assurer une certaine justice ; et cette défiance se diffuse un peu partout. Les gouvernements ont donc envie de répondre immédiatement à cette demande populaire et cela les entraîne dans des politiques économiques de court terme, plutôt que d'effectuer des réformes nécessaires. Des réformes qui permettent de renforcer la croissance et l'éducation mais à un horizon de 10 ou 20 ans, qui dépasse largement celui d'un mandat politique. Avec un tel tableau - faible croissance, risques géopolitiques, tensions démographiques, malaise de la population, etc. - nous pourrions avoir tendance à nous trouver désarmés. Mais je crois au contraire qu'une fois que l'on a identifié les problèmes, il est plus facile d'y apporter une réponse. Quelles sont-elles, ces réponses ?Tout d'abord, puisque le ralentissement que nous subissons est plus structurel et profond que conjoncturel, nous ne pouvons pas nous reposer uniquement sur la politique monétaire. Il faut aller plus loin. Nous avons la chance aujourd'hui que les taux soient au plancher et qu'ils doivent y rester un moment. Nous pouvons donc nous appuyer sur la politique monétaire pour mener des politiques budgétaires et, surtout, pour investir. Investir dans l'éducation, pour répondre aux défis du numérique, du vieillissement et assurer le niveau d'éducation, l'égalité des chances, l'égalité des revenus et le fait de pouvoir travailler longtemps et bien. Nous ne travaillons pas assez ?Un chiffre frappant à cet égard. La moitié des enfants nés en 2007 peuvent espérer atteindre l'âge de 100 ans. Est-ce que cela a du sens de partir à la retraite à 60 ans et en bonne santé ? Il n'est pas normal de travailler 30 ou 40 ans et de passer 40 ans à la retraite. Nous savons que plus on est éduqué, plus il est facile de travailler. Il ne s'agit pas de travailler 70 heures par semaine à 70 ans, mais pouvoir prolonger la vie au travail est nécessaire. En outre, tous les pays ont des problèmes d'inclusion au travail. Cela concerne le travail des femmes en Allemagne ou au Japon, le travail des seniors en France... Il convient de réfléchir sur le sens du travail dans la société : comment arriver à faire travailler tout le monde, et le plus longtemps possible, dans des meilleures conditions. Comment la révolution numérique affectera-t-elle notre travail ? Cela paraît trivial de dire que cette révolution touche tout le monde, mais elle touche moins ceux qui ont des niveaux de qualification peu élevés parce que la demande pour les services à la personne se développe en parallèle, en raison, notamment, du vieillissement de la population. N'en déplaise aux futuristes, il est parfois difficile de remplacer quelqu'un par un robot. Lorsque je serai très âgée, je ne désirerai pas que ce soit un robot qui s'occupe de moi. On sait aussi que ceux qui s'en sortent le mieux avec le numérique sont les personnes très créatives, qui ont des raisonnements cognitifs développés et qui sont le mieux éduquées, avec une capacité à réfléchir par elles-mêmes. La révolution numérique affecte donc surtout ceux qui ont un niveau de qualification moyen. Nous avons estimé, avec toutes les précautions d'usage, que 30% des emplois vont être transformés et 14% vont disparaître. C'est donc près de la moitié de la population qui doit penser autrement. Et puis, il y a la transition énergétique. Traiter les défis du changement climatique va de pair avec le développement du numérique. Nous avons des difficultés à stocker l'énergie électrique. Une des clés pour arriver à disposer d'énergies moins polluantes est donc d'avoir des grilles de distribution optimale. Pour cela, nous devons connaître très finement la consommation requise par les ménages et les entreprises. Il faut des données, de la 5G et des capacités de traitement optimales... Mais comment financer ces investissements dans nos pays qui sont plutôt désargentés ? Chaque pays, chaque secteur demande un traitement différent. Il n'existe pas de recettes magiques. D'un côté, vous avez les outils de politiques économiques : l'outil budgétaire (taxe carbone, les investissements publics), l'outil réglementaire (les normes concernant la qualité des logements, etc.), l'outil d'incitation à la recherche et à l'innovation et, dernier outil, les marchés financiers. Mais on n'utilise pas les mêmes outils partout, ceux-ci dépendent des secteurs d'activité (transport, construction, agriculture, etc.) et des pays. Mais nous n'arriverons pas à réaliser cette transition sans taxe carbone, qui permet de dessiner un certain trajet, de donner une certitude qui va permettre aux entreprises et aux ménages d'investir en conséquence. Car l'objectif d'une taxe carbone est de modifier les comportements. Certains Etats, comme la Colombie britannique et la Suède, ont déjà mis en place une taxe carbone qui fonctionne. En Colombie britannique, par exemple, toutes les recettes de cette taxe ont été redistribuées en compensation aux PME et aux ménages qui devaient utiliser leurs véhicules, là où il n'existe pas de transport public.