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"Soyons honnête, je n'ai aucune idée de ce que je dois faire ", affirme David Pessel, directeur de Plymouth Trawler Agents. Son bureau situé au premier étage donne d'un côté sur le port de pêche de Plymouth, et de l'autre sur la criée en contrebas. " Sans accord, ce sont 20 tonnes de poissons qui vont pourrir ici. Soit la prise de 50 bateaux, dont au moins les trois quarts sont écoulés dans l'UE. "Un risque financier énorme pèse sur son entreprise. Une fois le poisson débarqué, les pêcheurs attendent que David Pessel les paie. " En cas de problème pendant la vente, c'est à nous d'assumer ", explique le presque septuagénaire, qui s'occupe encore de la direction quotidienne. Pour autant, il n'a pas vraiment pris de mesures pour se préparer à un Brexit sans accord. Le flou est trop important, indique David Pessel. " Quelles seront les taxes douanières ? Et les exigences auxquelles le poisson devra satisfaire ? Comment faire valider tout ça ? Quels seront les documents nécessaires ? Comment se préparer sans réponses à ces questions ? " Le discours de David Pessel illustre l'incertitude dominante. Près de trois années se sont écoulées depuis le référendum sur la sortie du Royaume-Uni de l'UE et rien n'est clair. Et les péripéties parlementaires londoniennes de la semaine dernière aboutissant finalement à un report du Brexit n'ont rien arrangé. Le sentiment d'impuissance atteint également les entrepreneurs belges qui font des affaires outre-Manche. " On s'informe sur les issues possibles, mais la situation reste incertaine, embraie André Decruy, gérant de Decruy, fournisseur pour l'industrie de l'ameublement. Officiellement, on ne sait rien, sauf une chose : si la livre venait à baisser et que nous devions payer des taxes douanières, nos produits deviendraient plus chers au Royaume-Uni. " Le Brexit constitue un gros problème surtout pour les PME. Les multinationales, elles, disposent d'une armée de juristes et sont habituées à commercer dans le monde entier. De leur côté, tout est prêt. Ce qui n'est pas le cas de bon nombre de petites entreprises qui n'ont jamais opéré en dehors des frontières de l'UE. Pour elles, l'instauration d'une frontière dure aurait, assez ironiquement, pour effet de créer un nouveau monde. Certaines entreprises belges n'ont même pas conscience du risque qu'elles courent, comme l'ont déjà épinglé les organisations patronales. Ces entreprises ne savent par exemple pas toujours que le fournisseur de leur fournisseur est une entreprise britannique. Pour se rendre compte de ce qu'impliquerait un Brexit sans accord, il suffit de traverser la Manche. Nous sommes supposés arriver 45 minutes à l'avance au terminal, mais nous essayons désespérément de nous frayer un chemin dans les embouteillages du matin. Nous finissons par arriver à Calais 10 minutes avant le départ. A la douane, un douanier à l'air blasé jette un oeil à nos passeports et, après un rapide examen de nos documents, notre voiture est enfin sur le train. Grâce au décalage horaire, lorsque nous arrivons à Folkestone, la montre affiche un quart d'heure plus tôt qu'à l'arrivée. On a donc en quelque sorte gagné du temps. Cependant, il ne serait pas difficile d'imaginer dans quelle mesure le plus petit imprévu viendrait anéantir ce miraculeux voyage dans le temps. Les retards et les problèmes d'approvisionnement constituent la plus grande source de préoccupation. D'énormes files d'attente pour embarquer sur le ferry entre Calais et Douvres sont à craindre. On en a déjà eu un avant-goût lors de la grève du zèle des douaniers français la semaine dernière. Les Britanniques envisagent d'ailleurs de rapidement transformer une partie de l'autoroute M20 en parking, ce qui tend à indiquer que le gouvernement se prépare sérieusement. Cela étant, l'an dernier, Dominic Raab, le ministre britannique chargé du Brexit qui avait démissionné pour marquer sa désapprobation avec l'accord proposé, avait fait l'objet de moqueries après avoir déclaré qu'il commençait seulement à prendre conscience de l'importance de la Manche dans l'approvisionnement du Royaume-Uni. Pour les critiques, c'était une preuve supplémentaire que les Brexiters ont terriblement sous-estimé les conséquences de leur vote. Cette situation place les entreprises face à des défis majeurs. Middlegate Europe est une entreprise belge disposant de sites à Zeebrugge et Hull, un port du nord de l'Angleterre. L'entreprise rassemble des marchandises afin de faire traverser la Manche à des camions et conteneurs pleins. " Nous nous engageons à organiser toute traversée de et vers le Royaume-Uni dans les 24 heures. Est-ce que ce sera encore possible avec des formalités de douane à remplir ? Sans compter qu'on travaille en dernière minute aujourd'hui. Pourra-t-on encore le faire ? Peut-être devrions-nous nous orienter vers un autre business model ", s'interroge le gérant Kim Notman. L'an dernier, Kim Notman a envoyé un questionnaire à ses clients, auquel seulement un petit nombre a répondu. " Certains clients pensent que nous prendrons toutes les formalités à notre compte. Sauf que, dans ce cas, j'ai besoin de renseignements sur leurs produits. Tout le monde s'imagine que la situation finira bien par s'arranger, et donc on repousse les préparatifs. De mon côté, je commence sérieusement à m'inquiéter. " Ce gérant s'attend également à des frais supplémentaires. " Si nos camions mettent plus de temps à effectuer le trajet, cela signifie que nous devrons étendre notre flotte pour conserver notre chiffre d'affaires. Ces frais sont à prendre en compte. On pourrait penser à un genre de 'supplément Brexit'. " En l'absence d'accord, Kim Notman craint le chaos. " La dure réalité, c'est que personne n'est préparé. " A Plymouth, David Pessel anticipe une mise à l'arrêt de la criée pendant plusieurs semaines. " Je devrai demander aux pêcheurs de ne plus débarquer de poisson, car nous ne pourrons leur garantir de pouvoir le vendre. Aux Pays-Bas, des lignes de production attendent ce poisson. Ces lignes, aussi, risquent d'être mises à l'arrêt. " Dans les terres, à une demi-heure de voiture à travers un paysage vallonné, on tombe sur KCS Trade Print, une imprimerie familiale où Zoe Deadman a récemment repris le flambeau de sa mère. Le gros problème pour la " meilleure entreprise manufacturière de l'année 2017 " en Cornouailles, c'est que toutes ses matières premières proviennent de l'UE. " Notre papier vient de Finlande, la colle d'Allemagne et l'encre de Pologne. Si les camions sont arrêtés, nous pourrions être contraints de stopper la production. " Elle nous fait le récit de son combat kafkaïen. " Le tarif douanier appliqué à notre colle dépendra de sa composition et du rapport entre les éléments chimiques, précise-t-elle. Pour être reconnu comme produit britannique, 40 % de la valeur ajoutée doit être réalisée au Royaume-Uni. Mais quelle valeur ajoutons-nous précisément au papier ? " La directrice se plaint des documents inutiles que le gouvernement lui a fournis. " Ces documents dépeignent des scénarios utopiques et ne contiennent rien de précis. On ne peut rien en faire. " Pour couronner le tout, l'entrepreneuse craint de ne plus pouvoir engager de personnel étranger. " J'emploie cinq excellents travailleurs polonais et je ne pourrai pas les remplacer du jour au lendemain. " Nous voilà à présent dans le South West. Dans cette région, les résultats du référendum sur le Brexit ont suivi la courbe moyenne nationale : une petite majorité a voté en faveur de la sortie. La population y est plutôt hautement qualifiée et prospère. Ce qui tend à dire que les partisans du Leave ne sont pas tous des travailleurs pauvres qui craignent l'immigration ou estiment avoir été trompés par de fausses promesses sur l'augmentation du budget des soins de santé. La région reflète avant tout la division de la société britannique. Ainsi, pour une petite partie au moins des partisans du Brexit, la nostalgie d'un glorieux passé britannique a pesé dans la balance. Dans un pub à Exeter, on fait la rencontre de Martin Sorrell et de sa femme Claire Benians. Lui est professeur émérite de littérature française à l'université d'Exeter et compte parmi les nombreux milliers de Britanniques qui s'efforcent d'obtenir une deuxième nationalité européenne. Grâce aux origines de sa mère, une Française, sa demande devrait aboutir. " Nous ne voulons pas quitter le Royaume-Uni. Mais nous voulons avoir la certitude de pouvoir circuler en toute liberté à travers toute l'Europe ", expliquent-ils. En Belgique, aussi, les entreprises sont sur la brèche. Belgosuc, une entreprise de Flandre-Occidentale qui fournit des produits à base de sucre à l'industrie alimentaire, examine s'il serait judicieux de constituer davantage de stocks au Royaume-Uni. " Nous interrogeons également nos transporteurs, précise le gérant Paul Vanbelle. Savent-ils quels sont les documents requis ? Ont-ils pensé aux chauffeurs ? Si la libre circulation des personnes venait à être supprimée, peut-être ne pourront-ils plus pénétrer dans le pays. " La biscuiterie Poppies a quant à elle augmenté ses stocks au Royaume-Uni. Une décision motivée en grande partie par le transport. " Nous avons déjà rencontré des problèmes en raison d'un manque de chauffeurs ", raconte Brecht Casteleyn, le directeur des ventes. A côté de cela, certains contrats font l'objet d'une révision. " Nous avons demandé à un client de supporter les taxes douanières, au cas où il y en aurait. Il comprend parfaitement. Il revend au client final et répercutera donc les taxes sur celui-ci. " Les entreprises qui anticipent un no deal semblent constituer l'exception. S'agit-il d'une décision idiote, négligente ou rationnelle ? Nous avons posé la question à Ben Zissimos, professeur à l'Exeter Business School. " Je n'oserais même pas affirmer que ces entreprises font preuve d'irrationalité. Qui dispose de meilleures informations sur ces entreprises que les directeurs eux-mêmes ? C'est leur argent qui est en jeu. Je ne pense donc pas qu'il faut les remettre en cause. Ce qu'il y a, c'est qu'ils ne savent pas comment se préparer. Et consentir des frais pour un scénario qui ne se produira peut-être jamais n'est pas une décision facile à prendre. L'incertitude coûte cher. Cela explique le ralentissement de la croissance au Royaume-Uni. " Ben Zissimos s'empresse de préciser que le campus universitaire constitue un petit bastion opposé à la sortie de l'Union dans une région qui y est très majoritairement favorable et affirme ne pas comprendre les Brexiters. " Ils sont trop optimistes quant à l'avenir. Ils sont visiblement convaincus que nous nous en sortirons mieux seuls face au monde. Sauf que le monde a changé. Des pays comme l'Inde ont désormais le vent en poupe. L'entreprise indienne Tata Motors est aujourd'hui propriétaire de l'entreprise britannique Land Rover. On ne peut faire plus symbolique. Les rôles se sont en quelque sorte inversés. L'idée selon laquelle nous pourrons nous en sortir seuls est une erreur. " Il n'y a pas de meilleur secteur que celui de la pêche pour illustrer le Brexit et cette idée de vouloir " reprendre le contrôle ". Si jadis l'Empire britannique régnait sur les mers du monde, c'est aujourd'hui la boule au ventre que les Britanniques voient les chalutiers français, néerlandais et belges venir pêcher à la limite de leurs côtes. A Plymouth, où la population vit surtout du port, nous nous sommes entretenus avec Jim Portus, le directeur de l'Association des pêcheurs du South West (South Western Fish Producers Organisation). Il nous a expliqué pourquoi la pêche constituait un sujet tellement sensible. " Les règles relatives à la pêche, à l'instar de la politique agricole, font partie des fondements de l'UE. Elément plus important encore : beaucoup de Britanniques vivent le long de la côte. Dès lors, si la pêche ne représente que 0,5 % de l'activité économique globale, il s'agit d'une activité fondamentale dans beaucoup de communautés. " Au Devon, le secteur représente 2 % de l'activité et est un grand pourvoyeur d'emplois. " Pour chaque emploi à bord, il faut compter trois à quatre emplois à terre ", ajoute-t-il. Les enjeux sont lourds. En l'absence d'accord, les prix du poisson risquent provisoirement d'être sous pression. " On a pour habitude de dire parmi les pêcheurs que le premier maillon, à savoir le pêcheur, est toujours celui qui trinque, affirme Jim Portus, en concédant qu'ils auraient quand même du mal à subsister sans l'UE. Nous voulons des frontières dénuées de frictions. Car pêcher du poisson sans pouvoir le revendre n'aurait aucun sens. " Du côté de David Pessel, l'homme qui règne sur la criée, les pêcheurs affirment que les Britanniques n'ont pas reçu suffisamment de quotas. Il nous livre sa vision de l'avenir devant une tasse de thé. " Nous souhaitons avoir un contrôle sur nos eaux. Cet aspect prime sur l'accès au marché européen. Pour pouvoir exporter, nous devrons respecter les normes européennes, et cela ne me pose aucun problème. Mais les pêcheurs qui circulent dans nos eaux doivent respecter nos règles. " Il assume pleinement d'avoir voté pour la sortie de l'UE et il maintient son choix. " On nous dit que nous n'avons pas compris les implications de ce choix. Pour ma part, j'avais tout à fait conscience des conséquences. Je n'ai rien contre les Européens. Pour autant, je ne souhaite pas vivre dans une Europe fédérale. Certains pensaient que tout serait rapidement réglé, mais je savais, moi, qu'on ne pourrait changer du jour au lendemain un système qui a mis 40 ans à se construire. On en a encore pour un moment, mais je ne vois pas ce qui nous empêcherait de continuer à commercer ensemble à l'avenir. " Et lorsqu'on lui pose la question de savoir ce qu'il fera si les négociations échouent, David Pessel a déjà sa petite idée : " Ce sera le bon moment pour redécouvrir les chemins de contrebande ".